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Cassian Saada
DATE D'INSCRIPTION : 03/12/2018 PSEUDO/PRENOM : Anticarde. MULTICOMPTES : Néant. MESSAGES : 388 CELEBRITE : Evan Peters COPYRIGHT : Nexus (avatar). METIER/APTITUDES : Sorcier. (apothicaire, chirurgien) TRIBU : Rahjak. POINTS GAGNES : 117
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le Lun 28 Jan - 1:34
De salpêtre et de soufre.
Lion & Cassian.

Trois ans plus tôt.


Loin de la furia des artères, l’ombre bleutée des veinules. Des venelles oubliées des badauds, méconnus des visiteurs, comme honnies par la Cité en personne. Si l’on ne dispose pas de topographie précise, impossible de tomber par mégarde sur l’enseigne de l’empoisonneur comme on butine les salons de thé et les ateliers artisans. Non. La petite échoppe se dresse dans les confins d’un entrelacs de passages sinistres, de raidillons à peine carrossables, de traverses insalubres, de galeries exiguës comme les bras d’un terrier. De la sorte, rare sont les curieux à franchir le seuil de sa boutique, rares sont les âmes en perdition qui viennent se rincer l’œil. Ceux qui font tintinnabuler la clochette d’airain sont indéniablement portés par la détresse ou la haine, deux états d’âmes qui ravissent particulièrement le maître de céans.

C’est presque une mise au ban au cœur même de la Cité, qu'il s'impose. Une façon consentante de s’excommunier des mouvances locales. Et qui a une double fonction. La première, celle de permettre à Cassian d’échapper à la foule qui lui fait horreur, de se soustraire au maximum aux déprédations comme peuvent en subir nombre de sorciers, empoisonneurs de surcroît, dont les réputations sont sujettes à esclandres. La seconde, de garantir la discrétion à ses clients, qui peuvent emprunter mille itinéraires variés à travers le lacis des ruelles, pour atteindre son antre. Qui plus est, la zone est peu fréquentée. Résident en ces passages arriérés des familles piteuses, des sans-le sous impotents qui ne représentent nulle menace, qui n’ont pas la force d’aller jouer les petites-frappes dans les quartiers plus rupins. Quelques vieilles édentées, enveloppées dans des cotonnades élimées, savent bien qu’il existe un empoisonneur dans le coin, mais bigotes, craignent qu’on empoisonne leur marmaille s’il leur prenait de parler trop goulument. Plus que de raison, Cassian s’appuie sur les superstitions et les craintes de cette faune pour entretenir le secret de son adresse. Souvent, il leur tient le crachoir, leur offre quelques onguents pour leurs ecchymoses, applique des cataplasmes sur leurs jambes endolories, afin que la crainte se mêle à une forme de reconnaissance.

Faut-il ajouter que le Noctarium ne dispose pas non plus d’une mirobolante devanture. On ne le reconnaît qu’à sa pâle enseigne, battue par le siroco, bistrée par le sable et la poussière, à peine flagrante au dessus des auvents de pailles, à peine effleurée par le faisceau du zénith. De prime abord, on croirait un tel commerce voué à la faillite, et pourtant jamais les affaires n’ont été aussi prospères. A croire qu’il n’est une famille sans bâtard à éliminer en tapinois, qu’il n’est un noble sans frère indigne, qu’il n’est une dame sans mari violent, qu’il n’existe pas le moindre tendron se mariant par amour. La société entière est trafiquée, corrompue, subversive. Un trognon de pomme gagné par des vers grouillants, qui font l’heur de Cassian Saada.

