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Theodore-Charles Jones
DATE D'INSCRIPTION : 16/09/2018 PSEUDO/PRENOM : Totoro's Child. MULTICOMPTES : Wyatt Sheperd MESSAGES : 219 CELEBRITE : Dominic Cooper COPYRIGHT : avengedinchains ♥ - sial - metallica ; nothing else matters METIER/APTITUDES : Marchand - Orientation, Diplomate. TRIBU : Pikuni. POINTS GAGNES : 551
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le Ven 19 Oct - 23:45
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You keep me under your spell
« I don't eat I don't sleep I do nothing but think of you I don't eat I don't sleep I do nothing but think of you Hey Yeah? I was wondering... Do you know the difference between love and obsession? No and what's the difference between obsession and desire? I don't know Do you think this feeling will last forever? You mean like... forever ever? Forever ever? Forever ever? Forever ever? Sure! God, I hope so Me too! I don't eat I don't sleep I do nothing but think of you [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]


L'hiver approche, TC le sait parfaitement et cet hiver il le redoute tout particulièrement. C'est le premier qu'il va passer sans son mentor, le premier où il va sillonner les routes seul pendant des mois avec personne pour rassurer ses angoisses et ses craintes. Il va devoir assurer de tous les côtés, ne rien lâcher et surtout revenir fier de sa tournée lorsque sa figure paternelle l'attendra à son retour dans quelques mois. Mais avant ça, il y a la fête.

Réunion entre les clans, les Athnas qui viennent et les rescapés Calusas qui se reconstruisent doucement à leurs côtés. TC soupire alors qu'il reste appuyé contre un mur, observant ceux de son clan et les premiers descendus s'afférer à tout préparer pour les jours qui suivent. Les tables, les bancs, les grandes étendues et des lits de fortunes. Lui, sa mission avait été de récupérer par le troc de bons vins, de bons alcools et de la bonne bouffe. Une année de récolte et une bonne partie dépensée pour ce jour précis. Il a jamais trop compris pourquoi, sans doute parce que c’est un enfant de la guerre et que lui, tout ce qu'il voit, c'est les cicatrices dans le cœur des plus vieux, sur la gueule de certains d'entre eux. Mais pourtant deux décennies ce sont écoulées, le monde a changé et lui aussi. Son père est mort et sa mère rit aux éclats à côté d'un jeune Calusa. Le petit a tout perdu et TC lui, se demande si cette fête est réellement une bonne chose. Une année presque a passé et pourtant il lit la peine dans le regard de ceux qui ont tout quitté. Peut-être veulent-ils simplement oublier, un soir seulement. C'est sa mère qui lui répète ça, depuis vingt ans.

On a créé ce jour pour oublier. Un soir. Tout mettre de côté. Ton père adorait cette soirée, tu le sais aussi bien que moi. Il aimait les rires et le calme. Il aimait cette paix. Apprends à la trouver.

Des mots justes et sages qui font rouler des yeux le brun depuis des années. Oui certes, apprécier la paix. Les gens qui oublient et s'oublient. Faudrait peut-être qu'il essaie, après tout il a plus grand-chose à perdre. Bren arrive derrière lui et le sort de ses pensées avec une énorme claque dans le dos qui fait tousser le marchand. Son regard noir se déporte sur le mentor le sourire jusqu’aux lèvres. Il a quelque chose en tête, il a toujours quelque chose en tête. Le vieux lui donne un coup d’épaule et le taquine sur une vieille histoire d'un soir de fête. Sur une fille qui avait changé toute sa soirée et qui l'avait marqué. Il commence à se faire vieux, TC, serait temps de se caser. Le Pikuni glousse et exagère même. Comme s'il était bon à marier. C'est un solitaire et puis de toutes façons, la sombre inconnue n'est qu'une gamine mal élevée. Une gamine qu'il a oublié. Du moins il le voudrait.

