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Cassian Saada
DATE D'INSCRIPTION : 03/12/2018 PSEUDO/PRENOM : Anticarde. MULTICOMPTES : Néant. MESSAGES : 664 CELEBRITE : Evan Peters COPYRIGHT : Nexus (avatar). METIER/APTITUDES : Sorcier. (apothicaire, chirurgien) TRIBU : Rahjak. POINTS GAGNES : 329
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le Lun 28 Jan - 1:34
De salpêtre et de soufre.
Lion & Cassian.

Trois ans plus tôt.


Loin de la furia des artères, l’ombre bleutée des veinules. Des venelles oubliées des badauds, méconnus des visiteurs, comme honnies par la Cité en personne. Si l’on ne dispose pas de topographie précise, impossible de tomber par mégarde sur l’enseigne de l’empoisonneur comme on butine les salons de thé et les ateliers artisans. Non. La petite échoppe se dresse dans les confins d’un entrelacs de passages sinistres, de raidillons à peine carrossables, de traverses insalubres, de galeries exiguës comme les bras d’un terrier. De la sorte, rare sont les curieux à franchir le seuil de sa boutique, rares sont les âmes en perdition qui viennent se rincer l’œil. Ceux qui font tintinnabuler la clochette d’airain sont indéniablement portés par la détresse ou la haine, deux états d’âmes qui ravissent particulièrement le maître de céans.

C’est presque une mise au ban au cœur même de la Cité, qu'il s'impose. Une façon consentante de s’excommunier des mouvances locales. Et qui a une double fonction. La première, celle de permettre à Cassian d’échapper à la foule qui lui fait horreur, de se soustraire au maximum aux déprédations comme peuvent en subir nombre de sorciers, empoisonneurs de surcroît, dont les réputations sont sujettes à esclandres. La seconde, de garantir la discrétion à ses clients, qui peuvent emprunter mille itinéraires variés à travers le lacis des ruelles, pour atteindre son antre. Qui plus est, la zone est peu fréquentée. Résident en ces passages arriérés des familles piteuses, des sans-le sous impotents qui ne représentent nulle menace, qui n’ont pas la force d’aller jouer les petites-frappes dans les quartiers plus rupins. Quelques vieilles édentées, enveloppées dans des cotonnades élimées, savent bien qu’il existe un empoisonneur dans le coin, mais bigotes, craignent qu’on empoisonne leur marmaille s’il leur prenait de parler trop goulument. Plus que de raison, Cassian s’appuie sur les superstitions et les craintes de cette faune pour entretenir le secret de son adresse. Souvent, il leur tient le crachoir, leur offre quelques onguents pour leurs ecchymoses, applique des cataplasmes sur leurs jambes endolories, afin que la crainte se mêle à une forme de reconnaissance.

Faut-il ajouter que le Noctarium ne dispose pas non plus d’une mirobolante devanture. On ne le reconnaît qu’à sa pâle enseigne, battue par le siroco, bistrée par le sable et la poussière, à peine flagrante au dessus des auvents de pailles, à peine effleurée par le faisceau du zénith. De prime abord, on croirait un tel commerce voué à la faillite, et pourtant jamais les affaires n’ont été aussi prospères. A croire qu’il n’est une famille sans bâtard à éliminer en tapinois, qu’il n’est un noble sans frère indigne, qu’il n’est une dame sans mari violent, qu’il n’existe pas le moindre tendron se mariant par amour. La société entière est trafiquée, corrompue, subversive. Un trognon de pomme gagné par des vers grouillants, qui font l’heur de Cassian Saada.

La boutique jouit d’une porte en bois massif, équipée de ferronneries dignes d’un reliquaire. C’est peut-être là, du reste, le seul indice qui inviterait le passant à se questionner, alors que tout autour, les portes sont des tentures vermoulues, parfois de vulgaires toiles de jute, pour les plus chanceux des panneaux de bois branlants. Lorsque l’on pousse le vantail, c’est comme de l’alchimie qui se joue dans l’air. Le plomb devient or. La misère ambiante s’évapore instantanément pour révéler un univers où la science reluit. Si la façade de l’échoppe laisse à désirer, accusant quelques lézardes par endroit, ce n’est là qu’un fameux trompe-l’œil. Un vestibule circulaire qui tient presque de la circonférence d'un donjon accueille le client. Sur les murs brossés à la chaux, des étagères vaillantes pavoisent des centaines et des centaines de bocaux. Petits et grands. Oblongs et ratatinés. Une verrerie de chimiste, de collectionneur, qui renferme tantôt des plantes séchées, pillées, moulues, réduites en poudre ou en mélasses infectes, tantôt des spécimens animaux et minéraux de toute sorte. Des insectes à bulbes, à mandibules, à pinces, figés à jamais dans l’ambre bulletée. Quelques rongeurs à poils, des reptiles suspendus dans des alcools de bois, parfois quelques organes, dont on ignore parfaitement la provenance, et qui tiennent encore la teinte rosée des pourceaux. Simple exposition pour lever la psychose ? A moins que ces lugubres rangées d'horreurs ne tiennent en haleine l'inspiration du Sorcier, à l'heure d'élaborer des substances actives aux mécanismes innovants, toujours plus imprévisibles ? Quelques instruments siègent parmi les hordes de fioles et de bouteilles. Balances, alambics, cucurbites, mortiers, autant d’objets qu’il n’utilise plus, mais qu’il répugne à jeter, à brader, à donner. Lui, le Sorcier, se tient au cœur de sa toile, immobile comme une Épeire, éternellement penché sur ses registres.

