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Theodore-Charles Jones
DATE D'INSCRIPTION : 16/09/2018 PSEUDO/PRENOM : Totoro's Child. MULTICOMPTES : Wyatt Sheperd MESSAGES : 242 CELEBRITE : Dominic Cooper COPYRIGHT : avengedinchains ♥ - sial - metallica ; nothing else matters METIER/APTITUDES : Marchand - Orientation, Diplomate. TRIBU : Pikuni. POINTS GAGNES : 639
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le Ven 5 Avr - 19:50
Lonely day
« Such a lonely day shouldn't exist it's day that Ill never miss such a lonely day and it's mine the most loneliest day of my life and if you go, I wanna go with you and if you die, I wanna die with you Take your hand and walk away


Luna. Nuna.

Le Pikuni se répétait le nom de celle qui semblait le poursuivre depuis cette fameuse nuit de septembre. Enfin, pas tellement, les rassemblements entre les tribus sœurs ne dataient ni d'eux, ni de la veille, mais comment se faisait-il qu'en tant d'années, ils ne s'étaient croisés qu'une petite fois, pour en venir à se croiser désormais à chaque fois ? Si le marchand avait l'habitude de faire le voyage jusqu'à la montagne afin de commercer avec les Athnas, il avait aussi le don pour la regarder vivre sa vie au loin et ne jamais s'en approcher. C'était son seul point de repère. Bren n'était plus de la partie, resté chez eux, se contentant de récits lettrés de la part de son apprenti – lui contant un nombre de choses inutiles un peu trop conséquents. Mais c'était leur manière à eux deux de rendre cette année de transition moins difficile, moins lourde à porter. Peut-être que ça aidait plus le gamin que le vieux, peut-être que le vieillard n'avait proposé cette activité que pour rassurer son cadet. Mais peu importe au fond, Jones aime à se dire qu'il décoche deux trois sourires à Bren quand il reçoit ses lettres, et c'est déjà ça. C'est au moins ça.

Y a quelque chose de particulier et un peu unique dans ce genre de correspondance. Sans doute parce que le pikuni ne peut pas attendre de réponse, il n'a pas le temps de s'éterniser dans les villages dans l'espoir que son mentor se souvienne de lui répondre rapidement. La retraite, le vieux en parlait depuis des années. Son dos lui faisait mal et il rêvait de passer du temps avec sa famille, avec toutes les familles. Alors il avait sans doute autre chose à foutre que s'asseoir pour répondre aux conneries d'un gamin mal élevé. C'était pas bien grave, au fond. Parce que c'était salvateur de s'imaginer voir le vieux rire et retourner à ses activités. Salvateur de se dire que tant qu'il n'y avait pas d'oiseaux traversant vents et marrées pour lui porter un message urgent, c'est que l'autre profitait.

Le brun se répète des dialogues dans sa tête alors qu'il traverse les paysages pour retrouver le fameux village. Bren l'a prévenu depuis la toute première fois où il a vu Nuna. Bren lui a dit qu'il était fou, et qu'il fallait pas lâcher quelqu'un qui faisait pétiller ses yeux comme ça. Parce que d'habitude, ses yeux, ils pétillent pas. Mais pour la brune, il était invisible, un énième abruti fini, il le savait, l'avait toujours su. La nuit de septembre n'avait fait que lui confirmer. La solitude a ce drôle d'effet de tout amplifier. La nuit, alors que seul son cheval lui tenait compagnie, il se remémorait des bribes de cette nuit si étrange, si chaude et si froide à la fois. Si douce et si violente en même temps. La nuit du tout, et du rien aussi. Il se souvenait de son visage rempli de larmes et des sourires qui lui arrachaient le cœur un peu plus à chaque fois. Il se souvenait des mots qui blessaient, et de ceux qui touchaient comme personne ne l'avait jamais fait. Pas même sa mère, pas même son père, pas même Bren. Pas même le cheval, et pourtant, Dieu sait que ce cheval en pense sûrement plus que ce qu'il n'en dit.

À force de se perdre dans ses pensées. De réaliser que si Nuna se balade de plus en plus fréquemment dans sa tête c'est parce qu'il sait qu'il va arriver sur ses terres, TC se force à se concentrer sur autre chose. Il n'a pas à rester longtemps là bas, quelques jours tout au plus. Dire bonjour aux quelques têtes connues, serrer les mains de ceux dont il récupère la marchandise pour lui faire traverser le monde et puis s'arrêter à la volière. Pour une lettre pour Bren. Et pour autre chose aussi. Ce secret inavoué, que pas même le cheval ne sait. Makenna. L'enfant de la montagne perdue dans le désert. Makenna qui hante son âme et lui rappelle à quel point il est faible. Est-ce qu'il fait bien de garder son secret ? Ne devrait-il pas hurler à tout ce village qu'il connaît la fille de l'un d'entre eux, et qu'elle est en vie ? Mais il a promis. Il a juré à Mak qu'il ne dirait rien. Pas tant qu'elle ne serait pas prête, et tant pis si elle n'est jamais prête.

Pourtant, égoïstement, il a besoin de se rassurer, de savoir qu'il fait le bon choix. L'esclave libérée lui a demandé il y a quelques temps de ça, s'il avait un oiseau messager à lui prêter. Sans sourciller, le brun a accepté. Et depuis, à chaque fois qu'il rentre dans un village, il va voir si son oiseau se trouve dans les parages. C'est stupide, tellement stupide. Mais il a envie d'être sûr que les lettres sont lues, que ce besoin de retrouver son humanité n'est pas jeté dans la pile de papiers à recycler. Y a t-il quelqu'un pour lire les mots de la belle abîmée ? Y a t-il quelqu'un pour lui donner de l'espoir dans l'obscurité ? Il en doute, il en doute trop pour ne pas chercher à vérifier, à chaque fois qu'il dépose une lettre pour Bren, pour son ami. Est-ce qu'il lui reste encore des amis à part lui ? Est-ce qu'elle est condamnée à ne voir la vie qu'à travers lui ? Putain, il veut vraiment pas ça, surtout pas.

Le voilà arrivé dans le village après des jours entiers de voyage. Des jours toujours un peu plus longs, un peu plus durs, alors que le vieux marchand n'est plus de la partie. Mais il a réussi. Les visages connus, le village connu, le tout lui laisse un sourire franchement heureux au coin des lèvres. Y a cette union un peu unique et particulière entre les tribus sœurs, c'est pas chez lui mais ça l'est tout de même un peu quand-même. Parce qu'il y va depuis tellement longtemps, qu'il y connaît tellement de gens. Connus, inconnus, famille par alliance ou éloignés, tous sont là, au cœur de la montagne aux milles secrets. Prenant le temps de faire son tour habituel, il en oublie Nuna, il en oublie Makenna. TC perd tout objectif tracé pendant quelques heures, passant chez les uns et les autres pour le simple plaisir de les retrouver. Ses affaires posées chez une cousine éloignée qui lui offre gentiment le gîte depuis tant d'années, il ne reste pas là bas pour manger le soir, allant rendre visite à l'un des neveux de Bren pour lui. La soirée se passe comme toutes les autres ici: à merveille. Traité comme un allié, un ami, et sans doute plus que ça, tant pour eux que pour lui, les rires et les moments de tendresse partagés ici sont tous honnêtes.

La nuit tombe et le marchand aussi. La fatigue le rattrape et c'est assez tôt qu'il finit par tomber dans les bras de Morphée, étalé de tout son long. Mais qui dit dormir tôt, dit se lever tôt. Le soleil n'a pas encore pointé le bout de son nez que le conteur d'histoire ouvre les yeux sur cette nouvelle journée. S'étirant comme s'il avait dormi pendant de longues années, il prend le temps de se frotter le visage pour bien se réveiller. De longues secondes pour retrouver ses repères dans cette seconde maison. De longues secondes pour se rappeler où il est, quand est-ce qu'on est. À force de ne jamais être au même endroit, l'esprit joue des tours et les secondes pour s'adapter au nouvel environnement deviennent de plus en plus longues avec les années. Une pensée pour Bren et le nombre de fois où il s'est gentiment moqué de lui en lui expliquant où ils étaient lui traverse le crâne alors qu'il se décide enfin à se lever. Tout le monde dort encore dans la maison d'accueil. Le plus discret possible, après s'être enfilé un verre d'eau et avoir croqué un fruit à pleine dents – ce dernier toujours dans la bouche, d'ailleurs, il sort du confort de cette maison temporaire pour retrouver l'extérieur.

L'air de la montagne a ce quelque chose d'unique quand on le respire à plein poumons. Ce qu'il fait, croquant toujours son petit déjeuner alors qu'il se dirige vers un coin plus tranquille pour sortir son attirail d'écriture et écrire quelques mots à son ami au village. TC prend son temps, admirant le monde se lever au rythme du soleil et de ce printemps qui s'installe de plus en plus au fil des jours. Écrivant quelques mots puis croisant quelqu'un, en écrivant quelques autres et trouvant la compagnie d'un enfant sur-excité dès le matin. Quelques rires et quelques sourires alors que les heures s'enchaînent et que celui qui s'était levé tôt n'a pas vu la matinée  défiler sous ses yeux. Peut-être qu'il en souffre un peu, du manque de Bren, plus qu'il ne le dit, et que ces pauses en bonne compagnie lui font plus de bien qu'il ne veut bien l'admettre.

Son petit déjeuner réduit à néant, le voilà qui traverse le village avec une lettre enfin fini pour se diriger vers la volière. Peu à peu, il perd son sourire et se rappelle de Makenna, que toutes les gamines qui courent dans le village sont peut-être de sa famille, et pire encore, qu'un jour elle était l'une de ses gamines. Heureuse, tellement heureuse et loin de s'imaginer ce qui allait lui arriver. Complètement perdu dans le fil de ses pensées, il rentre dans la volière avec ce sourire perdu et les quelques mots poli pour transmettre son courrier. Sur le point de partir, il se retourne au dernier moment pour demander si son oiseau est dans les parages. Quelle surprise lorsqu'on lui répond pour la première fois depuis tous les villages, qu'il vient d'arriver.

Le temps s'arrête une seconde et le marchand se demande ce qu'il doit faire. Chercher à en savoir plus ? Chercher à trouver qui lit ces lettres et lui forcer la main pour qu'il réponde si ce n'est pas déjà le cas ? Est-ce qu'elle écrit à ses parents ? Est-ce qu'il doit lâcher le morceau, est-ce qu'il est temps ? « Tu vas bien ? » Qu'articule son interlocuteur alors que celui qui semble souvent inatteignable paraît plus perdu que jamais. « Oui oui, excuse-moi, j'suis un peu crevé. » Qu'il répond pour se reprendre en adressant un large et faux sourire avant de partir de nouveau, toujours aussi paumé.