Et puis le soir venu arrive. La soirée se déroule comme toutes les précédentes. Une pensée pour les disparus noyée dans l'alcool. Il se gêne pas pour se servir et resservir. Non pas qu’il n’ait plus l’âge de draguer pour un soir mais juste pas ce soir. Ce soir il s'amuse, il profite, il voit la paix. Du moins il essaie. Alors pendant des heures il rit aux côtés d’inconnus, écoute leurs histoires farfelues. Dans des tapes dans le dos et des rires francs, il ment mais simplement pour enjoliver le moment. Pas pour obtenir quelque chose, pas pour faire semblant, sans doute juste qu'il sait pas faire autrement. Alors il rit, il raconte des histoires et collé des étoiles dans les yeux aux plus petits. Et puis les heures défilent aussi vite que le vin qu'il engloutit, il commence à se lasser du bruit. Les gens dansent et chantent tous en chœur, ils tient et se nouent dans le bonheur.

Son père aurait adoré ça. Il glisse un œil et aperçoit sa mère qui elle aussi, semble adorer ce moment jusqu'au fin fond de ses tripes. Elle oublie, pour un soir, son chagrin et le poids des maux. TC sourit en s’éloignant lentement du groupe comme à son habitude. Il marche, divague et voit le monde sous un angle relativement flou. Il n'avait pas autant bu depuis des années, passé l’âge de ces conneries comme qui dirait. Et pourtant le voilà à tituber comme un abruti fini, sourire jusqu'aux oreille alors que le sol bouge sous ses pieds. À quelques mètres du bruit, enfin au calme, enfin seul, il s'assoit – enfin s’étale – sur le sol qui s’arrête de bouger sous son poids. La tête appuyé contre un mur probablement, il relève le menton et ferme les yeux, soupire un instant. Ce sont des murmures qui s’échappent des lèvres du menteur permanent. « Je suis désolé, Papa. » Et puis il ouvre enfin de nouveau les yeux et cette fois-ci c’est le ciel qui semble tourner, les étoiles vaciller. Décidément, rien n’est stable dans sa foutue réalité. Il rigole de ses propres pensées, tourne la tête un peu dépité et puis plisse les yeux face à une ombre qui s'avance lentement. Manquerait plus qu'il se mette à avoir des hallucinations maintenant. Franchement. Ridicule.

Alors il cligne des yeux, espérant vainement qu'elle s'en aille, l’hallucination ambulante. Mais au lieu de ça elle avance. Et son cœur commence à battre violemment. Il a les tempes qui s'affole et il va finir par tomber dans les pommes. Putain, sérieux, il y avait quoi dans ce vin ? Et alors qu’il s’apprête à se lever pour tenter d’échapper à un fantôme tordu du passé il prend son courage à deux mains pour vérifier sa théorie avant de réellement s’affoler. « Y a quelqu’un ? » Qu'il dit tentant de discerner la silhouette qui elle aussi, se joint au club des choses qui vacillent. Et elle répond, la silhouette, putain, il en fait presque un bond. Soit il a vraiment viré timbré soit y a quelqu'un à ses côtés. La réponse ne tarde pas lorsqu’enfin il l’a discerne suffisamment.

Forcément fallait que ce soit elle. Forcément ça pouvait être qu'elle. L'inconnue oubliée et toujours dans ses pensées. Toujours aussi belle avec sa chevelure de lionne et ce regard à en faire tomber des milliers, lui le premier. Il prend pas la peine de se relever, c’était y a des années. Elle l'a oublié – surtout saoule comme elle était. Alors il sourit, bien plus saoul que lors de leur première rencontre, effacé les barrières, envolés les sarcasmes. Sa tête se penche vers la demoiselle qui a lentement atteint son niveau. « T'as pas vieilli, les concombres c’est magique on dirait. » Il rit, elle va le prendre pour un fou. « T'as fini par arrêter de jouer les chevalières des demoiselles en détresse ? Ou t’as juste pas encore trouvé ta cible ? Si tu pariais sur moi, désolé ma belle mais va falloir aller voir ailleurs. Je manque cruellement de seins et je préfère les pêches. » En fait, la sobriété c’est quelque chose à ne pas négliger, surtout quand on a autant de facilité à parler que TC. Parce qu'une fois l’alcool en jeu, c’est fini, il saute par-dessus les limites et éclate les barrières et pire que ça, il en a vraiment, mais alors vraiment rien à foutre. Alors il en rajoute, puisqu'elle s'est pas encore tiré. J'peux savoir ce que tu fais là ? Et tu me dois un vêtement, d'ailleurs. Le vin rouge ça tâche. »