La boutique jouit d’une porte en bois massif, équipée de ferronneries dignes d’un reliquaire. C’est peut-être là, du reste, le seul indice qui inviterait le passant à se questionner, alors que tout autour, les portes sont des tentures vermoulues, parfois de vulgaires toiles de jute, pour les plus chanceux des panneaux de bois branlants. Lorsque l’on pousse le vantail, c’est comme de l’alchimie qui se joue dans l’air. Le plomb devient or. La misère ambiante s’évapore instantanément pour révéler un univers où la science reluit. Si la façade de l’échoppe laisse à désirer, accusant quelques lézardes par endroit, ce n’est là qu’un fameux trompe-l’œil. Un vestibule circulaire qui tient presque de la circonférence d'un donjon accueille le client. Sur les murs brossés à la chaux, des étagères vaillantes pavoisent des centaines et des centaines de bocaux. Petits et grands. Oblongs et ratatinés. Une verrerie de chimiste, de collectionneur, qui renferme tantôt des plantes séchées, pillées, moulues, réduites en poudre ou en mélasses infectes, tantôt des spécimens animaux et minéraux de toute sorte. Des insectes à bulbes, à mandibules, à pinces, figés à jamais dans l’ambre bulletée. Quelques rongeurs à poils, des reptiles suspendus dans des alcools de bois, parfois quelques organes, dont on ignore parfaitement la provenance, et qui tiennent encore la teinte rosée des pourceaux. Simple exposition pour lever la psychose ? A moins que ces lugubres rangées d'horreurs ne tiennent en haleine l'inspiration du Sorcier, à l'heure d'élaborer des substances actives aux mécanismes innovants, toujours plus imprévisibles ? Quelques instruments siègent parmi les hordes de fioles et de bouteilles. Balances, alambics, cucurbites, mortiers, autant d’objets qu’il n’utilise plus, mais qu’il répugne à jeter, à brader, à donner. Lui, le Sorcier, se tient au cœur de sa toile, immobile comme une Épeire, éternellement penché sur ses registres.

Bien sûr, ce que le visiteur voit n’est qu’un avant-goût de ce qui se trame dans l'arrière boutique. Tous les bocaux présents dans le vestibule sont étiquetés avec minutie, arguant des tisanes apaisantes, des décoctions purgatives, des essences anxiolytiques, mais nulle trace de Poison. Il n’y a que les animaux pétrifiés qui semblent avoir idée de l’horreur qui naît en ces lieux, condamnés au silence et au natron. Un silence monacal règne entre ces murs, si bien que l’écho des pinces, des tenailles, que le froissis d’une page tournée roule comme l’écho d’un galet.

Le soir est tombé. Le Noctarium ouvre ses portes. Comme à l’accoutumée, Cassian s’est posté derrière son comptoir et s’emploie à noircir les pages de ses registres. Ainsi, il tient à l’œil les âmes en déroute qui poussent son huis, peut renseigner du bout des lèvres les jeunes vengeurs en herbes, qui ne savent pas encore ce qu’ils s’apprêtent à commettre. Quelques silhouettes encapuchonnées font irruption dans son antre, n’ont pas un mot à souffler, même pas une œillade à verser que Cassian se lève, fourrage dans ses tiroirs, et leur glisse dans la manche un minuscule flacon, de la taille d’un podétium. Ils repartent sans mot dire, sans laisser nulle trace. Et ne sont jamais venus ici, bien sûr. Des lucarnes haut-perchées dégouline une lumière calcédoine qui se mêle aux petits halos safranés des bougies. C’est une atmosphère feutrée, dans laquelle chaque élément qui composent la pièce semble respirer distinctement. Le bois, le verre, les plantes, les peaux et les écailles, la fibre du papier, tout. Aussi, lorsque tinte la clochette cristalline, sans bouger d’un iota, Cassian lève ses deux pupilles de chat pour épingler le nouveau visiteur. Sans autre salutation qu'un regard appuyé. Jamais.
Lion F. Ishtarr
DATE D'INSCRIPTION : 06/02/2016 MESSAGES : 969 CELEBRITE : Jaden Smith COPYRIGHT : Whorecrux (ava) ; anaëlle (signa) METIER/APTITUDES : Orientation & Combat // Serveur, voleur à ses heures perdues TRIBU : Rahjak POINTS GAGNES : 87
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le Lun 25 Mar - 22:55