Bien sûr, ce que le visiteur voit n’est qu’un avant-goût de ce qui se trame dans l'arrière boutique. Tous les bocaux présents dans le vestibule sont étiquetés avec minutie, arguant des tisanes apaisantes, des décoctions purgatives, des essences anxiolytiques, mais nulle trace de Poison. Il n’y a que les animaux pétrifiés qui semblent avoir idée de l’horreur qui naît en ces lieux, condamnés au silence et au natron. Un silence monacal règne entre ces murs, si bien que l’écho des pinces, des tenailles, que le froissis d’une page tournée roule comme l’écho d’un galet.

Le soir est tombé. Le Noctarium ouvre ses portes. Comme à l’accoutumée, Cassian s’est posté derrière son comptoir et s’emploie à noircir les pages de ses registres. Ainsi, il tient à l’œil les âmes en déroute qui poussent son huis, peut renseigner du bout des lèvres les jeunes vengeurs en herbes, qui ne savent pas encore ce qu’ils s’apprêtent à commettre. Quelques silhouettes encapuchonnées font irruption dans son antre, n’ont pas un mot à souffler, même pas une œillade à verser que Cassian se lève, fourrage dans ses tiroirs, et leur glisse dans la manche un minuscule flacon, de la taille d’un podétium. Ils repartent sans mot dire, sans laisser nulle trace. Et ne sont jamais venus ici, bien sûr. Des lucarnes haut-perchées dégouline une lumière calcédoine qui se mêle aux petits halos safranés des bougies. C’est une atmosphère feutrée, dans laquelle chaque élément qui composent la pièce semble respirer distinctement. Le bois, le verre, les plantes, les peaux et les écailles, la fibre du papier, tout. Aussi, lorsque tinte la clochette cristalline, sans bouger d’un iota, Cassian lève ses deux pupilles de chat pour épingler le nouveau visiteur. Sans autre salutation qu'un regard appuyé. Jamais.
Lion F. Ishtarr
DATE D'INSCRIPTION : 06/02/2016 MESSAGES : 1042 CELEBRITE : Jaden Smith COPYRIGHT : Walt M. (ava) ; anaëlle (signa) METIER/APTITUDES : Orientation & Combat // Serveur, voleur à ses heures perdues TRIBU : Rahjak POINTS GAGNES : 157
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le Lun 25 Mar - 22:55



De salpêtre et de soufre


JANVIER 2116 - CASSIAN + LION

Les heures s’écoulent avec une rare lenteur. C’est que le gamin n’est pas des plus patients. Il se sent parcouru de frissons électriques, sans interruption. Ça fourmille dans ses bras frustrés, ça pulse dans ses jambes ennuyées, ça cogne au niveau de ses tempes agitées. Ça lui saisit l’intérieur de la gorge, ça lui coupe le souffle et lui donne la voix rauque de ceux qui vivent prisonniers d’une autre réalité. Car l’esprit du petit Lion est complètement égaré. Il vit ailleurs, dans un autre temps, se projette trop loin dans son avenir pour trouver dans le présent une ancre pour le retenir. Ça ne lui réussit pas, de prévoir les choses. Ça accapare son être tout entier. Voilà peut-être pourquoi il préfère agir lorsque son instinct l’y incite, sans suivre à la lettre les plans que son collègue lui dicte. C’est trop dur pour lui d’attendre la tombée de la nuit, avec pour s’occuper rien d’autre que du temps à tuer. L’idée de partir à la conquête de l’inconnu lui plaît beaucoup trop pour qu’il puisse se contenter de travailler sagement à la taverne. Un an à peine qu’il tente de se ranger, et déjà le gamin hyperactif commence à se lasser. Son patron l’envoie régulièrement en mission, mais jamais suffisamment pour satisfaire ses pulsions. Les profondes lézardes qui lui brûlent les omoplates ont longtemps été un frein pour cette âme libre et spontanée. Alors l’enfant retrouve ses habitudes tout doucement. La mission du jour n’est d’ailleurs pas des plus dangereuses. Juste de quoi dérouiller ses muscles atrophiés. Juste de quoi vérifier que ses réflexes sont toujours profondément ancrés. Que son esprit est toujours vif et éveillé. Tout pour ne pas perdre les habitudes si durement gagnées. Des habitudes qui ne risquent pas de se perdre aussi facilement. L’adolescent les a presque adoptées à la naissance. Elles font partie de lui. Flash n’existe pas sans sa légendaire capacité à fuir le danger autant qu’il l’attire.

Il a les idées qui fusent et tourbillonnent au rythme de son cœur effréné. Il n’a plus rien à quoi se raccrocher, plus rien sur quoi se concentrer. Il perd complètement pied, et finit par se laisser porter, par se laisser submerger. Ses gestes sont presque inconscients, tout concentré qu’est l’enfant sur la perspective d’une soirée mouvementée. Il trépigne d’impatience, le regard bien loin des clients encore rares à cette heure. Heureusement, le maître des lieux a choisi de profiter de ce créneau désert afin de former sa nouvelle protégée. La dernière rescapée qu’il a choisi d’abriter. Une gamine à qui la faim n’a laissé que la peau sur ses maigres os. Encore une épave que la vie a fait s’échouer entre les griffes d’un opportuniste. Une occasion sans doute meilleure que celle qui attend les autres jeunes enfants qui appartiennent aux rues. Quelque part, Lion est bien content de l’avoir. Ils sont trois, maintenant. Et une touche de féminité n’est pas de refus dans son univers furieux, vicieux. Elle est un vent de fraîcheur, un petit havre de paix à elle seule. C’est bien pour ça que le cœur de l’adolescent se serre à l’idée de ce qui attend la jeune enfant. Lui aussi pensait avoir saisi une vraie bouée de sauvetage lorsque son maître est venu lui proposer son aide. Lui aussi pensait en avoir fini avec l’obscurité qui noircissait sa vie. Lui non plus ne se doutait pas que cet homme-là allait le faire replonger de plus belle. La tête brûlée se garde bien de le laisser filtrer, mais il lui arrive d’avoir peur. Il a peur de renouer avec ses habitudes passées. Voler, tromper, s’échapper, tout ça lui plaît. Il n’a connu que ça et ne peut s’en défaire aujourd’hui. Quand bien même, sa dernière erreur a eu des conséquences traumatisantes. Plus jamais il ne veut entendre le fouet claquer contre sa peau. Plus jamais il ne veut sentir sa chair s’ouvrir sous la morsure du cuir. Plus jamais il ne veut se faire prendre la main dans le sac et se faire ainsi punir. Aussi serait-il plus facile de complètement s’abstenir. Se tenir à carreau et ne pas obéir à son nouveau bourreau, qui le contraint souvent à se mettre en danger. En dépit de sa nervosité, Lion se voit toujours céder. Il voudrait se brider, mais s’en retrouve bien incapable. Une vie tranquille, ce n’est pas pour lui. Il râle pour la forme, mais ne rêve que de passion et de frissons.