Il a la scène en tête comme si c’était hier. Il observe ses courbes qui se dessinent dans la nuit et il sourit, rit à demi mot en parlant. C'est peut-être ça la paix, finalement. C'est oser ne pas faire semblant. Risquer une énième baffe et s’en foutre. Elle va l'oublier comme elle l'avait déjà fait et lui, il ira danser. Bientôt. Dès qu'elle aura quitté son champ de vision, ce fantôme de passé qui n'avait finalement rien d’une illusion mais plutôt tout d'une réalité trop bien cachée.

» 01 septembre 2118


Dernière édition par Theodore-Charles Jones le Jeu 4 Avr - 0:20, édité 5 fois
Nuna Cortez
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le Sam 20 Oct - 2:15


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Nuna Cortez & TC Jones


(1er septembre 2118 / fête des récoltes chez les Pikunis)


C'était la tradition, maintenant, de quitter les montagnes au moins une fois dans l'été pour retrouver les plaines de ceux qu'ils considéraient maintenant comme leurs alliés. Certains allaient même jusqu'à parler de famille, peut-être surtout ces soirs-là, lorsque l'alcool coulait à flot, que les rires se mélangeaient aux musiques et que la danse réunissait les inconnus jusqu'au bout de la nuit. Pour Nuna, la tradition, ça l'avait toujours été. Pourtant, ce n'était pas une évidence. Il restait toujours cet arrière-goût amer, celui de la disparition d'une mère et d'un frère qu'elle n'avait pu connaître qu'à travers les souvenirs de son père. Cette haine des uns et des autres avait marqué leur passé à tous en même temps que son présent, autant qu'elle semblait aujourd'hui avoir disparu. Chaque année, il lui fallait quelques heures avant de comprendre ce qu'elle faisait là. Quelques heures à observer, manger un peu, boire beaucoup, pour se rappeler que les liens entre les tribus sœurs étaient plus solides que ce son esprit essayait parfois de lui faire croire. Il suffisait de les regarder parler, se retrouver, se rencontrer, rire, danser et boire pour s'en rendre compte. Rien ici n'était jamais simulé. Alors avec un peu de vin dans le sang, Nuna s'autorisait à sourire, à discuter avec des inconnus, à danser avec d'autres inconnus. Et le lendemain, lorsque le réveil était dur, elle se promettait une nouvelle fois, comme chaque année, de ne plus autant redouter ce genre de retrouvailles.

Les premières heures de jauge étaient déjà passées depuis un moment. Il était tard dans la nuit; le soleil, malgré l'été, avait déjà tiré sa révérence depuis un moment et laissé sa place à l'astre lunaire qui éclairait les festivités autant que les quelques torches allumées ça et là. Nuna riait un peu fort, finissait d'avaler l'un des fruits dont on prétextait célébrer la récolte ce soir. Lorsqu'elle se l'autorisait, la vie était douce, même ici, même ce soir, même malgré les fantômes qui accompagnaient chacun ce soir. Avec tout ce vin qui irriguait ses neurones, Nuna voyait enfin ce qu'i y avait de si beau à l'image de ces retrouvailles : les ressentiments étaient laissés de côté au profit d'un présent et d'un avenir commun. C'était tout ce en quoi elle avait toujours cru et voulu croire, et il suffisait parfois du coup de pouce d'un peu de raisin fermenté pour le lui rappeler. Alva et Naldo n'étaient pas mort par haine mais parce qu'ils croyaient en eux tous. Ils avaient fait partie de ceux qui avaient écrit les premières pages de cette histoire qu'elle avait le privilège de vivre à leur place. C'était son héritage.

Laissant son assiette vide, après un sourire à des amis éparpillés autour de la longue table à laquelle elle était installée, elle quitta le banc et se rua sur la piste de danse, où elle s'apprêtait à faire des ravages. Se déhancher, tournoyer, rire un peu, aussi, d'elle-même et des autres. Là, bercée par l'alcool et emportée par la musique, elle oubliait tout ce qui la retenait en arrière, et le temps s'envolait.