De salpêtre et de soufre


JANVIER 2116 - CASSIAN + LION

Les heures s’écoulent avec une rare lenteur. C’est que le gamin n’est pas des plus patients. Il se sent parcouru de frissons électriques, sans interruption. Ça fourmille dans ses bras frustrés, ça pulse dans ses jambes ennuyées, ça cogne au niveau de ses tempes agitées. Ça lui saisit l’intérieur de la gorge, ça lui coupe le souffle et lui donne la voix rauque de ceux qui vivent prisonniers d’une autre réalité. Car l’esprit du petit Lion est complètement égaré. Il vit ailleurs, dans un autre temps, se projette trop loin dans son avenir pour trouver dans le présent une ancre pour le retenir. Ça ne lui réussit pas, de prévoir les choses. Ça accapare son être tout entier. Voilà peut-être pourquoi il préfère agir lorsque son instinct l’y incite, sans suivre à la lettre les plans que son collègue lui dicte. C’est trop dur pour lui d’attendre la tombée de la nuit, avec pour s’occuper rien d’autre que du temps à tuer. L’idée de partir à la conquête de l’inconnu lui plaît beaucoup trop pour qu’il puisse se contenter de travailler sagement à la taverne. Un an à peine qu’il tente de se ranger, et déjà le gamin hyperactif commence à se lasser. Son patron l’envoie régulièrement en mission, mais jamais suffisamment pour satisfaire ses pulsions. Les profondes lézardes qui lui brûlent les omoplates ont longtemps été un frein pour cette âme libre et spontanée. Alors l’enfant retrouve ses habitudes tout doucement. La mission du jour n’est d’ailleurs pas des plus dangereuses. Juste de quoi dérouiller ses muscles atrophiés. Juste de quoi vérifier que ses réflexes sont toujours profondément ancrés. Que son esprit est toujours vif et éveillé. Tout pour ne pas perdre les habitudes si durement gagnées. Des habitudes qui ne risquent pas de se perdre aussi facilement. L’adolescent les a presque adoptées à la naissance. Elles font partie de lui. Flash n’existe pas sans sa légendaire capacité à fuir le danger autant qu’il l’attire.

Il a les idées qui fusent et tourbillonnent au rythme de son cœur effréné. Il n’a plus rien à quoi se raccrocher, plus rien sur quoi se concentrer. Il perd complètement pied, et finit par se laisser porter, par se laisser submerger. Ses gestes sont presque inconscients, tout concentré qu’est l’enfant sur la perspective d’une soirée mouvementée. Il trépigne d’impatience, le regard bien loin des clients encore rares à cette heure. Heureusement, le maître des lieux a choisi de profiter de ce créneau désert afin de former sa nouvelle protégée. La dernière rescapée qu’il a choisi d’abriter. Une gamine à qui la faim n’a laissé que la peau sur ses maigres os. Encore une épave que la vie a fait s’échouer entre les griffes d’un opportuniste. Une occasion sans doute meilleure que celle qui attend les autres jeunes enfants qui appartiennent aux rues. Quelque part, Lion est bien content de l’avoir. Ils sont trois, maintenant. Et une touche de féminité n’est pas de refus dans son univers furieux, vicieux. Elle est un vent de fraîcheur, un petit havre de paix à elle seule. C’est bien pour ça que le cœur de l’adolescent se serre à l’idée de ce qui attend la jeune enfant. Lui aussi pensait avoir saisi une vraie bouée de sauvetage lorsque son maître est venu lui proposer son aide. Lui aussi pensait en avoir fini avec l’obscurité qui noircissait sa vie. Lui non plus ne se doutait pas que cet homme-là allait le faire replonger de plus belle. La tête brûlée se garde bien de le laisser filtrer, mais il lui arrive d’avoir peur. Il a peur de renouer avec ses habitudes passées. Voler, tromper, s’échapper, tout ça lui plaît. Il n’a connu que ça et ne peut s’en défaire aujourd’hui. Quand bien même, sa dernière erreur a eu des conséquences traumatisantes. Plus jamais il ne veut entendre le fouet claquer contre sa peau. Plus jamais il ne veut sentir sa chair s’ouvrir sous la morsure du cuir. Plus jamais il ne veut se faire prendre la main dans le sac et se faire ainsi punir. Aussi serait-il plus facile de complètement s’abstenir. Se tenir à carreau et ne pas obéir à son nouveau bourreau, qui le contraint souvent à se mettre en danger. En dépit de sa nervosité, Lion se voit toujours céder. Il voudrait se brider, mais s’en retrouve bien incapable. Une vie tranquille, ce n’est pas pour lui. Il râle pour la forme, mais ne rêve que de passion et de frissons.