Son cœur constamment déchiré entre la raison et l’instinct laissera de nouveau le naturel l’emporter. Pour l’heure, le gamin désœuvré prend sous son aile la nouvelle arrivée, et entreprend de la former à son futur métier. S’occuper de la taverne n’est pas aisé. Mille tâches sont à effectuer, de jour comme de nuit, et jamais on ne trouve de répit. Mais à six mains, la petite équipe devrait pouvoir trouver son rythme. Ils sont trois, désormais. L’énergie inépuisable de Lion trouve compensation dans le calme olympien de ses collègues. Le seul point commun qui les rassemble réside en leur talent pour subtiliser discrètement les biens d’autrui. Leur maître ne les a d’ailleurs pas recueillis par pure charité. Si par malheur ses petits protégés venaient à le décevoir, nul doute qu’ils retourneraient aussitôt dans la rue, leur berceau. Alors tous trois serrent les dents, se serrent les coudes, se servent enfin chez d’innocents voisins. L’équilibre entre leurs forces respectives est encore instable, mais la petite équipe finira par trouver son rythme. Au moins, le courant passe entre ces trois compères. Leurs blessures communes ont fait de ces collègues infortunés des amis aux cœurs plus légers. C’est d’ailleurs dans le dos de leur maître qu’ils complotent depuis plusieurs jours pour mettre sur pieds un plan d’attaque bien rusé. Rien de trop méchant. Juste de quoi satisfaire les cœurs assoiffés d’action. Lion ne l’admet pas en ces termes, mais il tient à y aller doucement. Et l’aventure dont il sera le héros est un excellent prétexte pour vérifier s’il peut faire confiance à sa nouvelle alliée. Confiance qu’il n’accorde à personne, pas même à lui-même. Le voleur est suspicieux, soupçonneux, infiniment cauteleux. C’est peut-être pour ça qu’il est encore en vie aujourd’hui.

Lorsque le feu n’est plus que braises froides, que l’ombre reprend ses droits sur la cité calcinée, il est temps de se dépêcher. L’air de rien, le gamin abandonne son poste, relayé par ses fidèles collègues. La roue tourne dans un silence complice empli de vice. Pas une vague n’agite la surface sereine de la taverne qui se remplit. Le relais se fait tout naturellement, dans un mutuel consentement. La soirée sera chargée. Rien qui puisse ébranler la ténacité de ces petits cœurs d’orgueil gonflés. La perspective de voir s’ouvrir de nouvelles portes au retour de Lion les fera carburer toute la nuit si besoin est. Le petit voleur s’éloigne d’un pas léger. Rien de fâcheux ne se produira ce soir. Il est confiant. Intimement, il sait qu’il peut compter sur ses absents coéquipiers. Si lui tombe, eux aussi chuteraient. C’est la raison pour laquelle tous leurs secrets ne pourraient être mieux gardés.

L’enfant n’a pas besoin de guide. Il va retrouver un morceau de son passé. Un petit coin indiqué par la nouvelle recrue, plus intéressée qu’il n’y paraît. Un petit coin isolé du cœur de la cité, d’autant plus attirant qu’il est excentré. Dissimulé aux yeux du commun des mortels, visible seulement à ceux dont les pensées sont criminelles. Il n’y a que des types louchent qui y entrent, a précisé la gamine comme pour mettre le feu aux poudres, et tous ne ressortent pas. Il n’en fallait pas plus pour réveiller l’instinct du chasseur. On lui promet la caverne d’Ali Baba ? Il fonce dans le tas. Le mystère nimbant l’enseigne la rend plus fascinante encore.

Alors que l’encre s’épaissit autour de lui, l’intrépide garnement se drape d’un tissu de ténèbres, miteux comme le quartier qu’il arpente, discret comme une ombre dans la nuit, et qui masque ses traits en même temps qu’il souligne la petite taille de son insaisissable silhouette. L’enfant ne doit pas se faire remarquer. Son succès réside dans sa capacité à passer inaperçu. La grande gueule de l’ordinaire doit apprendre à se taire. A n’être plus rien qu’un coup de vent qui effleure sans jamais toucher, sur lequel on ne songe même pas à se retourner. Un talent rare qu’on ne lui soupçonne pas, tant il aime à être le centre de l’attention. Pourtant, tel un caméléon, le petit Lion sait s’adapter à chaque situation. Le farceur déluré sait laisser place au chapardeur concentré, aux gestes millimétrés pourtant criants de spontanéité. Sa personnalité si accessible de prime abord se révèle difficile à cerner pour qui prend la peine de creuser. Mais qui prendrait la peine de s’intéresser à cet inoffensif moucheron, tout au pire ennuyeux polisson ?