A bout de souffle, elle se décida enfin à laisser un peu de répit à ses constantes vitales. Quittant les danseurs, elle passa une main sur son visage pour essuyer la sueur. Ca grouillait trop, ici. Les tables s'étaient peu à peu vidées et les mangeurs étaient devenus danseurs et beaux parleurs. Lorsque Nuna jeta un coup d'oeil au ciel lumineux, elle réalisa que la Lune avait déjà bien entamé son propre manège là-haut. Elle posa la main sur sa poitrine le temps de reprendre son souffle, s'éloignant progressivement de l'effervescence de la place centrale où se déroulaient les festivités. Elle avait besoin de calme et de frais. D'évacuer un peu de tout le liquide qu'elle avait bu, aussi.

Les ruelles de la vie lui laissaient toujours un souvenir beaucoup plus flou que les longues tables de banquet. Lorsqu'elle les abordait, c'était toujours lorsque l'esprit était moins clair. Malgré les années, elle les confondait toujours, et s'engouffrer dans le village vide et sans guide était un défi qu'une Nuna sobre serait probablement bien peu encline à relever. Mais la Nuna qui avait un peu trop bu était prête à relever bien trop de défis pour son bien. Alors qu'elle s'enfonçait dans ce qu'elle considérait être la rue principale du village et son dernier repère clair, elle retint un haut-le-coeur et porta sa main à ses lèvres bien peu élégamment. Elle avait trop mangé ou trop bu ou trop dansé -probablement abusé des trois. Elle s'en voudrait le lendemain, et encore plus de tout ce dont elle ne se souviendrait pas. Mais d'une année sur l'autre, on n'était jamais venu lui conter des méfaits des fêtes passées; même alcoolisée, elle se félicitait de savoir garder un peu de retenue. Dans un grognement qui laissait supposer sur le dernier fruit qu'elle avait englouti cherchait à se faire la malle, elle se pencha pour ôter ses chaussures, qu'elle attrapa à la main. Il faisait bien trop chaud hors de ses montagnes, même en pleine nuit. Elle en profita pour attraper le bas de sa longue robe et aérer ses jambes au passage. Avant qu'elle ne s'en rende compte, elle releva le nez et se rendit compte qu'elle avait quitté la grande rue qu'elle connaissait. Elle s'arrêta bêtement à un embranchement. Le coin lui disait quelque chose. Peut-être qu'il lui disait juste un autre coin qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau; le sens de l'orientation n'avait jamais fait partie des dons que la nature lui avaient faits. Elle entrouvrit les lèvres sous l'effet de la peur naissante, se voyant déjà perdue au milieu d'un endroit qu'elle ne connaissait pas et truffé de gens qu'elle ne connaissait pas.

C'est une voix proche qui lui rappela que tout le monde n'était pas là-bas, à manger, boire ou danser. Il y avait un peu de vie, ici aussi. Elle ne comprit pas les quelques mots soufflés mais passa le nez derrière le coin de la ruelle pour apercevoir, baigné des lueurs lactées de la Lune, un homme bien mal au point -ou tout du monde, c'est ce qu'elle déduisait de la façon dont il était étalé contre le mur. Comme un faon effrayé mais trop curieux pour son bien, elle s'approcha doucement de lui, une main serrée autour de ses chaussures, l'autre cramponnée à sa longue jupe. La lumière de la Lune glissait dans son dos, éclairant l'homme plus qu'elle ne devait l'éclairer elle. « Heu... » répondit-elle bêtement lorsqu'il remarqua sa présence. Elle se retourna, les sourcils froncés, se demandant à qui il pouvait bien s'adresser. Personne derrière ou dans la rue d'où elle venait. A croire qu'ils étaient les seuls à se perdre dans les recoins du village alors que la fête battait son plein à quelques dédales de rues plus loin. Sans comprendre ce qui se passait, elle reporta son attention sur le brun affalé contre son mur. « Oui, y'a moi, je suppose... »