Et puis ça aurait pu s'arrêter là pour aujourd'hui, c'était déjà pas mal après tout. Mais forcément, quand y en a plus, y en a encore. Alors qu'il sort de la volière pour retourner à ses occupations, il se prend quelqu'un de plein fouet. Comme si c'était le moment de devoir parler à quelqu'un, de devoir jouer de ses charmes et prétendre que tout va bien. Un peu blasé de sa propre connerie, il a quand-même eu le réflexe de rattraper la personne qu'il avait cogné par le bras, histoire qu'il ne la blesse pas non plus complètement. Ses yeux se lèvent alors qu'il se prépare mentalement à arborer son plus beau sourire pour faire passer sa connerie quand ses pupilles brunes trouvent celles de Nuna. Manquait plus que ça.

« Nuna... » Qu'il murmure, trop perturbé par les cinq dernières minutes pour forcer son crâne à garder ce genre de trucs pour lui. Mais il se ressaisit rapidement, détache sa main du bras de l'athna alors qu'il reprend, sourire aux lèvres, comme c'était prévu initialement. « Désolé, j'avais la tête à autre chose. Ou alors j'ai tout fait pour te rentrer dedans, histoire de voir si cette fois-ci tu te souviendrais. Qui sait ! » Il lui offre un clin d’œil taquin avant de se glisser sur le côté afin de l'éviter, s'éloigner d'elle rapidement avant que tout ne dérape. Il ajoute, par politesse quand-même, « J'espère que je ne t'ai pas fait mal. Au plaisir, Luna. » Volontairement provocateur, le voilà qui lui tourne le dos, étrangement plus à l'aise qu'il ne l'aurait pensé – peut-être parce qu'il sait qu'avec ses conneries, il l'aura repoussée définitivement. Et cette-fois, c'est bon pour aujourd'hui. Fini les idées de merde, fini les remises en question. Fini les Nuna qui débarquent sans prévenir. Il va aller travailler, et ça va passer. Tout ira mieux, ça va déjà mieux. Parce que c'est fini, enfin fini.

» 06 mars 2119


Dernière édition par Theodore-Charles Jones le Dim 7 Avr - 19:02, édité 2 fois
Nuna Cortez
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le Dim 7 Avr - 3:34


lonely day

Nuna Cortez & TC Jones


(6 mars 2119 / volière, réception d'une lettre de Makenna)


La forge tournait à plein feu depuis le petit matin. Le retour des beaux jours et le réveil de la nature aux alentours de son volcan ravivait l'imagination de Nuna, qui ne comptait plus ses heures passées au coin de l'âtre, à battre férocement les différents métaux qui deviendraient des armes, des objets du quotidien ou des bijoux qu'elle chérirait timidement, de toute son affection de créatrice à l'imagination débordante. Ou peut-être que ce n'était pas juste le printemps, pas tout à fait le printemps. Peut-être que ce mois de mars voyait des angoisses renaître en même temps que les primevères, peut-être que la forge était devenu un échappatoire en plus du petit coin de paradis qu'elle était habituellement. Son père n'avait même plus à proposer ses services pour combler des heures qu'elle pouvait manquer près de son âtre; elle ne prenait que quelques minutes de temps en temps, de quoi prendre l'air, discuter avec un client, un ami ou un passant. Lui, il ne cherchait pas à en savoir plus : il profitait du bonheur simple que représentait le temps que sa fille lui libérait pour vaquer à ses propres occupations. Il passait alors de l'autre côté de l'arme, entraînait des groupes de jeunes en même temps qu'il entretenait son amour du combat. Nuna le croisait de temps en temps sur le village, non sans que son cœur se pince en le voyant vivre ces moments avec les jeunes combattants comme jamais il n'en avait vécu avec elle. Elle n'avait jamais été une de ces jeunes combattants; juste une tentative ratée de guerrière, déception de parents qui avaient toujours vécu pour le combat et la fierté athna. Alors quand elle voyait son père rire, quand elle croyait voler dans son regard une lueur qu'elle ne lui avait jamais connue avant, Nuna passait son chemin silencieusement, les yeux rivés au sol, prétendant qu'aucune larme ne cherchait son chemin jusqu'à ses joues mattes. A chaque fois pourtant, un petit morceau d'elle se brisait; peut-être un petit peu de l'espoir qu'elle avait encore de créer quelque chose avec son père, ou peut-être un petit peu de la confiance qu'elle avait construite autour de toute cette autre personne qu'elle était, loin de ce qu'il aurait voulu.

Dans leur forge, alors, elle trouvait un triple confort et réconfort. Sa créativité pleuvait sous ses doigts, rythmant ses journées de belles satisfactions comme il en existait peu à son regard. Pendant qu'elle frappait les métaux, elle oubliait ce qui pesait sur son cœur depuis des mois. Elle oubliait la boîte qui prenait la poussière au fond d'une armoire, suffisamment cachée pour qu'elle puisse croire qu'elle n'était qu'une invention farfelue. Elle oubliait le courrier envoyé, les larmes et l'indignation, l'inquiétude, le chagrin, l'attente de plus et le besoin que tout s'arrête là. Quand elle façonnait ses alliages, Nuna oubliait que cette forge avait appartenu à son père avant elle et qu'elle n'était rien de ce qu'il aurait souhaité, qu'il aurait préféré la voir tenir l'arme plutôt que de la voir en créer des dizaines sans jamais rien en faire. Elle oubliait qu'il avait allumé le même âtre qu'elle des milliers de fois avant elle, battu les métaux avec le même marteau, sur la même enclume. Elle oubliait qu'il avait accueilli les mêmes clients, répondu aux mêmes commandes, et qu'elle ne devait son savoir-faire qu'à lui. Elle oubliait qu'il profitait de son engagement dans le petit commerce et l'art de la forge pour être dehors, à construire des relations avec d'autres enfants comme il n'avait jamais pris la peine de le faire avec elle, épris d'un besoin de paternité qui n'avait jamais été satisfait avec la rejetonne ratée, celle qui n'égalerait jamais son frère, celle qui n'aurait jamais rendu fière sa mère.

Pourtant, il suffisait que la porte de la forge s'ouvre en grand pour que cette bulle protectrice et confortable éclate. La chaleur éreintante semblait disparaître soudainement dans les courants d'air et elle se réveillait sur le reste du monde, qu'elle avait abandonné pendant une heure, deux heures, parfois jusqu'à la nuit.

Ca faisait déjà quelques heures qu'elle fignolait un bracelet de laiton. Réveillée aux aurores par le besoin d'enfin aboutir cette pièce, elle n'avait pas ménagé sur son horaire, et avait commencé à travailler alors que le ciel était encore assoupi et que le reste du volcan était encore perdu dans ses rêves. Quelques courtes heures, déjà, qu'elle apportait au bijou une multitude de derniers accords. Penchée au-dessus de son établi, elle frappait délicatement autour d'une pierre pour améliorer l'apparence des environs de son sertissage. Elle ne comptait déjà plus la sueur qu'elle avait laissée dans la recherche de la perfection. C'est quand la porte s'ouvrit sans aucune sommation qu'enfin elle leva la tête, réalisant que le monde avait repris sa vie, dehors. Devant la porte se tenait son colosse de cousin, qui grogna en quelques mots qu'il pensait avoir vu arriver l'oiseau qui semblait toujours revenir à Nuna comme un boomerang. @Isdès Hakantarr n'avait pas le temps d'aller à la volière ce matin, mais si elle attendait sa lettre avec impatience, elle pouvait y aller dès maintenant. Il lui fit un sourire pour la saluer et disparût dans les quelques fourrures que le mois de mars faisait garder aux Athnas malgré le retour progressif des beaux jours.

Nuna resta plantée là, sa main paralysée en l'air, sur son petit marteau, au-dessus du bracelet qui en profitait pour doucement refroidir. Secrètement, incapable de se l'avouer à elle-même, elle souhaitait qu'il se soit trompé, qu'il ait confondu l'oiseau de l'inconnue avec un membre de sa famille. Mais elle savait qu'Isdès avait l’œil; il s'occupait d'oiseaux messagers depuis suffisamment longtemps pour pouvoir affirmer en avoir reconnu un sans risquer de se tromper. Le moindre doute lui aurait sans doute interdit de venir alerter la forgeronne. Alors elle savait, Nuna, qu'un coup de massue était sur le point de lui être asséné. La seule chose qui était en son ressort, c'était de choisir le moment où elle le recevrait. Le plus tôt serait le mieux, se disait-elle. Mais faire traîner les choses lui accorderait une petite accalmie, même si c'était jusqu'à la fin de la journée. Elle posa son marteau en essayant de maîtriser le stress qui commençait déjà à lui bouffer les tripes. Qu'allait-elle trouver dans cette lettre ? Était-ce encore la sienne qui lui était retournée ? Qu'est-ce que pouvaient appeler les mots qu'elle avait laissé courir sur le papier ? Pourquoi était-elle si inconsciente, pourquoi avait-elle été si bavarde ? Pourquoi avait-elle déversé toute son âme dans cette lettre, pourquoi y avait-elle vomi tout son corps, pourquoi l'avait-elle saupoudrée de ses beaux souvenirs, des cauchemars qui la hantaient ?

Elle rejoignit son vieux et fidèle fauteuil de bois pour s'y laisser tomber, sa bouteille de verre à la main. Elle but à même le goulot de longues gorgées rafraîchissantes, le regard perdu dans le vague. Elle se refusait à se laisser happer par les questionnements. Ce qu'on avait bien pu lui répondre ne dépendait pas tant d'elle que ce qu'elle avait envoyé, et elle ne regrettait pas ce qu'elle avait envoyé. Parce qu'auprès de cette inconnue demeurait les derniers morceaux de sa @Makenna Askaywen, de celle qu'elle avait connue et celle qui lui était devenue inconnue. En lui envoyant son amour, ses souvenirs, ses remords et ses regrets, en lui envoyant tout ce qui lui restait de sa tendre amie, Nuna faisait s'envoler son amie dans les flammes qu'on ne l'avait pas laissée allumer au sommet de leurs montagnes. C'était des bribes de ces adieux qu'elle ne parvenait pas à accorder. C'était des bribes de tout ce que Makenna était pour elle, tout ce qu'elle serait tant qu'un cœur battait sous sa poitrine. Nenna n'était pas morte tant que Nuna entretenait ce qu'elles avaient construit et vécu ensemble, tant que son palpitant portait l'amour impérissable qu'elle éprouvait pour la disparue.

En essuyant une larme qui avait perlé au coin de son œil, la forgeronne se releva et laissa la bouteille vide sur son établi. Le bracelet était resté en plan, attendant sagement qu'on finisse de s'occuper de lui. Ce serait pour plus tard. Il n'était plus question d'hésiter; plus elle hésiterait, pire la décision serait difficile. Elle s'assura en quelques coups d'oeil que la forge était sécurisée du feu de l'âtre et la quitta en claquant la porte derrière elle.