On ne prend pas garde à l’intrépide jeunesse. Alors Lion arrive sans encombre à destination. Il ne sait même pas pourquoi il a pris la peine de se camoufler. La misère qui suinte du quartier mal famé revient l’enlacer, le retrouver, lui qui a préféré la quitter. L’enfant se sent comme chez lui, insensible aux yeux larmoyants qui suivent sa trace avidement, espérant quelques écus pour alléger leurs tourments. Le gamin fait profil bas. Il sait d’où il vient. Il sait qu’il est parti de rien. Et qu’il a trimé pour ne pas connaître le même sort que les âmes égarées qui implorent sa pitié. Mais il ne veut rien leur céder. Pas encore. Il n’en a pas les moyens. La dure loi de la rue n’est pas si loin. Elle lui a bien appris qu’on ne peut compter sur personne, si ce n’est soi-même. Et l’inconscient gamin n’est pas prêt à se défaire de l’égoïsme qui l’a sauvé. On ne guérit pas toujours des blessures du passé.

La devanture est aussi miteuse que l’avait décrite la petite voleuse. Elle n’a rien à envier aux enseignes élimées qui grincent dans l’air depuis de trop nombreuses années. Le fer rouillé bat la cadence de sa complainte stridente. Le bâtiment même accuse le poids des années, lézardé comme une bouteille ébréchée, menaçant de s’écrouler d’ici quelques temps. L’ensemble est tristement discret, fondu dans la masse visqueuse et puante du quartier abandonné des riches. Il n’attire même pas l’œil du brigand en quête d’argent, à défaut de lingots d’or rutilant. Une âme saine n’imaginerait jamais que ce lieu balayé par la poussière puisse renfermer de grands et sombres secrets. Mais Lion n’est pas un ange. Son regard soupçonneux étudie déjà la lourde porte qui barre l’accès au temple convoité. Il jauge de loin, l’air de rien, le bois miraculeusement intact de cette immense barrière, la crasse des carreaux qui obscurcit la vision du visiteur trop curieux, l’absence de mendiants sur le perron de ce qui se présente pourtant comme une boutique avide de clients. Dans sa volonté de faire disparaître son établissement aux yeux des innocents, le maître des lieux l’a rendu trop évident au petit chenapan. Ce dernier se glisse dans une ruelle adjacente, toute proche, de laquelle il pourra observer les lieux sans se faire remarquer. Il est encore trop tôt pour se lancer. Immobile, il observe le ballet sans âme de ceux qui errent sans trop savoir quoi faire. Des passants qui ne trouvent ici aucune accroche, des mendiants qui lorgnent sur leurs poches, des gamins boudés par leur propre destin. Lion parvient à faire abstraction de cette vaine agitation. Il ne voit pas ses pairs, ces malchanceux privés de bonheur, condamnés à vivre dans la poussière. Il ne se reconnaît pas dans cette misère trop ordinaire. Ça ne lui fait rien, parce qu’il n’est plus tout à fait humain. Le petit garçon a laissé place à l’animal sauvage, qui traque sa proie et attend son heure. Entre les silhouettes ternes se dessinent des personnages singuliers, trop aux aguets pour faire une promenade de santé. Leurs coups d’œil méfiants les trahissent. Et puis ils poussent la porte de l’antre mystérieuse. Le cœur de Lion bondit et se gonfle d’adrénaline. Le petit a du mal à rester en place, les fesses dans le sable mourant, les doigts gris de poussière à force de jouer dans la terre. Il lui faut beaucoup de volonté pour rester ainsi prostré. Il sent que ses gestes se font plus raides, tellement moins délibérés. Il patiente pourtant, son cœur cognant de plus belle a là vue des intrus qui franchissent de nouveau la porte et s’éloignent vers l’horizon.

Alors il n’en peut plus. Il n’en peut plus d’étudier le va-et-vient des clients méfiants et rester ignorant de ce que leurs yeux criminels ont vu à l’intérieur. Lorsqu’une nouvelle silhouette coiffée d’une capuche se dessine dans la rue, il se relève sans éveiller les soupçons, resserre sur sa tête sa propre capuche de lin, et emboîte le pas au fantôme masqué. Ce dernier est grand, par chance, et la petite silhouette de l’enfant se cache aisément dans son ombre. Le géant semble n’avoir rien remarqué, et Lion prie pour qu’autour de lui, personne ne se rende compte de la supercherie. Il garde ses distances d’abord, se rapproche silencieusement, puis entre à la suite de l’ombre avant que la lourde porte ne les sépare. Une cloche tinte à leur entrée. Lion se maudit de n’y avoir pensé. Pas assez cependant pour se laisser aller. Il se contente de se mordre les lèvres dans un réflexe énervé, seul remède pour ne pas jurer. Il n’a peut-être pas été repéré. Après tout, le grand gaillard occupe une bonne partie de l’espace. L’ombre qui se cachait dans la sienne s’écarte furtivement, trouvant refuge derrière une tout aussi grande étagère. Ses pas résonnent dans le cachot silencieux, en même temps que son prédécesseur s’avance vers le fond de la pièce. Lion n’a que faire de ce qu’il peut se passer entre l’hôte et son invité. Lui est simplement venu admirer. Pour commencer.

La tête commence à lui tourner. Il y a tant de choses à voir, et si peu de lumière pour les éclairer. Les lieux sont teintés de nuances angoissantes nées de l’obscurité assumée. Un royaume de verre et de couleurs éclatantes de ténèbres, de matières visqueuses et de faciès horrifiés, prisonniers de leur épouvante pour l’éternité. Il y a là des centaines, peut-être des milliers, de bocaux renfermant des créatures de cauchemar que personne ne voudrait avoir croisé. Le petit Lion ne peut s’empêcher d’esquisser une grimace écœurée. Quel taré voudrait garder auprès de lui ces horreurs ainsi figées ? Le jeune garçon se détourne, cherche une échappatoire mais n’en trouvera pas. Toutes les étagères se ressemblent, abritant de petits cauchemars qui le répugnent autant qu’ils le fascinent. Il n’a jamais vu ça. Jamais de telle collection, aussi ordonnée, aussi dérangée. Aussi dérangeante. C’est peut-être cette nouveauté, cette fascination pour la morbidité des lieux, qui le laissent aveugle au piège qui se referme sur lui. Car le voilà qui entend la cloche carillonner. Le temps de sursauter, il est déjà trop tard. Le voilà seul dans la gueule béante de l’angoisse. Avec – il le sent peser sur lui – un regard ardent et affamé, invisible pourtant à ses yeux peu habitués à l’obscurité.