Son cœur constamment déchiré entre la raison et l’instinct laissera de nouveau le naturel l’emporter. Pour l’heure, le gamin désœuvré prend sous son aile la nouvelle arrivée, et entreprend de la former à son futur métier. S’occuper de la taverne n’est pas aisé. Mille tâches sont à effectuer, de jour comme de nuit, et jamais on ne trouve de répit. Mais à six mains, la petite équipe devrait pouvoir trouver son rythme. Ils sont trois, désormais. L’énergie inépuisable de Lion trouve compensation dans le calme olympien de ses collègues. Le seul point commun qui les rassemble réside en leur talent pour subtiliser discrètement les biens d’autrui. Leur maître ne les a d’ailleurs pas recueillis par pure charité. Si par malheur ses petits protégés venaient à le décevoir, nul doute qu’ils retourneraient aussitôt dans la rue, leur berceau. Alors tous trois serrent les dents, se serrent les coudes, se servent enfin chez d’innocents voisins. L’équilibre entre leurs forces respectives est encore instable, mais la petite équipe finira par trouver son rythme. Au moins, le courant passe entre ces trois compères. Leurs blessures communes ont fait de ces collègues infortunés des amis aux cœurs plus légers. C’est d’ailleurs dans le dos de leur maître qu’ils complotent depuis plusieurs jours pour mettre sur pieds un plan d’attaque bien rusé. Rien de trop méchant. Juste de quoi satisfaire les cœurs assoiffés d’action. Lion ne l’admet pas en ces termes, mais il tient à y aller doucement. Et l’aventure dont il sera le héros est un excellent prétexte pour vérifier s’il peut faire confiance à sa nouvelle alliée. Confiance qu’il n’accorde à personne, pas même à lui-même. Le voleur est suspicieux, soupçonneux, infiniment cauteleux. C’est peut-être pour ça qu’il est encore en vie aujourd’hui.

Lorsque le feu n’est plus que braises froides, que l’ombre reprend ses droits sur la cité calcinée, il est temps de se dépêcher. L’air de rien, le gamin abandonne son poste, relayé par ses fidèles collègues. La roue tourne dans un silence complice empli de vice. Pas une vague n’agite la surface sereine de la taverne qui se remplit. Le relais se fait tout naturellement, dans un mutuel consentement. La soirée sera chargée. Rien qui puisse ébranler la ténacité de ces petits cœurs d’orgueil gonflés. La perspective de voir s’ouvrir de nouvelles portes au retour de Lion les fera carburer toute la nuit si besoin est. Le petit voleur s’éloigne d’un pas léger. Rien de fâcheux ne se produira ce soir. Il est confiant. Intimement, il sait qu’il peut compter sur ses absents coéquipiers. Si lui tombe, eux aussi chuteraient. C’est la raison pour laquelle tous leurs secrets ne pourraient être mieux gardés.

L’enfant n’a pas besoin de guide. Il va retrouver un morceau de son passé. Un petit coin indiqué par la nouvelle recrue, plus intéressée qu’il n’y paraît. Un petit coin isolé du cœur de la cité, d’autant plus attirant qu’il est excentré. Dissimulé aux yeux du commun des mortels, visible seulement à ceux dont les pensées sont criminelles. Il n’y a que des types louchent qui y entrent, a précisé la gamine comme pour mettre le feu aux poudres, et tous ne ressortent pas. Il n’en fallait pas plus pour réveiller l’instinct du chasseur. On lui promet la caverne d’Ali Baba ? Il fonce dans le tas. Le mystère nimbant l’enseigne la rend plus fascinante encore.