Le soleil était déjà eau dans le soleil azuré de ce début de printemps. Un sourire heureux étira ses lèvres alors qu'elle se délectait des caresses de l'astre. Elle aimait le froid et les neiges desquelles se paraient ses montagnes quelques mois dans l'année, mais les premiers soleils de l'année n'avaient pas d'égal à ses yeux. C'était peut-être un petit signe de Makenna, ces rayons chaleureux; de quoi lui donner le courage de lire ce que son amie avait pu lui écrire. Où qu'elle soit, son amie veillait sur elle et sur le cœur esquinté qu'elle laissait derrière elle.

Pourtant, le chemin jusqu'à la grande volière à ciel ouvert du village lui parût interminable. Les sourires et salutations étaient machinaux; ils avaient perdu de leur vivacité habituelle. Son être entier semblait s'alourdir à mesure qu'elle s'approchait de l'oiseau qui venait d'arriver. C'était ridicule, non, de redouter à ce point une lettre ? Un morceau de papier, quelques mots griffonnés par une inconnue qu'elle ne rencontrerait sans doute jamais ? C'était exagéré, non, de faire porter un tel poids à un courrier qui avait à peine celui de quelques plumes ? C'était pathétique, non, d'en perdre son sourire, de s'en laisser happer et ronger par des inquiétudes impossibles à définir ?

C'est le visage fermé qu'elle arriva devant la volière. Si elle ne prit pas le temps de s'arrêter, c'était bien parce qu'elle savait que cette trêve verrait apparaître de nouveaux doutes, dont elle ne pouvait pas se permettre le luxe. Elle fonçait vers la volière et l'oiseau parce qu'elle refusait de laisser le temps la bouffer d'inquiétudes auxquelles elle n'avait pas encore pensé. Il serait toujours temps de s'accorder quelques minutes une fois la lettre entre les doigts. Maintenant, c'était un mauvais moment à passer. Elle leva les yeux vers le ciel et sa Makenna, qui semblait tenir à la couvrir de ce manteau de douceur solaire. Ce fut bref; trop bref. Un choc la surprit violemment dans ses pensées et interrompit le flot de courage qu'elle réceptionnait tant bien que mal. Elle fut propulsée sur le côté sans comprendre ce qui se passait, et on la rattrapa avant qu'elle ne finisse de perdre l'équilibre ou de se prendre l'arbre qui semblait trôner là juste pour la taquiner. Machinalement, sa main se serra autour du bras qui la sauvait après l'incident. Elle était triste, incroyablement triste. Le soleil brillait toujours au-dessus d'elle mais Makenna n'était plus là. Son regard glissa sur le bras qu'elle étreignait jusqu'à en retrouver le propriétaire.

Merde.

Merde parce qu'il avait bien retenu son prénom, qui n'était finalement pas si loin de celui qu'il lui avait donné entre larmes et leçons philosophiques alcoolisées. Merde parce que c'était lui qui avait fait fuir Makenna. Merde parce que c'était lui tout court. Qu'est-ce qu'il faisait là, qu'est-ce qu'il faisait chez elle ? Il envahissait son volcan, maintenant ? Il attaquait peu à peu sa bulle. A ce rythme, il allait bientôt la observer son travail à la forge pour critiquer chacune de ses techniques ou de ses créations; ou pire, s'incruster chez elle en pleine nuit pour la regarder dormir sans qu'elle n'en sache jamais rien. Sans s'en rendre compte, il venait de l'attaquer dans un moment d'intimité particulièrement délicat. Elle ne pouvait pas lui en vouloir, mais c'est en un regard noir que se transforma celui, accablé, qui l'avait reconnu. Face à ses demi-excuses, Nuna demeura silencieuse, trop sonnée pour comprendre. Était-ce là Makenna qui lui proposait un échappatoire ? Peut-être que la lettre qui l'attendait était assez terrible pour faire parler les morts. Elle se retrouva plantée là, les bras ballants, incapable de faire un pas en avant ou un pas en arrière. « C'est pas grave, Tiçi », lâcha-t-elle finalement dans un petit sourire triste, involontairement fermée, en jetant un bref regard effrayé à la volière qui lui faisait face. L'oiseau l'attendait quelque part là-dedans, avec une lettre qui avait le pouvoir de l'anéantir pour les jours à venir. Son élan avait été brisée. Maintenant, elle voulait juste faire demi-tour. Impuissante, elle regarda TC lui tourner le dos, provocateur. Ses lèvres s’entrouvrirent plusieurs fois avant de laisser passer un son un peu tremblotant. « Tu sais jouer aux échecs ? » Tout sauf récupérer cette lettre. Tout sauf faire face. Tout sauf être seule avec ses pensées. Tout sauf être seule face à elle-même. Tout sauf être seule.


Dernière édition par Nuna Cortez le Lun 8 Avr - 1:39, édité 1 fois
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le Dim 7 Avr - 4:49

Y a de ces instants qui semblent interminables et y a de ceux qui se terminent trop vite. D'ordinaire, Jones est plutôt doué pour manipuler le temps avec les mots, l'étirer ou non à sa guise et il pensait être capable de le faire avec la belle brune autant qu'avec les autres. Qu'importe à quel point elle avait pu le percer à cœur, qu'importe à quel point elle avait pu le toucher, il savait aussi très bien qu'il l'avait agacée, énervée, en étant tout ce qui sait être. Mécanisme de défense pour ne pas qu'elle le trouve une fois de plus dans une situation de faiblesse, technique d'attaque avant même qu'elle n'ait le temps de regarder dans le fond de ses yeux. Parce qu'il ne veut pas qu'elle y lise ce qu'elle y a déjà lu, il refuse de lui offrir ce morceau de lui, celui que personne ne veut voir, pas même lui. Et il était vraiment sûr de lui, ce coup-ci. Peut-être parce que sans l'alcool il avait d'autant plus conscience de ses capacités à agacer les autres, à l'agacer elle.

Mais une fois n'est pas coutume, il s'est complètement planté. Décidément, si Nuna semblait savoir lire en lui comme dans un livre ouvert, lui n'arrivait pas à en déchiffrer la couverture et pour être honnête, ça commençait à l'irriter un petit peu. Les premiers mots qui traversent la bouche de l'athna sont d'une tristesse presque assommante, sauf qu'il est trop tard pour le pikuni. Trop tard pour ravaler la suite de ses mots, de ses gestes, de cette routine bien trop de fois répétée. Pourtant, ça le saisit, y a un frisson qui le parcourt tout entier et ses dents qui viennent mordre l'intérieur de sa bouche pour s'empêcher de se retourner. Pour se préserver lui, lui et tout ce qu'il a dans la tête. Makenna, son secret bien gardé qu'il refuse de dévoiler, encore moins à la fille de la Lune. Et ça aurait dû s'arrêter là. Lui qui part pour la centième fois avec bon nombre de regrets, et Nuna qui l'oublie, parce que c'est ce qu'elle fait toujours. Il le sait. Il veut se persuader qu'il sait, qu'il s'est pas trompé.

Pourtant, le dos tourné, la voix de la belle finit par se glisser dans ses tympans pour le faire s'arrêter net. Sans se retourner, il prend bien une seconde pour être sûr d'avoir bien compris, que c'est bien à lui qu'elle s'adresse. Son regard balaye les alentours pour ne voir aucun regard fixé sur elle, sur eux, et il comprend. Il comprend que non seulement la belle ne l'a pas oublié, répétant son nom dans ce sourire incroyablement triste, mais qu'en plus de ça elle s'adresse à lui comme s'il n'avait pas été un sombre connard. Ça cache quelque chose, trop de gentillesse, vraiment trop. Tournant lentement les talons, c'est avec un regard plus que perplexe qu'il finit par lui faire de nouveau face, cherchant à savoir si c'est du lard ou du cochon. Les lèvres toujours mordues, le brun la regard un peu plus attentivement et son esprit fait rapidement les calculs qu'il s'était refusé de faire quelques secondes avant. La montagnarde ne va pas bien, quelque chose dans ses yeux manque de cette étincelle qui brille de mille feu. Ces gestes et ce regard qu'il avait observé pendant une longue nuit, le voyant passer de la joie à la tristesse en passant par la haine et la peine ne mentait pas en cet instant précis. Non, elle ne se moquait pas de lui, et si elle le faisait, alors elle était définitivement réellement plus forte que lui à son propre jeu.

Échec et mat.

« Heu... » Sauf qu'encore une fois, elle casse tous ses codes. Et si la question posée demande une réponse plutôt simple, il ne sait absolument pas comment la donner. Peut-être parce qu'il sait que du moment où sa réponse est prononcée, la partie est réellement commencée. Face à face dans un duel, jouant tour à tour pour protéger non pas le Roi, mais bel et bien leur âme, elle aura un coup d'avance. Elle a toujours un coup d'avance. « Oui, enfin... le vieux en parlait tout le temps mais j'y ai jamais joué. Pourquoi ? » Qu'il finit enfin par articuler complètement alors que son cerveau en profite pour remettre toute la situation en place. Le fait que s'il était en train de sortir de cette foutue volière lorsqu'il lui est rentré dedans, ça veut dire qu'elle allait y entrer. La partie a bel et bien commencé. Trop tard pour revenir en arrière, on abandonne pas un jeu en cours, pas un jeu comme celui-ci, pas avec une adversaire comme celle-ci. Alors il se rapproche, le marchand coupe le peu de distance qu'il avait mis entre eux avant qu'elle ne l'interrompe pour finalement se retrouver à une distance normale pour une conversation qui n'aura probablement jamais rien de normal en soi. Mais au final, ça n'a pas vraiment d'importance tout ça, parce qu'elle a vraiment pas l'air d'aller et ça le bouffe déjà, TC, de la voir comme ça. Alors il ose ce qu'il devrait pas, place un pion là où elle pourra le croquer en une seule bouchée. « Tu es sûre que ça va ? »

Réellement inquiet, il l'observe un peu plus, cherche à savoir s'il ne l'a pas plus violemment cognée qu'il ne l'avait imaginé. Et puis il enchérit, comme pour s'enfoncer un peu plus. « T'as pas l'air... » Mais cette phrase il ne la finit pas alors qu'un oiseau fait battre ses ailes et que le claquement de ces dernières l'interpelle. La volière, elle comptait y aller. Il l'a perturbée. Lui montrant du bout du nez l'endroit de leur rencontre, il se permet de reprendre, calmement. « Tu devais aller chercher quelque chose, non ? »

Et puis ça lui revient brusquement en pleine face. Le revers de la médaille, à faire le malin, plus réfléchir et se jeter corps et âme dans la partie il en oublie qu'il devait se protéger lui, avant tout ça, avant elle, avant ses yeux et ce regard qui le perd. Makenna. Est-ce que c'est à Nuna qu'elle écrit ? Est-ce qu'elle est de sa famille ? Trop jeune pour être sa mère, elle peut pourtant être une sœur, une cousine, une belle sœur, une nièce ou n'importe quoi d'autre. Est-ce que c'est à elle qu'il doit avouer ce secret qu'il ne veut surtout pas dévoiler ? Est-ce que c'est pour elle que l'ancienne esclave lui a demandé cet oiseau qu'il lui a donné, sans jamais rien demander ? Non, ce n'est pas possible. Il se fait des films. Trop habitué à se raconter des histoires, il s'en raconte une de plus, une de trop. De ces histoires qui vous hantent la nuit et vous empêchent de dormir. Le monde ne tourne pas autour de lui, ce monde ne tourne pas autour de lui. Les probabilités pour que ce soit Nuna la destinataire de ces lettres sont bien trop infimes pour être possibles. C'est stupide. Stupide de même y penser. Stupide d'avoir complètement quitté la réalité du regard pour se focaliser sur cette idée à la con.