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Cassian Saada
DATE D'INSCRIPTION : 03/12/2018 PSEUDO/PRENOM : Anticarde. MULTICOMPTES : Néant. MESSAGES : 664 CELEBRITE : Evan Peters COPYRIGHT : Nexus (avatar). METIER/APTITUDES : Sorcier. (apothicaire, chirurgien) TRIBU : Rahjak. POINTS GAGNES : 329
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le Jeu 9 Mai - 18:06
La clochette de l’entrée émet son carillon adamantin, qui résonne dans l’antre aussi nettement qu’une stalactite gouttant dans une caverne englacée. Tous les sens de Cassian convergent vers son visiteur, dont la silhouette massive vient oblitérer la trouée de lumière mordorée qui déferle entre les chambranles. L’homme fait choyer son lourd capuchon de coton pour révéler des traits aigus, dont un nez de faucon, une barbiche tirée à la brillantine ainsi que deux prunelles au vert tilleul. Il arbore une expression décidée, corrosive, qui ne défait en rien l’aplomb suffisant du maître de céans. Et pour cause, il le connaît bien, ce sombre personnage. Il sait pourquoi il est ici. Et c’est non sans se fendre d’un demi-sourire qu’il constate, avec une délectation tapie, que son client fait honneur à la plus stricte ponctualité. Si seulement tout pouvait être aussi prédictible, aussi organisé, aussi pointilleux. La seule ombre au tableau, c’est peut-être ce bruissement d’étoffes qui s’engouffre là-bas, entre les rayonnages. L’homme avance vers le comptoir à pas fermes, bien ignorant d’avoir offert un sauf-conduit à l’un de ces parasites de cul de basse-fosse. Et si la furtivité de l’intrus peut abuser la vigilance des hommes, il en est un qui n’est pas dupe au-devant de ces tours de prestidigitateur. Le gros rat qui stationnait alors sur le comptoir, faisant un sort à une arachide, cesse de s’acharner sur son met pour tendre son museau, fin comme un dé à coudre, fourmillant de vibrisses emperlées, vers les ombres fuligineuses. Il n’a même pas besoin de criailler, pour communiquer à son maître. Ce qui était doute dans l’esprit du Sorcier devient certitude.

Cassian caresse le minuscule crâne d’Avogadro, de la pulpe de son index. Avogadro, qui délaisse aussitôt son festin pour s’en aller repaître une curiosité sémillante. Le Noctarium est un sanctuaire de silence. Filer les arachnides et les scarabées est déjà une parfaite sinécure en soit, alors que dire d’une vulgaire marmaille. Lorsqu’il a aménagé l’échoppe à son goût, Cassian a opté pour un plancher ancestral, jointoyé de sorte à émettre de vrais trilles de rossignol en des endroits stratégiques, comme dans les demeures japonaises des temps révolus. Un parquet qu’il ne huile au grand jamais, et qui stridule de plus en plus fort les années passants. Présentement, les noeuds asséchés du bois geignent discrètement, presque un salut envers la prouesse de l’intrus. « Je l’ai. »  Coule Cassian à l’intention de son client, sans perdre de l’œil le rat, parti prospecter en son nom. Feignant de n’avoir rien remarqué, car il compte bien prendre l’impudent à son propre jeu, il mène ses tractations comme si de rien n’était. Sur le comptoir glisse à contre-courant une enveloppe de fibre végétale, légère comme le vent, et une bourse ventrue dont les écus sonnaillent. Une charmante fanfare de cuivres qui allume, dans les rétines du Rahjak, des lueurs torses.

Pendant ce temps, le rongeur traverse bon train le comptoir, glisse le long d’un pied de chaise, file à terre, escalade les cloisons de la bibliothèque pour recouvrer le panorama des hauteurs. Sous ses yeux, une armada de bocaux dont le verre incurvé gauchit jusqu’à la monstruosité des spécimens inoffensifs. Un petit brin de toilette par ci et par là, provocateur à souhait, et il poursuit le cours de ses investigations. Et puis, voilà qu’il tient en visu l’indésirable. Avogadro se dissimule derrière la fiole d’une étagère, qui produit l’effet complètement inverse que celui de le mettre à couvert. Non. Le verre grossit démesurément sa silhouette hirsute à l’instar d’une loupe, le hissant au rang de ragondin difforme. Lorsqu’il se fend d’un traître mouvement, on croirait que l’horreur embouteillée accuse un sursaut d’agonie torturé, se débattant vaguement dans son monde liquidien. Infecte créature en gestation, à la croisée de mutations cruelles. Autant dire qu’il saute aux yeux, au cœur de cet univers frappé d’immobilisme. Et c’est à l’instant où il écope de la pleine attention du gosse qu’une grande ombre tombe sur ce dernier, imprévisible nuit. Le Sorcier se tient juste derrière lui, incroyablement raide. Il darde sur le petit intrus un regard à mi-chemin entre un mécontentement légitime et une curiosité bien moins attendu, qui n’inspire rien de bon. Pendant qu’Avogadro se perdait en pitreries, Cassian a bien sûr éconduit son cher client et pris soin de boucler le vestibule. Désormais, il est tout yeux, tout oreilles. Prêt à l’agripper par le collet s’il devait effectuer un mouvement qui lui déplaise.