Alors que l’encre s’épaissit autour de lui, l’intrépide garnement se drape d’un tissu de ténèbres, miteux comme le quartier qu’il arpente, discret comme une ombre dans la nuit, et qui masque ses traits en même temps qu’il souligne la petite taille de son insaisissable silhouette. L’enfant ne doit pas se faire remarquer. Son succès réside dans sa capacité à passer inaperçu. La grande gueule de l’ordinaire doit apprendre à se taire. A n’être plus rien qu’un coup de vent qui effleure sans jamais toucher, sur lequel on ne songe même pas à se retourner. Un talent rare qu’on ne lui soupçonne pas, tant il aime à être le centre de l’attention. Pourtant, tel un caméléon, le petit Lion sait s’adapter à chaque situation. Le farceur déluré sait laisser place au chapardeur concentré, aux gestes millimétrés pourtant criants de spontanéité. Sa personnalité si accessible de prime abord se révèle difficile à cerner pour qui prend la peine de creuser. Mais qui prendrait la peine de s’intéresser à cet inoffensif moucheron, tout au pire ennuyeux polisson ?

On ne prend pas garde à l’intrépide jeunesse. Alors Lion arrive sans encombre à destination. Il ne sait même pas pourquoi il a pris la peine de se camoufler. La misère qui suinte du quartier mal famé revient l’enlacer, le retrouver, lui qui a préféré la quitter. L’enfant se sent comme chez lui, insensible aux yeux larmoyants qui suivent sa trace avidement, espérant quelques écus pour alléger leurs tourments. Le gamin fait profil bas. Il sait d’où il vient. Il sait qu’il est parti de rien. Et qu’il a trimé pour ne pas connaître le même sort que les âmes égarées qui implorent sa pitié. Mais il ne veut rien leur céder. Pas encore. Il n’en a pas les moyens. La dure loi de la rue n’est pas si loin. Elle lui a bien appris qu’on ne peut compter sur personne, si ce n’est soi-même. Et l’inconscient gamin n’est pas prêt à se défaire de l’égoïsme qui l’a sauvé. On ne guérit pas toujours des blessures du passé.

La devanture est aussi miteuse que l’avait décrite la petite voleuse. Elle n’a rien à envier aux enseignes élimées qui grincent dans l’air depuis de trop nombreuses années. Le fer rouillé bat la cadence de sa complainte stridente. Le bâtiment même accuse le poids des années, lézardé comme une bouteille ébréchée, menaçant de s’écrouler d’ici quelques temps. L’ensemble est tristement discret, fondu dans la masse visqueuse et puante du quartier abandonné des riches. Il n’attire même pas l’œil du brigand en quête d’argent, à défaut de lingots d’or rutilant. Une âme saine n’imaginerait jamais que ce lieu balayé par la poussière puisse renfermer de grands et sombres secrets. Mais Lion n’est pas un ange. Son regard soupçonneux étudie déjà la lourde porte qui barre l’accès au temple convoité. Il jauge de loin, l’air de rien, le bois miraculeusement intact de cette immense barrière, la crasse des carreaux qui obscurcit la vision du visiteur trop curieux, l’absence de mendiants sur le perron de ce qui se présente pourtant comme une boutique avide de clients. Dans sa volonté de faire disparaître son établissement aux yeux des innocents, le maître des lieux l’a rendu trop évident au petit chenapan. Ce dernier se glisse dans une ruelle adjacente, toute proche, de laquelle il pourra observer les lieux sans se faire remarquer. Il est encore trop tôt pour se lancer. Immobile, il observe le ballet sans âme de ceux qui errent sans trop savoir quoi faire. Des passants qui ne trouvent ici aucune accroche, des mendiants qui lorgnent sur leurs poches, des gamins boudés par leur propre destin. Lion parvient à faire abstraction de cette vaine agitation. Il ne voit pas ses pairs, ces malchanceux privés de bonheur, condamnés à vivre dans la poussière. Il ne se reconnaît pas dans cette misère trop ordinaire. Ça ne lui fait rien, parce qu’il n’est plus tout à fait humain. Le petit garçon a laissé place à l’animal sauvage, qui traque sa proie et attend son heure. Entre les silhouettes ternes se dessinent des personnages singuliers, trop aux aguets pour faire une promenade de santé. Leurs coups d’œil méfiants les trahissent. Et puis ils poussent la porte de l’antre mystérieuse. Le cœur de Lion bondit et se gonfle d’adrénaline. Le petit a du mal à rester en place, les fesses dans le sable mourant, les doigts gris de poussière à force de jouer dans la terre. Il lui faut beaucoup de volonté pour rester ainsi prostré. Il sent que ses gestes se font plus raides, tellement moins délibérés. Il patiente pourtant, son cœur cognant de plus belle a là vue des intrus qui franchissent de nouveau la porte et s’éloignent vers l’horizon.