Alors il revient à lui, comme s'il respirait à nouveau. Le regard de nouveau focalisé sur l'ensorceleuse de cœur. Passant une main sur son visage pour se donner un coup de fouet, il réalise que si la belle lui a répondu, son léger black-out lui a fait ne rien écouter. Combien de coups d'avance a-t-elle désormais ? A-t-elle remarqué qu'il ne l'écoutait pas, qu'il n'était plus vraiment là ? Se rattraper, se rattraper avant de lui donner une chance de finir la partie trop vite, trop facilement, si facilement. « Excuse-moi, je suis fatigué. Je suis arrivé hier et le voyage jusqu'ici a été un peu compliqué. J'ai complètement perdu le fil de ce que tu disais, ça te dérange de répéter ? » Une moue désolée, sourire en coin un peu maladroit, moins taquin alors qu'il réalise qu'il est déjà trop franc, qu'elle a déjà foutu son chagrin sur lui, qu'elle l'a déjà touché comme cette fameuse nuit. Et ça, il peut pas le permettre, il peut pas se le permettre et encore moins lui permettre, alors il soupire longuement et reprend avec un peu plus de détachement, qu'importe combien ça brûle, qu'importe combien ça use. « Donc tu veux me battre aux échecs, c'est ça ? » Sourire taquin, cœur qui s'éteint. « C'est pour te venger de ta nuit d'ivresse, que tu veux m'infliger ça ? » Petit rire fin, et puis il ressent plus rien. « J'peux pas t'en vouloir, ça doit être dur de savoir qu'on a préféré un mur aux bras d'un beau brun. »

Et c'est l'habitude qui reprend le dessus, tous les masques qui se cumulent pour ne plus rien laisser paraître, enterrer les moindres restes. Pas le droit d'être humain, pas le droit de perdre cette partie. Pas si tôt le matin, pas face à celle qui lui a déjà tant pris. « Allez, c'est bien parce que c'est toi, une partie pour que tu te souviennes de moi en plein jour, avec moins d'alcool dans le sang – du moins j'espère, et que tu puisses ensuite rêver de moi toutes les nuits jusqu'à comprendre que je suis bel et bien, l'homme de ta vie. »

N'importe quoi, vraiment n'importe quoi. Mais y a que comme ça qu'il a le contrôle, y a que comme ça qu'il est sûr qu'elle l'atteindra pas. Il veut rattraper les coups qu'il a de retard, pas être le Fou de la Reine mais bien son Roi. Il veut pas qu'elle regarde dans ses yeux, il veut pas qu'elle y voit tout ce qu'elle veut. Mais ça l'empêche pas d'être relativement poli, aussi con soit-il. Alors il lui tend une main galante – elle a quand-même l'air sonnée, et il reprend, toujours ce sourire en coin collé sur les lèvres. « Allons-y, ma chère. Sauf si tu veux aller à la volière avant, ça me dérange pas de t'attendre, encore une fois. » Il agrandit son sourire, un peu comme pour vérifier qu'elle se souvient bien, qu'elle a pas balancé son nom par hasard, qu'elle lui a pas proposé ça à lui parce qu'elle est en train de faire une hémorragie cérébrale. On est jamais trop sûr après tout. Surtout pas avec eux, surtout pas avec lui.

Mais ça s'annonce compliqué, cette partie d'échecs. En partie parce qu'il n'avait pas la moindre idée de comment ça se jouait – comme s'il allait réellement écouter les histoires farfelues de Bren, mais surtout parce que c'était s'exposer à lui parler. Sans alcool, sans nuit, sans rien pour les cacher. Juste eux, face à face, en plein jour, avec rien d'autre que leurs propres armes pour se défendre. Bien trop tard pour reculé, déjà bien trop engagé dans cette folle idée, il ne restait plus qu'à assumer. La partie ne fait que commencer et pourtant, tellement de mouvements semblent déjà dessinés et impossibles à éviter. La Reine le fera tomber, lui et sa folie, lui et toutes ses conneries. La Reine va voler tout ce qui lui reste, elle va lui voler Makenna, même s'il ne veut pas. Et enfin, elle lui dira, droit dans les yeux, avec un sourire malicieux.

Échec et mat.

Et l'illusion sera a jamais terminée, le voile a jamais levé. Plus rien derrière quoi se cacher et elle qui se souviendra pour l'éternité. De ces secrets qu'elle aura lu dans ses yeux, sans ombre. Que la lumière pour montrer la pourriture qu'il est et à quel point il la dégoûte. Parce qu'il le sait très bien, TC, le jeu est truqué. Le Roi n'est que noirceur tandis que la Reine, elle, n'est que douceur. Et c'est pas juste, qu'il se dit alors qu'il a les yeux dans les siens. C'est pas juste, parce qu'il se condamne en laissant la Reine le regarder. Mais c'est trop tard. C'est lui qui avait commencé à jouer. Il y a bien des années.
Nuna Cortez
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le Dim 14 Avr - 2:48


lonely day

Nuna Cortez & TC Jones


(6 mars 2119 / volière, réception d'une lettre de Makenna)


Cette lettre n'était pas la première qu'elle recevait de l'inconnue, et pourtant, c'était tout comme. Enfin, c'était tout comme la seconde, plutôt : avant d'ouvrir la toute première, Nuna ne s'était pas rendu compte de ce qu'elle renfermait ou tout ce qu'elle allait chambouler dans son existence. L'équilibre était demeuré stable, d'abord; après tout, comment croire cette personne qu'elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam lorsqu'elle lui annonçait la mort de celle qu'elle s'était évertuée à maintenir en vie toutes ces années ? Mais les lettres suivantes avaient progressivement cassé les barrières et abattu son bouclier. Son interlocutrice savait trop de @Makenna Askaywen pour ne pas l'avoir connue. Alors elle avait eu quelques éléments de réponses qui la poussaient dans la direction de l'acceptation, même si son être entier se refusait à l'abandon. Tant qu'elle n'aurait pas de corps à regarder rejoindre la montagne, Makenna vivrait. Tant qu'elle n'aurait pas fait ses adieux, Makenna vivrait. Et à lui refuser catégoriquement et à répétition de lui donner plus de détails, de lui donner de quoi faire son deuil, on offrait à Nuna sur un plateau d'argent toutes les raisons de douter, consciemment et inconsciemment, de la mort de son amie. Disparue ? Elle l'était encore; elle le serait peut-être poru toujours. Mais la disparition offrait un espoir, même infime après toutes ces années, de voir le cours des choses se retourner contre les évidences. Les évidences fonctionnaient avec les probabilités : oui, dix ans étaient passés après son enlèvement et dix ans de silence, ça rendait les probabilités des retrouvailles très sévèrement proches du nul. Mais sans adieux, l'espoir du doute continuait de subsister, petite flamme téméraire au cœur de l'obscur. Toutes les lettres du monde ne parviendraient pas à la convaincre que cette disparition n'en était plus seulement une. Il persistait quelque part la certitude que tout ça n'était que mensonges, créés de toutes pièces pour une raison qui lui échappait totalement. Qui voudrait faire croire à de pareilles horreurs ? Qui réveillerait des démons au milieu d'un équilibre si laborieusement atteint ? Qui pouvait la détester autant, de si loin ? Aucun brouillon de réponse ne se formait devant ses prunelles humidifiées par la perspective de la peine inévitable. En conséquence, aucune des options possibles ne lui convenait. Elle serait détruite quoiqu'il arrive. Elle serait détruite si on s'amusait juste avec ses sentiments; elle serait détruite si Makenna l'avait été avant elle. Toutes ces lettres, Nuna les avait attendues avec autant de ferveur que de crainte, voire de colère. Elle ne comprenait pas ce qu'on lui voulait et pire encore, elle ne comprenait pas ce qu'elle voulait, ce qu'elle pouvait en attendre ou en souhaiter. Elle comptait les jours après chaque envoi, comme si elle pouvait planifier et se préparer à la réception d'une réponse. Mais en vérité, elle ne pouvait se préparer à aucune d'entre elles. Elle n'avait jamais réussi à prévoir ce qui allait lui tomber dessus, et c'était sans doute là l'un des moteurs de tout cet échange, stimulé par l'impulsivité de ses réponses. Sa plume s'affolait sur le papier à chaque fois et elle tremblait, et elle pleurait, et le courrier partait comme si elle voulait s'assurer que sa destinataire ne manquait rien de ce dont elle était responsable. C'était un bien drôle de jeu -c'était un jeu auquel elle détestait jouer, parce qu'elle savait d'ores et déjà qu'elle allait perdre, quoiqu'il advienne.

Elle aurait dû s'habituer, à force, à l'effet que lui faisait la réception de chacune de ces lettres, avant même de les avoir entre les mains, avant même d'en voir se dessiner les mots sous ses yeux. Mais les frissons de l'inquiétude étaient les mêmes à chaque fois, et cette fois-ci semblait porter un poids tout particulier. Pour ce qu'elle avait envoyé la dernière fois, pour tout le chagrin et les souvenirs et les bonheurs et le manque qu'elle avait transmis à une inconnue dont elle ne savait toujours rien; pour tout ce qu'elle avait peur de lire, les démons d'une rescapée qu'elle ne parvenait pas à laisser tranquille, la dénonciation d'un égoïsme qu'elle ne pourrait nier. Dès qu'@Isdès Hakantarr avait franchi la porte de sa forge, Nuna s'était attendue à se retrouver face à la lettre et c'était probablement encore pire pour elle d'avoir eu à choisir le moment où ce serait le cas. Ne pas s'éterniser, voilà ce qui l'avait propulsée hors de son échoppe.