« Bonjour, morveux. » Lâche le Sorcier de sa voix parfaitement harmonisée avec son environnement. Les ombres calfeutrées et les lueurs blêmes font un berceau dans lequel ses mots trouvent des échos merveilleux de pesanteur. Loin de lui l’idée d’enfreindre les règles de bienséance les plus élémentaires de son éducation de sang-bleu. Elles marquent plus que jamais le fossé qui le sépare de l’insecte. Néanmoins, il a bien troqué l’avenant dont il est capable pour un mépris suintant, urticant. « Tu es entré tellement discrètement. Je suis sûr que personne ne t’a vu. Aussi nul ne s’étonnerait de ne jamais te voir sortir d’ici. » Fredonne t-il sans bouger d’un iota, statut douée de parole. Un instant, il savoure son petit effet dramatique. Ce n’est pas la première fois qu’un orphelin des rues oisif cède à la curiosité et s’introduit dans son temple pour pourfendre son ennui. Ils sont cent à la ronde. Et d’expérience, il est bien plus pertinent de les effrayer plutôt que de les gourmander, car ces teignes, non contentes de traînasser partout leurs oripeaux pouillés, cherchent avidement noises pour défouler les élans de leurs esprits si primaires.

« Tu n’es pas du coin, toi... » Présume Cassian, d’une voix de velours. Et pour cause, il connaît la plupart des garnements du quartier. Il se les ait progressivement inféodés afin qu’ils remplissent les rôles de vigies et d’informateurs, leur faisant régulièrement des petits cadeaux en contrepartie. Il s’est même attelé à ravaler toute la répugnance que ces chiots galeux lui inspirent, pour se composer une gentillesse postiche. « Que me vaut cette visite ? » Dit-il. Question à double tranchant. Question-camouflet. Question ponctuée d’une pointe d’acide, de vitriol, de feu.
Lion F. Ishtarr
DATE D'INSCRIPTION : 06/02/2016 MESSAGES : 1042 CELEBRITE : Jaden Smith COPYRIGHT : Walt M. (ava) ; anaëlle (signa) METIER/APTITUDES : Orientation & Combat // Serveur, voleur à ses heures perdues TRIBU : Rahjak POINTS GAGNES : 157
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le Ven 9 Aoû - 0:04




De salpêtre et de soufre


JANVIER 2116 - CASSIAN + LION

Le silence étouffe jusqu’à ses grimaces écoeurées, les gardant prisonnières de sa poitrine atrophiée. Quelque chose dans cette grotte obscure le met mal à l’aise, l’empêche de respirer. Soulever sa cage thoracique est devenu trop risqué. Alors il prend garde à ne pas inspirer trop de l’oxygène de ces lieux maudits, dont les murs invisibles semblent suinter du désespoir de fantômes à l’agonie. Une angoisse poisseuse émane des étagères de ténèbres sur lesquelles trônent, tels des trophées d’un autre temps conservés dans leur linceul éclatant, des bribes de monstruosité. La plupart ont des faciès animaux, mais n’en sont que des restes. On les a démembrés, désossés, malmenés, terrifiés, torturés, pour les assembler, les percer, les transformer, les crever, les perfectionner, ou peut-être simplement pour le sordide plaisir de les assassiner. Les épaves de vies passées sont exposées à la manière d’œuvres d’art assumées, admirées. Quelle personne saine d’esprit pourrait trouver le courage de soutenir les regards évidés ? Il n’y a plus rien de naturel au creux des lugubres prisons de verre. Même le choix du matériau semble avoir été soigneusement étudié afin de décupler l’horreur des monstres grouillant à l’intérieur. Le verre grossit les coutures grossières, décuple les métamorphoses accidentées, souligne les détails les plus hideux, pousse à son paroxysme la terreur qui se lit dans les yeux encore intacts, tait à jamais les cris d’épouvante proférés dans un sursaut désespéré. Où que ses yeux se posent, le garçon se sent dérangé. Jamais il n’a eu à affronter de telles expériences, et surtout pas en si grand nombre. Qu’y a-t-il de plus monstrueux ? Les créatures immobiles qui jonchent les murs, ou celui qui les a condamnées à rester pétrifiées pour l’éternité ?

Peut-être la cible était-elle mal choisie. Peut-être que, sans le savoir, Lion a voulu se frotter à plus fort que lui. Pour la première fois depuis longtemps, semble s’étirer en lui un venimeux serpent. Une créature abstraite qu’il sent, qu’il ressent, qui se meut en lui en écho à son effarement. Une boule de soufre qui grandit en lui, ankylosant un à un les membres de l’enfant, immobilisant ses jambes survoltées et saisissant sa gorge jusqu’à l’en étouffer. L’exact opposé de sa compagne l’adrénaline, qui d’ordinaire l’abreuve de stimulants jusqu’au débordement. Pour une fois, l’indomptable garnement se fige et n’esquisse plus aucun mouvement. C’est la peur qui s’insinue en lui, qui s’étale dans son abdomen et prend ses aises dans tout son être. Paralysé, l’enfant voudrait bouger, mais la peur l’empêche de se réveiller. Alors que le mouvement le sauve. S’il bouge, c’est qu’il vit, et donc que tout est permis. Rester immobile, c’est mourir. Accepter de ne rien faire, c’est se condamner. C’est rejoindre les âmes damnées entassées en ces lieux tels des trophées.