Alors il n’en peut plus. Il n’en peut plus d’étudier le va-et-vient des clients méfiants et rester ignorant de ce que leurs yeux criminels ont vu à l’intérieur. Lorsqu’une nouvelle silhouette coiffée d’une capuche se dessine dans la rue, il se relève sans éveiller les soupçons, resserre sur sa tête sa propre capuche de lin, et emboîte le pas au fantôme masqué. Ce dernier est grand, par chance, et la petite silhouette de l’enfant se cache aisément dans son ombre. Le géant semble n’avoir rien remarqué, et Lion prie pour qu’autour de lui, personne ne se rende compte de la supercherie. Il garde ses distances d’abord, se rapproche silencieusement, puis entre à la suite de l’ombre avant que la lourde porte ne les sépare. Une cloche tinte à leur entrée. Lion se maudit de n’y avoir pensé. Pas assez cependant pour se laisser aller. Il se contente de se mordre les lèvres dans un réflexe énervé, seul remède pour ne pas jurer. Il n’a peut-être pas été repéré. Après tout, le grand gaillard occupe une bonne partie de l’espace. L’ombre qui se cachait dans la sienne s’écarte furtivement, trouvant refuge derrière une tout aussi grande étagère. Ses pas résonnent dans le cachot silencieux, en même temps que son prédécesseur s’avance vers le fond de la pièce. Lion n’a que faire de ce qu’il peut se passer entre l’hôte et son invité. Lui est simplement venu admirer. Pour commencer.

La tête commence à lui tourner. Il y a tant de choses à voir, et si peu de lumière pour les éclairer. Les lieux sont teintés de nuances angoissantes nées de l’obscurité assumée. Un royaume de verre et de couleurs éclatantes de ténèbres, de matières visqueuses et de faciès horrifiés, prisonniers de leur épouvante pour l’éternité. Il y a là des centaines, peut-être des milliers, de bocaux renfermant des créatures de cauchemar que personne ne voudrait avoir croisé. Le petit Lion ne peut s’empêcher d’esquisser une grimace écœurée. Quel taré voudrait garder auprès de lui ces horreurs ainsi figées ? Le jeune garçon se détourne, cherche une échappatoire mais n’en trouvera pas. Toutes les étagères se ressemblent, abritant de petits cauchemars qui le répugnent autant qu’ils le fascinent. Il n’a jamais vu ça. Jamais de telle collection, aussi ordonnée, aussi dérangée. Aussi dérangeante. C’est peut-être cette nouveauté, cette fascination pour la morbidité des lieux, qui le laissent aveugle au piège qui se referme sur lui. Car le voilà qui entend la cloche carillonner. Le temps de sursauter, il est déjà trop tard. Le voilà seul dans la gueule béante de l’angoisse. Avec – il le sent peser sur lui – un regard ardent et affamé, invisible pourtant à ses yeux peu habitués à l’obscurité.


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