Pourtant, à chaque pas qui l'avait rapprochée de la volière, il lui avait semblé qu'un poids invisible s'installait un peu plus sur ses épaules. Le soleil rayonnait et les salutations volaient dans les airs en cette matinée qui ressemblait à toutes les autres, et pourtant Nuna ne parvenait plus à rien voir sans le filtre de celle qui s'apprêtait à ouvrir une lettre qui pourrait l'accabler de tout ce qu'elle ne pourrait supporter. Dans le soleil qui caressait sa peau matte, elle avait choisi de voir Makenna, où qu'elle soit, encore de ce monde ou foulant joyeusement les étendues montagnardes du suivant. Ca lui donnait du courage, pour faire face aux mots de cette inconnue dont elle saurait encore beaucoup trop peu après la lecture à venir. Avec Makenna à ses côtés, pourtant, Nuna se sentait revivifiée, poussée par une force qu'elle était la seule à percevoir. Elle était lancée, pour de vrai, pour de bon, jusqu'à la volière. Mais la force des choses semblait en avoir décidé autrement, et la voilà arrêtée nette, à quelques mètres seulement des premiers oiseaux, bousculée dans son élan par un fauteur de trouble. On venait de lui percer sa bulle, de faire s'évaporer le peu de courage qu'elle avait réussi à réunir. Pourtant, la trêve était la bienvenue. Plus besoin de Makenna parce que maintenant, sur l'instant, la lettre n'était pas l'objectif. Ce qui comptait, c'était qui elle avait bousculé et les excuses qu'elle parviendrait à bégayer en sortant de son drôle d'état. Mais le Pikuni était plus vif qu'elle et la voilà qui ne parvenait même plus à sortir quelques plates excuses. Il la lâcha, elle le regarda partir, les yeux embués par une peine et un déchirement qu'elle était incapable de définir. Elle était à nouveau toute seule face à la lettre qui se cachait quelques mètres plus loin. Elle était à nouveau toute seule. Alors, les échecs, c'était un appel à l'eau, une bouteille à la mer, un sos dont les échos se perdaient dans les montagnes enneigées. Elle avait besoin de quelqu'un, et pour des raisons qu'elle ne s'expliquait pas, c'était de lui dont il avait besoin. Parce qu'il était là, parce que le hasard l'avait mis sur son chemin, mais aussi parce qu'il avait été le seul capable de la ramener sur Terre, le temps de quelques instants. Elle voulait qu'on lui tienne la main. Elle voulait qu'il lui tienne la main. Jouer aux échecs ? Quelle invitation ridicule ! Elle avait bien un jeu que lui avait ramené son père de ses pérégrinations commerciales dans les plaines et personne pour lui apprendre à y devenir aussi bonne joueuse qu'elle l'aurait aimé. Pourquoi ce jeu avait-il été sa première pensée ? Sans doute parce qu'il était l'ancre la plus fiable et solide qu'elle pouvait imaginer capable de retenir le beau parleur.

Mais l'ancre avait manqué sa cible et raclait le fond sans attache; la cible en question hésita une seconde avant de se retourner, imposant au regard de Nuna le ridicule de sa question. Dans n'importe quelle autre situation, la jeune femme aurait sans doute compris et abandonné. Dans cette situation précise, elle s'accrochait au regard de l'homme comme à la bouée de sauvetage dont elle avait désespérément besoin. Chaque seconde de silence était une seconde où il ne lui refusait pas sa compagnie. Pourtant, quand enfin il prit la parole, Nuna se retrouva prise à son propre piège. Pourquoi ? Pourquoi ? Avait-elle seulement un semblant de réponse à lui donner ? « Je... on m'a offert un jeu auquel j'ai jamais joué. Je me disais que ça t'intéresserait de lui donner une chance avec moi. » Sa propre voix lui semblait ténue, lointaine. Elle murmurait sans grande conviction alors que son regard se perdait au sol. Dans sa tête, Nuna faisait déjà demi-tour. Dans sa tête, elle retrouvait l'oiseau de l'inconnue parmi tous les autres et usait de son peu de témérité pour récupérer le courrier qu'il lui avait amené contre vents et marées. Mais dans les faits, l'Athna restait plantée là, incapable de se d'abandonner cet échappatoire miraculeux que le hasard avait mis sur sa route. Son regard s'était perdu dans l'herbe, quelque part aux pieds de TC, là où les rayons solaires dansaient avec les ombres taquines des feuillages d'un arbre. Ce n'est que lorsque le Pikuni reprit la parole que Nuna réalisa qu'il était encore là. Pourquoi était-il encore là; pourquoi n'avait-il pas pris la fuite ? Elle lui jeta un regard perdu, les lèvres entrouvertes, suffocant à la simple idée de devoir faire demi-tour et achever la quête qui l'avait menée si loin de sa forge réconfortante. Mais à TC, Nuna ne savait pas quoi répondre. Elle voulait lui sourire, le rassurer, prétendre et passer à autre chose. Mais ses expressions restaient figés dans une expression d'effarement, et elle s'en rendait bien compte. Lui, il continuait ; oui, elle devait aller chercher quelque chose. Elle jeta un bref coup d'oeil à la volière dans son dos et resta les bras ballants, incapable de reprendre là où elle avait été interrompue un peu plus tôt. « Oui, il faudrait que j'y aille... » admit-elle d'une petite voix en désignant derrière elle d'un vague geste de la main par-dessus son épaule. A nouveau, ses prunelles s'étaient perdues au sol, en même temps que son esprit s'était perdu dans la perspective de l'ouverture de cette lettre. Mais qu'est-ce qui pouvait bien être si terrible dans une lettre, après tout ? Pendant une demi-seconde, sa terreur s'évanouit et son regard retrouva TC, seulement pour l'entendre dire qu'il n'avait rien écouté.

Elle se sentit incroyablement seule et un vide indescriptible se creusa au creux de son ventre.

« Les montagnes, c'est pas pour tout le monde... » Elle tenta de le taquiner sans trop y croire elle-même, un petit sourire triste au coin des lèvres. « Va te reposer, t'inquiète pas. T'as pas encore assez de force pour m'assommer. » Ses lèvres ne se départaient pas de ce faible sourire mélancolique. Elle leva la main dans un petit salut, destiné à l'encourager à la laisser là, puis ses deux mains se rencontrèrent pour se tordre nerveusement quelque part devant ses cuisses. Il avait raison, il avait bien mieux à faire que de rester là, avec elle, à la soutenir dans une épreuve dont il n'avait pas conscience. Il avait fait du voyage, et même si elle le titillait en faisant remarquer qu'il n'était pas un montagnard, Nuna savait la fatigue que pouvait représenter ce genre de voyages. Qu'il aille se reposer; elle n'aurait alors plus que la seule alternative d'aller chercher cette lettre. Elle devrait le faire tôt ou tard, de toute façon.

Mais il restait là, devant elle, et Nuna était ballottée d'angoisses en espoirs d'échappatoires, de nuages sombres en petites éclaircies. Le battre aux échecs ? Dans leurs course éternelle, les prunelles de l'Athna retrouvèrent un instant celles de son interlocuteur. Elle avait presque oublié ce jeu d'échecs. Elle sourit, le regard un peu plus brillant. Il la faisait sourire, et il faisait un peu briller son regard. Pendant quelques secondes, le volatile porteur de sales nouvelles pouvait rester dans son coin de la volière. « Un beau brun ? J'avais pas remarqué qu'il y avait quelqu'un d'autre avec nous, l'autre fois. » Dans un geste destiné à la remettre d'aplomb, Nuna porta la main à son front pour essuyer un peu de la transpiration qui avait coulé pendant ses travaux à la forge. Mais elle manqua une inspiration lorsqu'il reprit la parole pour lui annoncer qu'il lui accordait une partie. En d'autres termes, il ne la laissait pas seule. Elle accroche malgré elle son regard pendant quelques secondes. Elle demeurait silencieuse, captait à peine ce qu'il était en train de lui raconter. Elle avait envie de lui sauter dans les bras, de le serrer aussi fort que pendant cette drôle de nuit dont ne lui parvenaient que des morceaux de souvenirs à trier et reconstituer. Mais de ces étreintes alcoolisées, elle avait des images limpides auxquelles étaient même lié le parfum qui collait à l'homme en cette nuit d'été. Un mélange d'alcool et de transpiration, le parfum de sa journée et de sa nuit, et puis une odeur douce qui écrasait les autres si on prenait la peine de lui accorder un peu de son nez; quelque chose de rassurant et d'apaisant. « L'homme de ma vie ? J'espère que ta femme est au courant... » Ses doigts s'étaient retrouvés nerveusement devant alors qu'elle se mordait la lèvre. Derrière elle, elle pouvait toujours sentir la menace de la volière et de ce qu'elle renfermait. Peut-être qu'elle devrait le remercier de l'avoir accueillie chez lui cette nuit-là; sa famille avait toléré sa présence, et il était hors de question qu'elle s'immisce dans une dynamique qui semblait si bien fonctionner. « Et puis j'aime les femmes. » Mensonge effronté qui rencontra le sérieux de son inquiétude et résonna gravement alors que ses mains se remettaient à tressaillir l'une contre l'autre. Sans s'en rendre compte, Nuna se mordait à nouveau la lèvre. C'était maintenant la perspective de remettre à plus tard ce qu'elle avait tant cherché à remettre à plus tard qui la déroutait. Elle était devenue spectatrice de sa propre détresse.

Le regard de la brune trouva pourtant la main de TC tendue face à elle et c'est à ce moment-là qu'elle se rendit compte de la lèvre qu'elle mordait trop fort. Elle sourit d'un sourire sincère qui fit naître une larme au coin de son œil; larme de reconnaissance ou de peur, larme d'affection ou larme de tristesse -larme sans doute d'un peu tout ça. En lui tendant la main, il lui offrait une alternative qu'elle avait désespérément cherchée, mais qu'elle n'était plus très sûre de vouloir emprunter. Quoiqu'il arrive, elle ne pourrait échapper éternellement à cette lettre qui l'attendait. « Oui, je vais d'abord aller chercher... mon courrier. » Sa détermination ne suffit à faire fonctionner ses jambes, qui la laissèrent plantée là, face à TC, incapable de faire autre chose que regarder le sol derrière lui et sur le côté. Elle salua d'un signe de main un passant mais le sourire était crispé et disparut aussi vite qu'il était apparu. « J'y vais... » Elle inspira pour se donner du courage et croisa le regard de TC avant de faire volte-face. Pendant une seconde, elle avait voulu se jeter dans ses bras pour qu'il la protège de ce dont on ne pouvait pas la protéger. Nuna n'était pas quelqu'un de courageux mais on ne pouvait pas toujours la sauver à sa place. Cette fois-ci, elle était la seule qui pouvait affronter ce qui lui faisait peur. Seule guerrière face au terrifiant.

Elle avait laissé l'homme dans son dos et maintenant, Nuna était seule. Quelque part à sa droite, un des responsables des oiseaux messagers la salua. Elle fut à peine capable de lui rendre la pareille. Nerveusement, elle s'avançait entre les volatiles, installés ça et là. Ses mains étaient toujours liées devant elle. Elle craignait le moment où elle reconnaîtrait l'animal de son interlocutrice mystérieuse autant qu'elle l'attendait. Il était temps d'en finir avec cette torture, et ça passait par récupérer cette lettre dont elle redoutait tant le contenu.