Incapable de se défaire de son épouvante mêlée de fascination, Lion scrute son environnement comme s’il devenait dément. Il a d’ailleurs l’impression que c’est réellement le cas. Toute pensée raisonnable quitte le navire de son cerveau en train de sombrer. Alors il n’y croit pas vraiment quand son cœur rate un battement à la vue d’une créature animée de vie. Un lourd frisson glacé lui parcourt pourtant l’échine, et son souffle discret maigrit davantage. Si l’esprit perd pied et confond rêve et réalité, le corps, lui, reste éveillé, étrange sonar réagissant aux obstacles dans son environnement. La raison ne perçoit pas la vérité, probablement trop difficile à affronter, et se barricade derrière une barricade solidement érigée. Refouler. Voilà ce qu’on fait quand on préfère esquiver. On avale le problème pour le dissimuler dans une partie d’un cerveau trop hébété pour accepter. Et puis on laisse couler. Et c’est probablement ce que Lion aurait fait si la sueur froide qui coule le long de sa nuque ne l’avait pas alerté. Résolument immobile, trop pétrifié pour tenter de s’évader, le gamin se contente d’observer la silhouette qui se meut dans les ténèbres, réapparaissant de temps à autre dans un éclat de lumière noire. Seule ombre animée dans le calme plat de cet antre mortifié, la créature n’est pas difficile à suivre des yeux. Impossible pour Lion de deviner si c’est un effet de son imagination. A peine quelques minutes qu’il est là, et déjà il se laisse absorber dans cet univers d’abominations. L’endroit a sur lui un effet défiant toute raison. La petite chose qui rampe, qui court le long des murs s’adonne à des bondissements amusés, faisant grandir avec une satisfaction malsaine l’horreur dans les yeux de l’enfant.

L’appât peut être fier. Le poisson a mordu.

Absorbé dans une contemplation morbide qui lui correspond peu, le gamin a abandonné toute méfiance. Son instinct de survie lui hurle pourtant de s’éloigner au plus vite de ces ténèbres hantés. Car voici venir le fantôme qui habite les lieux, le créateur et propriétaire de cette éternelle nuit où on célèbre les monstres. Il ne l’entend pas. Habituée à son plancher délibérément délaissé, l’ombre sait où poser les pieds pour éviter de se faire remarquer. Elle grandit à mesure de sa progression, s’accroît jusqu’à fusionner avec celle du petit intrus. Et elle grandit encore, n’en finit pas de s’étendre, en écho au tambourinement effréné d’un cœur terrifié. L’ombre prend vie dans les battements de cœur du petit. Comme si elle se nourrissait de sa peur, s’en drapant pour faire gonfler son honneur. Et lorsque sa bouche s’entrouvre, le reste du corps frissonne à la vue de l’intrus qui sursaute.

- Bonjour, morveux.

La voix semble émaner de la caverne toute entière tant elle correspond à l’idée qu’on pourrait se faire d’un cœur de pierre. A la fois lourde et limpide, d’une neutralité mesurée qui laisse toutefois suinter un mépris non dissimulé. Menaçante dans ses tonalités glacées, elle dissimule et révèle à la fois tout ce que l’ombre ne dit pas. Lion se retourne en un sursaut électrifié, recevant ces soudaines sonorités comme des milliers de lames chauffées à blanc après un silence des plus pesants. Il découvre alors le visage qui abrite l’esprit torturé qu’il est venu troubler. L’être anonyme joue de la nuit pour inspirer plus de crainte qu’il ne le ferait en plein jour. Car Lion n’a pas besoin de lever les yeux bien haut pour soutenir le regard brûlant du gouverneur de céans. La silhouette noire, qu’il imaginait haute, large et froide comme les portes de l’Enfer, ne paraît pas si intimidante, bien que plus élancée grâce à l’encre noire qui semble l’avaler. Sous la cape qui se dessine aux faibles lueurs couleur d’agonie, le corps et le visage d’un homme au stoïcisme inquiétant. L’individu n’esquisse pas même un geste, reste de marbre en toisant d’un air souverain le petit insecte venu empiéter sur son territoire. L’homme n’a pas besoin de plus pour intimider l’intrépide Lion. Son regard, impassible et tourmenté, semble lui jeter quelque sort de sa création. Incandescentes dans l’épaisse nuit, ses prunelles luisent d’un éclat mauvais inspirant l’angoisse. Lion ne manque pas de déglutir bruyamment, le souffle prudent. Le chenapan ne parvient pas à déceler la moindre haine dans les iris dévoreurs. C’est peut-être bien ça qui lui fait le plus peur. Parce qu’il ne lit pas dans les yeux de cet étranger ce qu’il lit d’habitude dans les regards enragés de ceux qu’il ose importuner. En fait, il ne lit rien du tout dans ce regard-là. Il se heurte à un mur de glace, dont la paroi lisse ne présente aucune faille. Pourtant, si le masque de marbre reste inébranlable, la voix, elle, s’élève comme une chanson, avant de devenir poison. Un poison qui s’insinue sournoisement dans la nuque, glisse sur les épaules à nu, descend le long de la colonne vertébrale avant d’attaquer les entrailles. Les boyaux se tordent et le cœur se resserre alors que les notes résonnent encore sur les parois de verre. Sa voix. Ses mots. Proférés d’une voix calme et maîtrisée, ils promettent les pires horreurs sans même les laisser entrevoir. Il n’y a pas de pire torture que le fredonnement morbide de cet homme livide.

- Tu es entré tellement discrètement. Je suis sûr que personne ne t’a vu. Le semblant de compliment laisse vite place au désenchantement. Aussi nul ne s’étonnerait de ne jamais te voir sortir d’ici.

La pierre tombale se referme sur le linceul. Violemment arraché à son état de flottement, Lion sent soudain son cœur battre à tout rompre. Son corps engourdi revient enfin à la vie. Alors qu’il se sent suffoquer, l’idée de mourir ici lui caresse enfin l’esprit. Il esquisse un mouvement de repli. Son corps ne disparaîtra pas dans les ténèbres de ce lieu sinistre. Pas plus qu’il ne servira d’expérience au savant fou qui le darde de son regard affamé. Pas question de mourir ici, maintenant, comme une étoile en plein jour. Lui veut briller. Il veut vivre. Alors il se reprend. Il ne se laissera pas assassiner sombrement. Il compte bien défier la Mort une fois encore, peu importe les traits qu’elle choisit d’arborer aujourd’hui.