Elle eut un mouvement de recul presque méfiant lorsque l'inconnu dévoila un grand sourire. Il avait pas mal picolé -peut-être même plus qu'elle, si c'était possible. « Ca... va ? » s'inquiéta-t-elle subitement en s'accroupissant à ses côtés, les bras croisés comme elle le pouvait ses genoux pour tenter de maintenir un équilibre et un tant soit peu de dignité. Mais c'était une position délicate et elle sentait déjà le danger de la chute poindre. « Les... les... ? » Elle eut un hoquet qui manqua de distinction et s'accrocha au mur pour éviter la chute. « ... concombres ? » Sa question s'acheva comme si de rien n'était. Elle lâcha ses sandales sur les pavés, qui tombèrent dans un bruit sourd qui éclata dans toute la ruelle. Elle fronçait les sourcils, réunissant toutes ses capacités cérébrales pour essayer de comprendre, mais rien n'y faisait. Il parlait, il souriait et riait, mais elle ne comprenait rien. « Ma belle ? » releva-t-elle, trois doigts gardant ses lèvres, comme si elle s'attendait à d'autres remontées magiques. « Non mais j'en ai des seins, moi, ça me suffit, merci... » Sonnée, sérieuse, elle mélangeait tout ce qu'il disait, oubliait chaque phrase dès qu'il en commençait une autre. C'était compliqué de suivre un débit de paroles pareil. Au loin, la musique et les rires rappelaient qu'ils n'étaient pas tout à fait seuls au monde, mais à ce moment précis, elle se sentait incroyablement seule. « Les pêches... ? Je t'assure, ta vie sexuelle me regarde pas », chercha-t-elle à le rassurer avec toute la bienveillance dont la laissait encore capable l'alcool. Compatissante, elle lâcha le mur pour poser une main sur son épaule et y trouva un appui bienheureux, sur lequel elle se reposa plus qu'elle l'aurait aimé. « Tu dois me confondre avec quelqu'un d'autre, je venais juste voir si ça allait. Et tout le monde sait que le vin rouge ça tâche. Et l'eau, ça mouille. Et toi, t'as trop bu. » Ses doigts se crispèrent sur l'épaule de l'inconnu alors qu'elle commençait à vaciller. « Tu sais où je peux... aller... heu... tu sais... » Le sourire crispé de gêne, elle cherchait ses mots, mais la question avait besoin d'une réponse plutôt urgemment. « ... faire pipi ? »
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le Mar 23 Oct - 22:57

TC dans toute sa splendeur et sa délicatesse ne maîtrise plus les limites. Lui qui dans la sobriété pèse le poids de chaque mot un peu trop souvent, cherche à s'immiscer coûte que coûte dans l'esprit inaverti des gens se retrouve finalement sans défense, à nu, face à la seule qui ne devrait pas le voir ainsi. Mais il n'y peut rien, incapable de se couper dans son élan alors que la nuit tourbillonne et que son cœur lui fait des misères tandis que ses tempes commencent salement à chauffer. Il soupire un peu lourdement, ne répond pas lorsque la douce voix de la belle inconnue se glisse dans ses tympans. L'obscurité environnante cache à la fois son calme et son apaisement, ses tourments et ses secrets les plus bien gardés. Dans ce sourire et ce rire un peu fin, il comprend rapidement que ses plus grandes craintes sont bien réelles : elle n'a aucun souvenir de lui. Celle qui hante ses nuits et traverse ses jours, celle dont il rêve alors qu'il se promet qu'elle n'est qu'une illusion. Une image d'un passé lointain, celui d'une autre vie à laquelle il se raccroche comme s'il pouvait la changer. Mais il n'y peut rien, ni avec elle ni avec les défunts. Alors il faut tourner la page, partir en courant et fuir loin des fantômes morts ou vivants.