Son regard fut attiré par une bestiole à sa gauche. C'était l'un des seuls oiseaux qui portait encore la lettre avec laquelle il était arrivé. La plupart des autres messagers était là pour se reposer après un trajet éreintant ou en prévision d'un voyage à venir. Celui qui avait attiré son attention venait d'arriver. Il semblait aux aguets, investi dans son rôle au point d'être sûr que le courrier dont il était responsable avait son destinataire. C'était elle, son destinataire. Doucement, elle tendit la main vers la patte de l'animal pour récupérer le papier plié. Il sembla à Nuna que l'animal la gratifiait d'un petit regard satisfait avant de fermer les yeux, enfin prêt à profiter de son repos bien mérité. La lettre paraissait épaisse et lourde. Elle la fit tourner entre ses doigts en se demandant si c'était une bonne chose ou pas. Elle avait réveillé quelque chose chez l'inconnue, se disait-elle; il n'y avait plus qu'à espérer que c'était quelque chose qu'elle était capable de gérer.

Doucement, un peu sonnée, comme si elle venait de se réveiller ou de courir pendant des heures, Nuna se retourna. Le responsable des oiseaux la regardait bizarrement, et quand il comprit qu'elle l'avait vu, il lui sourit en lui faisait un petit signe de main. Elle n'eut pas la force de répondre, trop accaparée par toutes les suppositions qu'elle pouvait faire quant à ce que contenait ce courrier. La démarche un peu hésitante et irrégulière, elle quitta l'espace dédié aux oiseaux pour rejoindre TC. « Le jeu est chez moi... » lança-t-elle sans avoir attendu d'être arrivée à son niveau. Peut-être qu'elle pourrait arriver à profiter du soleil, du jeu et de la compagnie malgré la bombe à retardement. Mais rien qu'en avançant vers l'homme, Nuna avait le regard rivé sur la lettre, qui avait pris place entre ses doigts si nerveux. Il lui suffirait de quelques instants à peine pour la déplier et en connaître le contenu. Chaque seconde de passée était une seconde de torture et d'appréhension, mais une seconde de torture que, de façon totalement inexplicable, elle était persuadée d'être bien plus capable de gérer que l'affrontement lui-même. En attendant, elle n'arrivait pas à penser à quoi que ce soit d'autre. « Je te ferai une petite infusion, et puis on pourra jouer, et puis tu pourras te reposer... » Elle passa devant lui en l'invitant, d'un geste de la tête, à la suivre. Il fallait penser à maintenant, à tout de suite, à la partie d'échecs qu'elle comptait gagner et à ses capacités d'hôtesse qu'elle comptait bien étaler devant le Pikuni.
Theodore-Charles Jones
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le Jeu 6 Juin - 22:22


Jones n'est pas ce que l'on peut appeler une bonne fréquentation. Il n'est même pas ce que l'on pourrait appeler une fréquentation, en vérité. Beaucoup le savent et passent au dessus, simplement parce qu'il leur est utile. Il est utile pour les trocs, pour ses charmes qu'il utilise et qui sauront faire oublier le quotidien de certains pendant quelques instants. Mais il n'est pas vraiment de ceux que l'on veut comme ami, pas non plus de ceux que l'on veut comme ennemi. Il est dans cette catégorie que l'on côtoie pas vraiment par choix mais avec laquelle on garde ses distances.

Seul Bren et sa mère cassaient ce cercle, et là encore, c'était particulier. Comment pouvait-on demander à une mère aussi aimante que la sienne de donner à son fils la place qu'il mérite vraiment ? Et comment pouvait-on demander à quelqu'un avec un cœur aussi gros que Bren d'abandonner ce gamin dont personne ne voulait vraiment ? TC n'avait jamais vraiment eu de place nulle part et il le savait très bien. En plus de quatre décennies on avait le temps de s'habituer à cette condition, elle était tellement naturelle qu'elle ne faisait plus vraiment mal au final. Mais ça, c'était jusqu'à rencontrer la brune aux yeux remplis d'étoiles. S'il y a déjà de nombreuses années elle lui avait retourné le cœur, cet été, elle lui avait retourné ce qui lui restait d'âme. Nuna l'avait saisi et avait touché la moindre de ses blessures, des mois après il sentait parfois encore les restes de cette soirée. Pourtant pour lui, aussi unique qu'elle était, cette soirée était un point définitif à une relation qui n'existerait jamais. Si Nuna avait bien vu ce qu'elle avait vu, alors elle savait qu'il ne fallait pas s'en approcher. C'est pour cela en particulier que la tournure que la conversation prend lui laisse un frisson glacé. Qu'est-ce qu'elle cherche, au juste ? Pourquoi lui parler d'un jeu d'échec quand elle a déjà réussi à gagner tout ce qu'il y avait à gagner de lui ?

La réponse qu'elle lui offre le laisse toujours autant dans ce brouillard qu'il est incapable de sonder. Il hoche la tête, incapable de dire non à celle qui retient ce qui le rend humain, incapable de dire oui à celle qui le voue à sa fin. Il reste planté là, comme un idiot, face à elle, son aura pleine de sanglots d'un soir miroir, un soir qu'il n'arrive plus qu'à entre-voir. Mais y a quelque chose dans le visage de la belle, quelque chose qui l'attire comme un aimant. Comme ce fameux soir, d'ailleurs. La chaleur entre les doigts et toutes les peurs cachées derrière les dents. Y avait le souffle du vent qui venait apaiser les pleurs de la belle, y avait son cœur à lui qui s'étalait sur le sol à la voir si triste mais si belle. Elle a ce quelque chose, cette tristesse mélancolique, ce sourire tellement magique. Elle le torture par ce qu'elle dégage. Il arrive pas à être celui qu'il est, à garder les masques qu'il parfait avec les années. Il arrive pas, parce qu'il ne sait jamais sur quel pied danser. Est-ce que tu es triste, Nuna ? Dis-moi, pourquoi y a des larmes séchées partout sur toi ? Est-ce que ça va, Nuna ? Dis-moi, est-ce que tu te joues de moi avec ton sourire qui vole mon cœur et tes larmes qui me tordent de peur ?

La taquinerie qui franchit ses lèvres laisse un sourire se dessiner sur les lèvres du perdu, mais la phrase qui suit lui enlève tout aussi tôt. Encore une fois, Nuna ne lui laisse même pas le temps d'achever une émotion qu'elle en déclenche une autre. Il ne peut pas s'empêcher d'accrocher son regard au sourire de la belle et lui murmurer, de cette voix arrachée. « On parie ? » qui passe presque inaperçu avec le vent, avec la vie, avec le monde qui les attend pas pour avancer, tandis qu'eux, ils restent là sans bouger. TC reprend son souffle et lui offre un peu plus qu'un murmure, il lui offre une main tendue pour qu'elle quitte sa tristesse, pour qu'elle retrouve toute la joie qu'il a pu voir à travers elle, ce fameux soir là. La répartie de la belle lui offre un vrai sourire franc, d'un geste faussement dramatique il dépose même sa main sur son cœur, histoire de montrer que la remarque l'avait touchée en plein cœur. Il la préférait comme ça, taquine, réactive. Le marchand respire un peu à nouveau et lui accorde cette fameuse partie d'échecs. La remarque qui suit lui fait lever un sourcil, même si elle était destinée à le taquiner – encore et toujours, Jones avait du mal à croire qu'on puisse l'imaginer réellement posé, avec femme et enfants. Surtout pas la belle brune qui avait lu à travers les tourments de son âme un soir d'été. « Ma jument approuve parfaitement notre union, si tu veux tout savoir. » Qu'il enchérit, un peu joueur, avec ce fond de peur.  Mais la belle en rajoute une couche, lui signifiant que ce n'est pas lui, qu'elle n'aimerait pas, mais bel et bien tous les hommes. Sourire un peu plus joueurs encore et il ajoute. « Moi aussi, tu vois, ça nous fait déjà un point commun. » Sans savoir s'il doit la prendre au sérieux ou non, TC ajoute quand-même. « Tant que tu continues à m'accorder quelques sourires, ça m'ira. » Qu'il lui offre avec un sourire plus sincère et plus tendre. Puis c'est sa main qu'il tend, l'invitant à sortir de cet instant un peu hors du temps qui, malgré les derniers sourires, semble plus douloureux qu'elle ne veut bien le dire.

Ses billes brunes se perdent sur le visage de celle qui le bouleverse et une fois de plus, elle le transperce. Il aperçoit la larme qui naît contre son œil tant aimé et son cœur se serre violemment. Le brun se mord l'intérieur de la lèvre pour ne rien laisser paraître, garder la face et son sourire pour ne surtout pas l'amener à verser plus qu'une simple larme même si en lui, tout se brise. Les mots qui sortent de la bouche de l'Athna lui laissent glisser un sourire un peu gêné sur son visage, ne sachant pas s'il doit l'encourager, l'arrêter ou prendre les devants, TC reste là, comme le con lâche et fatigué qu'il est, sans oser. Un soupir tandis que leurs regards se croisent. S'il tente de ne rien laisser paraître, le brun est persuadé qu'elle voit toute la douleur à travers ses yeux. Finalement, la voir faire demi-tour pour aller enfin à la volière le soulage. Pendant quelques instants il respire de ne plus avoir à faire semblant. Passant une main tremblante  sur son visage, il cherche à reprendre le dessus sur tout ce qu'elle dégage pour avoir un joli sourire quand elle ressort de la volière. Quelques secondes, les yeux fermés et le voilà qu'il arrive enfin à avoir l'impression qu'il a la tête hors de l'eau. Naturellement, son regard cherche la jolie brune à l'intérieur de la volière. S'il ne pouvait apercevoir que des ombres, il entendait tous les bruits des oiseaux. Les ailes et petits cris. Les plumes qui claquaient les unes contre les autres et la tendre Nuna qui s'avançait vers un oiseau. Il avait un sentiment étrangement familier avec toute cette scène, les ailes qui claquent et la peur qui lui tord le ventre près d'une volière. Y avait un peu de Makenna avec lui, en cet instant précis. Son amie détruite qui lui demandait conseil sur la vie, alors qu'il savait pas ce qu'il foutait là, comment il avait atterri là. Il se voyait lui offrir un oiseau et lui rappeler toutes les procédures, l'accompagner, le cœur serrer, et attendre à ses côtés, avec ce petit sourire gêné.