Comme en écho à l’alerte qui gronde intérieurement dans les oreilles de l’enfant, le sorcier masqué commet son premier impair.

- Tu n’es pas du coin, toi... souffle-t-il, peut-être plus pour lui-même que pour le gamin qu’il dévisage ardemment, mais qui ne perd pas une miette des indices qu’on lui sème.

Comment ça ? Comment cet homme emmitouflé dans son obscurité peut-il deviner d’où il vient ? Qui peut bien savoir quoi que ce soit sur lui, l’enfant relégué aux hasards de la rue, déraciné dès le plus jeune âge ? Le voilà vexé à l’idée de ne pas en savoir plus que ça sur l’ombre qui lui fait face. Le petit voleur, habitué à avoir un coup d’avance sur tout le monde, apprécie peu de se retrouver en position d’infériorité. Les questions affluent en masse et Lion refait surface. La bête apeurée devient soudain suspicieuse. Les sourcils du garçon se froncent à l’évocation de son origine. Il ne parle pas plus que jusqu’alors, mais son silence soupçonneux diffère de son émoi peureux. Quelque chose change dans l’atmosphère. La panique cède la place à l’intrigue. La défiance se mue en méfiance. En éveillant la curiosité de l’enfant, le sorcier a modifié la tournure des évènements. Peu à peu, le pouvoir de la peur qu’il inspire se dissipe, se distend et s’effrite. Intrigué, le voleur se hisse de nouveau à la hauteur de son interlocuteur. Il chasse toute intimidation pour se concentrer sur l’être qui lui fait face. S’agit-il d’un visage connu ? Le gamin plisse les yeux, cherchant à se remémorer un faciès qu’il n’aurait pu oublier. Mais rien n’y fait. Le peu qu’il parvient à distinguer ne lui rappelle rien, ni personne. Et puis il est sûr de n’avoir jamais mis les pieds ici. Impossible qu’il soit revenu sur les lieux d’un crime autrefois commis.

- Que me vaut cette visite ?

La question sonne comme un glas. Une attente menaçante qui n’autorisera aucun faux pas. Seulement, Lion ne sait pas ce que l’autre veut entendre. Ni pourquoi il lui demande quelles sont ses intentions. Croirait-il au mensonge innocent d’un enfant voguant au gré de ses envies ? Rien ne justifie qu’un gamin de sa trempe se retrouve ici. C’est trop glauque, c’est trop poisseux pour attirer les âmes pures. Seuls les êtres en perdition, loin de la rédemption, osent pénétrer ainsi les entrailles de l’obscurité. Il semble que Lion ne vaille guère mieux que ces silhouettes anonymes qui entrent et sortent de l’abîme de la cité en un discret ballet. Le petit effronté, dont la fierté blessée essuie le vocabulaire soutenu du sorcier plus instruit, sent que l’écart se creuse entre le maître et lui. Insidieusement, la honte vient brûler ses joues de sa lame de fer blanc. Pendant quelques secondes, la réalité le rattrape, et lui rappelle qu’il est en tous points inférieur à l’érudit face à lui, toujours d’un calme olympien. Le petit polisson aux rêves de grand garçon s’est frotté à un hérisson. Le contact se révèle aussi piquant que des milliers d’aiguilles transperçant sa chair offerte. Comparé au maître de ces lieux, l’enfant n’est qu’un moucheron insignifiant. C’est aussi ce qu’il comprend en croisant le regard malveillant de celui qui l’attend au tournant. Il pourrait s’arrêter là. Se rendre à l’évidence, baisser la tête, rendre les armes, et accepter sa médiocre condition. Mais ce ne serait pas Lion. Blessé dans son orgueil, sous couvert d’une arrogance ostentatoire qui lui offre une confiance toute illusoire, le gamin se réfugie, comme à son habitude, dans la forteresse d’impudence qui a fait sa renommée. Il se drape de mépris, se pare des beaux atours de l’insolence, redresse avec fierté son regard soudain déterminé. Il ne se risquera pas sur le terrain miné où le sorcier souhaite l’amener. C’est lui qui va poser les nouvelles conditions de leur affront.

- Dis donc, le vioque, avant d’causer, tu voudrais pas allumer la lumière ? Y’a p’t-être des gens qui voudraient y voir clair.

Gonflé d’une adrénaline nouvelle, rassuré d’entendre sa propre voix s’élever sans frémir, le garçon reprend courage. Ou peut-être cède-t-il déjà à la folie qui transpire de cet antre à nul autre pareil. Toujours est-il qu’il poursuit, avec pour seul objectif de faire sortir la statue de ses gonds. Un mouvement, un rictus, et il gagne.

- Genre moi, j’vois rien, y peut arriver plein de sales trucs comme ça. Sa voix ne flanche pas, son visage se targue qu’un sourire narquois. J’sais pas moi, j’peux renverser deux-trois trucs.

Il recule de son pas aérien, faussement innocent, trop conscient pour laisser croire qu’il fait semblant. L’insolent lève un bras léger, et d’un geste assuré, fait s’écraser au sol l’une des horreurs miniaturisées. L’un des précieux trophées jalousement gardés.

- Oups.

La tête brûlée n’a pas du tout l’air désolée. Tout à fait prête à encaisser les répercussions de son insubordination, le garçon raidit ses muscles, écarte légèrement les bras, fléchit les genoux. Flash est prêt à prendre ses jambes à son cou.


Spoiler:
@Cassian Saada, avec beaucoup d'amour et d'excuses pour ce gros retard que je m'étais promis de plus amasser De salpêtre et de soufre.  480477335 De salpêtre et de soufre.  4043954467 De salpêtre et de soufre.  484338566


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