S'il ne la reprend pas alors qu'elle l'enfonce dans cette réalité dure, celle d'un souvenir qui n'a rien de commun, rien d'une histoire folle qu'il racontera encore et encore, il ne relève pas et s'acharne, comme s'il avait un mince espoir qu'elle finisse par se rappeler, que le mot d'après l'amène à ce fameux jour, cette étrange nuit. Et puis vient une chose à laquelle il n'était pas préparé, à laquelle malgré les années et les milliers de fois durant lesquelles il avait imaginé des retrouvailles en boucle sans jamais les avouer. Sa main sur son épaule, le contact de sa peau contre la sienne. Un frisson lui déchire le dos et lui laisse se pincer les lèvres tandis qu'il relève les yeux vers ceux de la demoiselle. Lentement, elle s'appuie contre lui et lui, bêtement, donne toutes les forces qu'il lui reste pour la maintenir en équilibre, pour faire durer l'instant un peu plus longtemps. Il rit à sa phrase, détourne le regard tandis que la nuit commence enfin à se stabiliser pour lui. Mais les mains de la charmeuse, la voleuse de souvenirs s'accrochent un peu plus et lentement, sa main vient rejoindre son bras pour la maintenir un peu plus près de lui, avec lui. Il ne dit rien, la laisse parler, laisse sa voix traîner dans la tranquillité qui les entoure tandis qu'elle lui pose une question dans une gêne qui le laisse éclater de rire et lui offrir le regard le plus bienveillant dont il est capable.

Le brun prend sa main libre pour s'appuyer contre le mur et d'un coup brusque, réunit ses forces pour se relever alors que la main qui tenait le bras de la brunette le quitte dans un frôlement presque nostalgique. Une fois debout, il prend quelques secondes pour stabiliser son équilibre encore incertain et lui tend une main qu'il glisse dans la sienne sans trop attendre pour l'aider à retrouver les hauteurs à son tour. « Viens, c'est à deux pas d'ici. » Il n'y a pas d’ambiguïté dans sa voix, rien qui ne trahisse le fin fond de ses pensées, celui dans lesquelles il dessine un peu trop ses courbes et son rire, celui dans lesquelles il n'osait même pas imaginer ne serait-ce que frôler sa peau du bout des doigts. Laissant sa prise se perdre alors qu'il s'avance lentement, il se retourne pour lui jeter un regard, un œil moitié fermé et le doute encore un peu présent. « Tu ne te souviens vraiment pas de moi ? » Qu'il dit, dans un haussement d'épaules avant de lui montrer le chemin.

Quelques mètres à peine qui les sépare des latrines et sur le passage pour les atteindre, s'y trouve la maison de sa mère. Le marchand laisse le silence prendre place là où d'ordinaire il ne sait jamais se taire. Mais cette fois-ci, ça lui suffit. Parce que tout dépasse ses espérances dans cette soirée qu'il n'a jamais vraiment su apprécier. Tout prend une ampleur qu'il n'osait pas rêver. Alors le simple fait qu'elle soit à ses côtés, que ses pas accompagnent les siens dans la chaleur de la nuit et qu'il ait pu frôler ses doigts, l'avoir près de lui, tout semble indiquer que la paix est belle et bien là, quand il baisse les bras, qu'il abandonne les défenses et qu'il arrête de faire comme si rien ne pouvait l'atteindre. La respiration douce de l'Athna à ses côtés l'enivre plus que l'alcool qu'il a pu ingérer et il se perd dans celle ci jusqu'à voir la porte face à lui. « C'est ici. » Il lui ouvre l'entrée et la laisse s'aventurer, le lieu ayant une logique aussi simple que bonjour. Un sourire alors qu'il se cale contre le mur de l'entrée. « Je t'attends ici, t'en fais pas. » De la douceur qui émane de sa voix, une douceur qu'il avait presque oubliée alors que son regard se perd dans la rue qu'ils viennent de traverser. Ses yeux se posent naturellement sur la maison dans laquelle il a grandi, cette maison qu'il aime autant qu'il la hait. Son père est mort ici, sans savoir à quel point son fils l'aimait.