Complètement perdu dans ses pensées, il sursaute quand la brune passe la porte d'entrée. Les deux femmes se ressemblent un peu, un regard rempli de millions de choses que personne ne peut lire, une chevelure de lionne et une carapace plus épaisse qu'il ne le faut pour survivre. Les images se confondent avant qu'il ne reprenne le dessus et offre un sourire doux à Nuna qui le rejoint enfin. La remarque sur le jeu lui fait hocher la tête lentement. Il observe ses gestes et la voit incroyablement tendue par cette fameuse lettre. Sans s'autoriser le droit de lui en demander plus, TC laisse Nuna reprendre la parole et lui passer devant. Sans oser l'interrompre il la suit calmement et la regarde marcher. Y a ce quelque chose qui le hante, qui le triture de l'intérieur, ce quelque chose qui lui hurle d'en faire plus, de ne pas la laisser comme ça. Alors il accélère le pas et rattrape la belle à sa hauteur. Tendant une main devant eux il lui dit tendrement. « Bon, on fait un pari ? Si tu gagnes tu veux quoi ? », il n'attend pas la réponse, rêvant de poser sa main sur l'épaule de la douce pour lui montrer son soutien, incapable d'oser le faire réellement. « Si je gagne, je... » il accentue cet air, celui où il fait semblant de réfléchir, avant de lui offrir le combo, sourire et regard en coin. « Non je ne te le dis pas tout de suite, tu verras bien quand je t'aurais battue ! » Et puis il insiste, toujours en marchant, laissant sa main tendue vers elle. Même s'il utilise cette excuse du pari, de ce claquement qui devrait suivre dans les secondes, au fond, il n'espère qu'une chose, c'est qu'elle lui laisse serrer sa main quelques secondes, des secondes suffisamment grandes pour qu'elle mesure son soutien. Qu'il ne lui demandera rien, mais qu'il est réellement là. Lui, toute sa souffrance et tout ce qu'elle le tue, il veut être là pour elle, encore un peu plus.

« Deal ? » Qu'il dit avec un grand sourire, espérant qu'elle retrouve un peu cette tendresse, cette douceur et que cette peur la quitte. Et puis au final, tout ça c'est aussi un peu pour lui. TC est égoïste, il l'a toujours été. Et Makenna occupe bien trop son esprit avec toutes ces petites choses qui viennent de lentement construire sa matinée. Makenna qui le hante depuis tant d'années maintenant, il a besoin de moins l'entendre, dans sa tête. Besoin que pour quelques minutes, quelques heures, elle disparaisse. Parce que Nuna en sait déjà trop de lui, il refuse de lui dévoiler cette part de sa vie. Makenna c'est son silence, son secret le mieux gardé. En parler, il en est sûr, ça l’achèverait.
Nuna Cortez
DATE D'INSCRIPTION : 12/10/2018 PSEUDO/PRENOM : Lux Aeterna MULTICOMPTES : Murphy Cavendish MESSAGES : 1562 CELEBRITE : Zazie Beetz COPYRIGHT : Avengedinchains ♥ (avatar) ; Lux Aeterna (sign, gifs) METIER/APTITUDES : Forgeronne et orfèvre (joaillière) TRIBU : Athna POINTS GAGNES : 1393
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le Mar 11 Juin - 3:42


lonely day

Nuna Cortez & TC Jones


(6 mars 2119 / volière, réception d'une lettre de Makenna)


Le monde lui paraissait tellement lourd et dense autour d'elle qu'il semblait appartenir au monde des songes : Nuna était plongée dans un cauchemar qui avait beaucoup trop le goût du réel. Les minutes et heures défilaient sans échappatoire possible. Tout était trop logique et trop vrai pour qu'elle ne trouve le réconfort d'un réveil paniqué. Les détails étaient trop exacts pour ça. Et puis, qu'est-ce que le Pikuni aurait fait dans ses rêves ?

Étrangement, c'était maintenant à sa présence qu'elle s'accrochait plutôt qu'à la perspective d'un réveil subit. Il était son contact à la réalité, comme il l'avait été pendant cette drôle de nuit perdue entre deux mondes. Elle aurait préféré avoir la force de le laisser derrière elle. Elle aurait préféré avoir la force d'oublier cette nuit étrange de début d'été indien. Mais il était tombé là, presque comme une providence, et Nuna s'accrochait à lui comme s'il était capable de lui éviter la noyade. Elle ne voulait pas qu'il la laisse; pas comme ça, pas ici ou maintenant, et surtout pas toute seule. Alors elle l'avait retenu désespérément, avec la première invitation qui lui était venue, le premier argument qui pourrait lui donner envie de passer un peu de temps avec elle. Elle avait un jeu, oui, un jeu d'échecs que son père lui avait ramené. Voudrait-il y jouer avec elle ? Accepterait-il de l'ancrer à ce monde, juste quelques minutes, juste une heure ? En fait, elle connaissait la réponse. Elle abdiqua avant même qu'il ne lui donne une réponse solide -il avait mieux à faire que perdre son temps devant une partie d'échecs avec une inconnue de mauvaise compagnie. Il était là pour rentabiliser son côté beau parleur : c'était un commerçant, et quiconque n'était pas des montagnes ne s'y aventurait que pour y faire du commerce. Beaucoup ne comprenaient pas les charmes de leurs montagnes et de leur volcan, mais c'était tant mieux pour eux : ça laissait toute sa fraîcheur à l'air de leurs montagnes, ça rendait insaisissable l'espace vertigineux dont ils étaient les maîtres et les serviteurs. Les étrangers ne grimpaient pas les rudes sommets pour l'hospitalité de leurs habitants. C'était autre chose que l'on cherchait au volcan, et certainement pas une partie d'échecs, et définitivement pas des yeux brumeux d'une peine secrète dont on avait pas idée ni de la teneur, ni de la source. Nuna faisait volte-face : comment pouvait-elle infliger son état à quiconque ? Comment pouvait-elle infliger son état à cet homme-là, celui qui avait pourtant déjà rencontré l'une des pires Nuna ? Cette lettre et toutes les nouvelles et tous les silences qui en regorgeaient pesaient bien trop pour ses frêles épaules, mais elle devait accepter d'être la seule à les porter. Pas la seule capable, mais la seule à en avoir le droit -c'était un secret, une promesse qu'elle avait faite à une inconnue, une promesse qu'elle honorait parce qu'elle était Nuna, mais aussi pour la mémoire de sa Makenna disparue.

Elle ne le retenait pas, Tiçi. Mais pour une raison qui lui était obscure, lui se retenait auprès d'elle. Il était challengé, piqué dans son orgueil : il n'en fallait sans doute guère plus pour l'encourager à accepter son invitation. L'idée d'avoir manipulé le Pikuni malgré elle pour gagner sa présence traversa l'esprit de Nuna, qui sentit un nouveau poids s'ajouter à celui qui la fatiguait déjà tant. Elle n'était pas une manipulatrice, pourtant; ou peut-être juste aujourd'hui, parce qu'elle avait besoin de ces quelques mots qui lui sauvaient la mise, parce qu'elle avait besoin d'épaules solides pour aider les siennes à supporter ce qu'elles portaient déjà, parce qu'elle avait besoin d'une ancre qui la raccrochait à cette réalité, loin des questionnements sans réponses et des réponses qui faisaient mal au point que l'on préférait les enterrer pour ne plus jamais avoir à les regarder dans les yeux. Ses les lèvres de l'homme, Nuna lut le défi qu'il relevait. Elle sourit tristement, un peu timidement, de cet air coupable de celle qui avait obtenu quelque chose qu'elle ne méritait pas. « Tu devrais pas, tu vas perdre. » Mais ces quelques mots sonnaient d'une taquinerie fausse et forcée. Ils étaient fades et vides.

Elle s'accrochait, pourtant, Nuna. Elle s'accrochait à ce petit bout d'éclaircie que l'homme semblait porter avec lui sans même en avoir conscience. Avait-il perçu ce quelque chose qui la changeait ? La connaissait-il seulement, elle, hors de l'alcool et du chagrin ? Que savait-il d'elle ? Pourquoi acceptait-il sa compagnie si généreusement alors qu'elle n'avait exposé d'elle que ce que l'on voulait fuir ? La tristesse, la faiblesse physique et morale, l'agacement, la stupidité de l'alcoolisée ? Oh, elle n'avait pas grand chose à offrir, de toute façon. On l'acceptait à peine ici, dans son volcan natal, alors quelles raisons pouvaient pousser un étranger à accepter une partie d'échecs ? Tiçi était-il quelqu'un de si généreux ? Avait-elle manqué ce détail, quand l'alcool l'avait aidée à creuser jusque dans les tripes du beau parleur ?

Mais peu importait, en fait; peu importait les raisons qui le poussaient à l'épauler à ce moment précis. Peut-être se rendait-il compte de son état ; peut-être avait-il un peu de temps à tuer avant de retrouver quelqu'un avec qui faire affaire. Il restait et c'était ce qui comptait. Elle n'était plus tout à fait seule, plus pour la prochaine heure au moins. Elle gagnerait à ce jeu mais elle serait lente s'il le fallait, pour le retenir un peu plus que ce qu'il lui aurait accordé. Oui, elle manipulerait les circonstances, encore, mais elle savait cette lettre quelque part derrière elle, et elle savait qu'il faudrait l'ouvrir à un moment ou à un autre. Tant qu'il serait là, elle aurait un peu de répit. Tant qu'il serait là, elle aurait un invité à choyer et serait forcée à laisser cette lettre de côté. C'était les bases de la politesse. Alors puisqu'elle n'était plus tout à fait seule, Nuna se sentait un peu plus légère -suffisamment, tout du moins, pour se tenter à un humour un peu plus convaincu. Et lui réceptionnait sa remarque comme elle l'aurait espéré; comme ça l'aurait tant exaspérée à n'importe quel autre moment, mais comme ça la soulageait à ce moment précis. Elle n'était plus tout à fait la même que la dernière fois qu'ils s'étaient vus, mais lui était encore le même. Cette fois-ci, elle souhaitait qu'il l'agace, qu'il la pousse dans ses retranchements -n'importe quoi qui pourrait lui faire cette lettre à aller chercher et pire encore, à lire. « Ta jument ? C'est comme ça que t'appelles ta femme ? » Elle arqua un sourcil sincèrement outré, les lèvres entrouvertes par le choc des termes qu'il avait choisi pour désigner sa chère et tendre. Elle espérait avoir mal compris ou qu'il aurait de quoi se défendre; peu importait, choisir de croire que c'était ainsi qu'il désignait sa femme lui faisait penser à autre chose, pendant quelques instants. Et puis, plutôt que d'attendre que ce moment de distraction ne meurt aussi vite qu'il était né, Nuna surenchérit en prétextant aimer les femmes. Ce n'était pas totalement faux, de toute façon; ce n'était juste pas une raison pour elle de ne pas aimer les hommes. Elle aimait les êtres humains qui savaient éveiller ce petit quelque chose chez elle. Tiçi aurait très bien pu faire partie de ceux-là s'il n'était pas si... Tiçi. Mais soudainement, il y avait dans ls traits du Pikuni une douceur inattendue, presque tendre, qui la fit ravaler tous les commentaires qu'elle s'était fait silencieusement. « T'inquiète, c'est un truc que j'ai tendance à faire, sourire » répondit-elle simplement en haussant les bras, bien peu encline à relever l'affectueuse sincérité qui coulait de la remarque du marchand de rêves.

Mais il lui tendait la main, maintenant. C'était le combat ou la fuite, et le combat, elle ne pouvait pas l'éviter éternellement. Le chemin jusque-là lui avait déjà trop coûté pour qu'elle soit prête à abandonner ces efforts. La lettre, il lui fallait la récupérer maintenant. C'était une question de respect pour la Nuna de quelques minutes auparavant, qui avait subi chaque pas vers cette volière et chaque mètre qui l'en rapprochait. Elle n'était pas venue ici pour repartir bredouille. Alors la main de l'homme, Nuna la refusa poliment, expliquant en quelques mots le fond de sa pensée : il était plus sage et raisonnable d'achever ce pour quoi elle était venue. Ensuite, il serait temps pour eux d'aller s'affronter aux échecs, et pour elle de le battre à plate couture. Si elle pouvait ou voulait encore gagner du temps sur la lecture de cette lettre qui l'attendait, ce serait là qu'elle le volerait. Avant de laisser TC là, elle croisa son regard, brièvement, juste le temps qui aurait suffi à un éclair pour transpercer le ciel. Il soupira, semant dans l'esprit de la brune quelque chose qui s'apparentait à une forme de culpabilité. L'étincelle taquine avait disparu de ses prunelles et révélaient quelque chose de plus mélancolique, qui n'allait pas sans lui rappeler quelques uns des souvenirs flous qui lui restaient de la nuit qu'ils avaient passée ensemble, hors du temps, portés par l'euphorie des festivités et de l'alcool. Cette seconde lui évoque à nouveau toute l'affection qu'elle avait eu pour l'homme et ce qu'il cachait de la vue de tous; ce qui, pour une raison obscure, ne semblait visible qu'à ses yeux. Mais elle devait encore lire des choses qui n'avaient jamais été écrites -oui, il la regardait comme il regarderait n'importe qui s'apprêtant à le planter là quelques minutes, le temps de s'occuper d'affaires prioritaires.

Récupérer cette fameuse lettre sembla bien plus simple que tout ce qu'elle avait imaginé. Mais c'était quelques pas et un geste, un remerciement poli et une friandise à un oiseau qui ne devait pas saisir le poids et la gravité du moment. Ce n'était pas grand chose, l'affaire de quelques minutes tout au plus. Ca avait paru bien plus et ça paraissait maintenant si peu. C'était derrière elle. Devant elle s'étendait tout le reste : l'ouverture de la lettre, sa lecture et tout ce qui l’assommerait pendant quelques heures ou quelques jours, tout ce qu'elle n'aurait d'autre choix que d'accueillir avec les moyens du bord. @Makenna Askaywen lui manquait terriblement. Elle avait été la seule capable d'alléger les pires moments, mais elle n'avait pas été là pour alléger les pires de ses moments. Ce qui restait d'elle, sa mémoire et la douleur qu'elle laissait derrière, c'était eux, ses pires moments. C'était eux, qui continueraient de l'accompagner -et ils l’assommeraient au fil de marées rythmées par l'arrivée de lettres qu'elle avait été folle pour les réclamer à son interlocutrice mystérieuse.

En sortant de la volière, Nuna s'accrochait fermement à sa lettre. A cet instant précis, elle était devenue le poids qui la faisait couler et sa bouée de sauvetage. Mais en levant le regard, elle le trouva là ; TC se tenait droit devant elle, à l'endroit précis où elle l'avait laissé. Nuna, en fait, n'avait que l'envie étrange de retourner se protéger du monde dans ses bras - il l'avait si bien protégée du reste du monde, cette nuit-là. Mais c'était la lettre qu'elle continuait de fixer, la lettre autour de laquelle tout tournait. Et elle passa devant TC en espérant qu'il la suive, se contentant de l'inviter à le faire en quelques gestes à peine. Peut-être qu'elle lui offrait là une porte de sortie : après tout, il devait bien avoir compris à quel point elle serait d'une mauvaise compagnie ce jour-là. Il ne s'était engagé à rien et elle espérait qu'il le savait, que s'il choisissait de la suivre ce n'était pas par politesse, obligation ou pitié. Nuna ne mangeait pas de ces pains-là. Sans s'en rendre compte, pourtant, elle fuyait tout : son pas s'était fait pressé et ses dix doigts se serraient autour de la lettre qu'elle voulait jeter loin d'elle, faire flamber dans sa cheminée, faire disparaître dans l'un des gouffres dont regorgeaient ses montagnes. Elle n'osait pas regarder derrière elle, parce qu'elle avait peur qu'en fait, TC ait eu conscience qu'il ne s'était engagé à rien et qu'elle ne voulait ni de sa politesse, ni de son obligation, ni de sa pitié. Elle voulait retrouver le confort de sa maison mais elle savait qu'elle souhaiterait le fuir dès qu'elle l'aurait trouvé, parce que ce tête-à-tête avec cette lettre serait insupportable.

Quand son regard suivit l'agitation à ses côtés, il s'embua légèrement d'émotion. C'était une émotion étrange que celle de ce soulagement qu'elle n'aurait jamais espéré ressentir. Elle n'était pas seule et il n'y aurait pas de tête-à-tête -pas tout de suite, tout du moins. Alors elle eut un petit sourire redevable et suivit la main que TC avait tendue devant eux. Surprise, elle resta bouche bée quelques instants, sans ralentir le pas pour autant. Son regard amusé s'était mis à danser sur les maisonnettes de son village, lui rappelant qu'elle était ici chez elle et qu'elle y était bien, et que c'était tout ce qui devait compter; qu'une lettre ne pouvait pas changer sa vie au point de faire disparaître tous ces repères qu'elle avait bâti et aimé bâtir toutes ces années. Elle se mordit la lèvre alors que son sourire s'évanouissait. Elle savait ce qu'elle voulait car elle savait ce dont elle avait besoin. De lui, de ses épaules, de sa présence -elle avait besoin qu'il ne la laisse pas seule face à cette lettre qui pouvait changer bien plus que son programme de la soirée. Elle avait besoin qu'on la soutienne parce qu'elle craignait de ne plus y parvenir toute seule. Mais son hésitation la rendit perdante et il prit la parole le premier pour annoncer ce qu'il attendait de cet accord. Il lui arracha un petit rire alors qu'elle l'observait pendant une seconde, attendrie par la simplicité qui émanait de cet échange. « Tant pis, je saurai jamais ce que tu comptais me demander, alors... » Elle feint la déception dans une petite moue en haussant les épaules, mais elle n'oubliait pas ce qu'elle désirait. Et elle se mordait la langue avant d'oser mettre des mots sur ce qui était impossible de partager avec quiconque. « Si je gagne, je... » Il serait la première personne qu'elle impliquerait dans cet échange avec la mystérieuse inconnue. Pourquoi maintenant, pourquoi lui ? C'était une évidence, un besoin, et il n'y avait pas besoin de raisons supplémentaires pour que la brune abdique. « ... Tu pourras rester un peu avec moi après le jeu ? Je... » Son regard glissa jusqu'à la lettre qui dansait encore lourdement entre ses dix doigts. « J'ai peur que cette lettre m'apporte pas de super nouvelles. Tu resteras avec moi quand je l'ouvrirai, quand j'aurai gagné ? » Elle finit par s'arrêter et se planter devant lui, un petit sourire au coin des lèvres. Elle laissa son bras retomber le long de son corps avec la lettre et, à son tour, tendit sa main vers lui et serra la sienne pour sceller le pari. De son regard, elle approuvait le deal. Elle finit par désigner du pouce la porte devant laquelle ils s'étaient arrêtés. « C'est chez moi... » Soudainement un peu gênée de le ramener chez elle, elle passa devant lui pour ouvrir la porte. Elle espérait ne pas avoir laissé son cocon dans un état aussi déplorable que celui dans lequel était son esprit. On disait parfois que les intérieurs illustraient souvent avec exactitude ce que leurs propriétaires étaient : calmes ou hyperactifs, soigneux ou brutes, organisés ou désordonnés, casaniers ou fêtards... Nuna n'était pas sûre de ce qu'elle préférerait être ou de ce qu'elle espérait que sa maison refléterait d'elle, mais elle voulait qu'elle reflète quelque chose qui laisserait bonne impression à son invité.

A l'intérieur, il faisait un peu meilleur que dehors, même si cette journée de printemps n'était pas des plus cruelles. D'un coup d'oeil rapide, Nuna fut rassurée ; sa maison était dans l'état où elle était le plus souvent. C'était une maison vivante mais rangée et chaleureuse. Ca et là trônaient de fiers trésors, offerts par des proches ou crées de toutes pièces par son imagination et ses doigts. « J'ai un petit terrain derrière, on peut s'installer au soleil. Laisse-moi juste retrouver le jeu... » Elle jeta son pull dans un coin en cherchant le cadeau que lui avait fait son père. Elle n'était plus très sûre d'où elle avait pu le laisser : il fallait dire qu'elle n'y avait pas touché depuis qu'il le lui avait offert. Elle avait bien insisté auprès d'Isdès, mais il avait toujours trouvé des excuses pour éviter quelque chose d'aussi ennuyeux qu'un jeu de société. « Tu peux t'installer, j'arrive... » lança-t-elle d'un recoin de la pièce principale, non loin du foyer où crépitaient encore quelques braises laissées le matin. De la main, elle désignait vaguement la petite porte qui s'ouvrait sur son tout petit terrain; de quoi cultiver un tout petit potager et s'asseoir pour profiter des plus douces saisons. De temps en temps venaient s'incruster les poules de ses voisins, qu'ils ne parvenaient pas à empêcher de vouloir vivre quelques aventures d'exploration.

Quand enfin, Nuna retrouva le jeu, elle réalisa qu'elle avait perdu la lettre. Ce furent quelques secondes d'une panique intense qui manquèrent de la faire vaciller, mais elle la retrouva sur la banquette, laissée à côté de son pull. « J'ai le jeu ! Tu veux à boire ? J'ai fait une infusion hier, je peux la réchauffer... j'ai aussi de la tarte à la rhubarbe du jardin de ma voisine. » Après un dernier regard profondément triste et craintif à la lettre laissée là, Nuna rejoignit sa petite cour arrière pour déposer sur son banc le plateau d'échecs et la boîte qui contenait les pièces de jeu. L'assise était suffisamment large pour qu'ils s'installent en tailleur, l'un en face de l'autre. Le banc en fer, création précieuse que son père lui avait offerte lorsqu'elle s'était installée seule, était collé au mur de sa maison pour admirer le reste du monde, maisons et jardins, voisins, poules et canards, soleil levant ou couchant. Une petite table trônait à côté du banc -celle-là, c'était elle qui l'avait faite. Création hybride, faite de lignes et de courbes sages, elle s'associait au banc pour en devenir un soutien, petite table minimaliste destinée à porter de quoi rendre les moments calmes encore plus doux. L'herbe était verte à leurs pieds -l'été se préparait doucement, même dans les montagnes.
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