Les minutes passent et TC retrouve sa solitude habituelle, celle dans laquelle il s'enroule et s'entoure, se protège des sentiments et ressentiments. Il soupire, ferme un peu les yeux et oublie tout, le temps d'un instant. Il s'oublie lui-même et revient à lui lorsque les pas de l'inconnue reviennent à ses oreilles. Dans un sursaut un peu maladroit, il ouvre les yeux sur un flou environnant, il est loin d'avoir dessaoulé. Mais tant pis, il se racle la gorge et lui épargne la remarque de la surprise. Ses billes se posent à nouveau dans les siennes et étrangement, il ne sait plus quoi dire. Après tout, elle ne souvient pas de lui, elle n'est qu'un mirage parmi les autres, une sirène parmi tant d'autres. Et quelque part, il veut lui épargner la vérité, celle dans laquelle il l'a vue trop saoule, celle dans laquelle elle l'a oubliée. La brune est trop douce et trop tendre, elle émane quelque chose de trop pur pour se voir infliger un tel châtiment, alors il ravale ses sentiments et tout ce qu'ils impliquent, se tente à un sourire qu'il maîtrise parfaitement d'ordinaire mais qui lui semble incroyablement tordue en cette nuit d'été. « Tu n'as pas besoin de moi pour retourner là bas, alors file, va retrouver les autres. Peut-être que quand on se reverra, tu t'en souviendras cette fois. »

Il s'ose à un geste égoïste, un geste pour ses souvenirs et les dix années à venir. Pour une coïncidence qui ne se reproduira peut-être plus jamais, un hasard qui ne croisera probablement plus sa route. Une brune dont il ne saura jamais l'identité. Sa main vient se glisser sur celle à ses côtés, la frôler sans réellement la toucher et ses yeux noirs se posent dans les siens. « Je m'appelle TC, au fait. Si jamais ça t'intéresse. » Qu'il lui lâche sans doute pour la détourner du geste et profiter des quelques secondes lâchement avant de lui pointer du doigt la direction retour et de souffler tout en s'appuyant contre le mur qui a cet inconfort rassurant, la légère fraîcheur venant lui caresser le visage pour le laisser conscient. Un sourire au bord des lèvres et toute la légèreté du monde dans le cœur, pour un instant, pour ce moment. « Peut-être qu'on se recroisera, tu crois pas ? » Un aveu qui n'appelle à aucune réponse, une question qui n'en est pas une alors qu'il se décolle du mur et s'apprête à prendre les devants, partir en premier, la laisser derrière comme le fantôme du passé qu'elle est, de son passé. Il titube encore un peu, encore quelques pas mais il s'en fout au final, de la nuit, du bruit, du jour, des morts et des vivants. Parce qu'il a eu son moment, un moment des plus sincères de sa vie, un moment qui sera trop flou demain et qu'il regrettera jusqu'au dernier jour de sa vie. Mais c'est pas grave, qu'il se dit, le sourire jusqu'aux oreilles et la brune dans son dos sur l'instant. C'est pas grave, parce qu'il aura existé, ce moment.


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Nuna Cortez
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le Mer 24 Oct - 2:58


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Nuna Cortez & TC Jones


(1er septembre 2118 / fête des récoltes chez les Pikunis)


Nuna le savait; elle avait trop bu, trop ri, trop mangé, trop dansé. Ces soirées étaient toujours des soirées d'excès et même les plus réticents finissaient par céder au chant des sirènes. Enivrée, l'Athna avait laissé tomber toutes les barrières et politesses qu'elle brandissait en temps normal. Elle le regretterait le lendemain. Pour ce qu'elle se souviendrait de cette soirée, elle se confondrait en excuses autant qu'elle s'enfoncerait la tête dans un tas de vêtements, comme si c'était le premier réflexe à avoir pour faire disparaître de l'histoire quelques moments maladroits. Pour l'instant, elle se sentait surtout plus légère. Elle avait laissé ses fantômes et la fête derrière elle. Le tissu de sa robe collait à sa peau moite mais ses pieds nus avaient trouvé le contact frais des pavages des rues et ruelles. C'était une échappée belle comme elle s'en souvenait toujours vaguement le lendemain, comme un drôle de rêve alimenté de lueurs lactées et de rires épars et lointains. Loin de la fête, l'ambiance était différente. On trouvait dans les rues une quiétude qui appartenait à la fois au village lui-même et à tout ce que représentaient ces retrouvailles. En déambulant dans ces rues qui se ressemblaient un peu trop pour qu'une Nuna alcoolisée ne s'y perde pas, elle souriait du sourire un peu bête de celle que l'alcool aidait à voir le monde différemment.

Mais au milieu de ce village un peu isolé du reste de la fête, elle n'était pas tout à fait seule. Dans une ruelle perpendiculaire se terrait une silhouette avachie contre un mur. On lui parlait. On n'était pas en meilleure forme qu'elle. Mais Nuna, comme un papillon de nuit attiré par la lumière, ne pouvait laisser là un être un détresse. Elle s'approcha de lui, doucement, un peu méfiante peut-être. Elle répétait un peu bêtement ce qu'on lui disait, parce qu'on partait dans des histoires alambiquées qu'elle ne comprenait pas. Pour mieux comprendre, pour mieux aider, la brune finit par s'accroupir aux côtés de l'homme, s'accrochant à lui autant par solidarité que comme à un socle dont son piètre équilibre du moment avait cruellement besoin. Elle parlait un peu trop, elle le savait. C'était le vin qui s'exprimait. C'était aussi lui qui la faisait se crisper sur de cette épaule solide. L'inconnu semblait souffrir du même genre de maux; il s'était accroché à son bras, comme pour stabiliser l'équilibre bricolé qu'ils venaient de trouver tous les deux. Peut-être avait-il du mal à rester assis, même soutenu par le mur, même les fesses plantées au sol. Il trichait triplement, lui. Les muscles de ses jambes, endoloris par la danse, tremblaient sous son frêle poids. Elle avait besoin d'évacuer ce qui devait l'être, mais c'est bien moins gênée qu'elle ne l'aurait été en temps normal qu'elle émit sa requête auprès de l'inconnu. Elle fronça les sourcils un instant sous la moquerie avant de l'inviter d'un signe de la main à être plus discret. Il n'avait pas besoin d'alerter tout le voisinage de ses urgences urinaires, tout de même. Quel grossier personnage.

Prête à faire demi-tour au moins le temps de trouver des latrines ou un coin de rue désert -des urgences restaient des urgences-, Nuna fût surprise par la vivacité des gestes de l'homme. Elle n'aurait jamais attendu autant d'aisance de sa part -ou peut-être était-elle spécialement ralentie de son côté ? Elle laissa sa main quitter l'épaule claire malgré elle et vacilla un instant avant de trouver le support du mur auquel il s'accrochait aussi de son côté. Super, il la laissait en plan avec le ridicule de sa requête et sa vessie pleine. Elle ferma les yeux une seconde pour laisser passer une sensation de vertige et lorsqu'elle les ouvrit, une main se tenait à quelques dizaines de centimètres de son nez tout au plus. Son propriétaire n'était pas parti. Surprise, elle leva le nez vers lui et tendit une main un peu molle. En se relevant, elle eut l'impression de gagner plusieurs mètres, pourtant bien consciente que la distance qui la séparait présentement du sol était la même que quelques heures plus tôt. Elle avait récupéré ses chaussures et lâché sa robe, laissant trainer les pans de tissus là où ils désiraient se laisser trainer, un peu trop libres, eux aussi, en cette fin de soirée. « On va faire pipi, hein ? » Un peu perdue, surprise qu'un inconnu soit si consciencieux dans l'aide qu'il pouvait apporter à autrui, elle cherchait à s'assurer qu'ils étaient sur la même longueur d'onde. Leurs mains se séparèrent et Nuna suivit la silhouette, un peu hésitante, un peu maladroite dans sa démarche. Comme si elle calquait ses mouvements sur les siens, elle s'arrêta en même temps que lui, le fixant un peu bêtement alors qu'il se retournait pour lui poser une question, toujours cette même question. « Ca... ça va ? » s'inquiéta-t-elle en le rattrapant. Le pauvre semblait rattrapé par de vieux démons, donnant au passage à l'Athna l'impression d'être un drôle de fantôme.

Mais c'est le silence qui s'empara de leurs prochains pas. Ils n'entendaient que ça : les chaussures de l'homme qui raisonnaient dans la rue vide, les bruits feutrés de la robe longue qui se traînait sur le sol, et les respirations un peu lourdes des deux fêtards qui se répondaient. Nuna lançait des coups d'oeil furtifs à l'homme, ne sachant pas vraiment à quoi elle pouvait s'attendre. Deux minutes plus tôt, elle était perdue dans les rues d'un village qu'elle ne côtoyait que lorsqu'elle avait un peu trop bu. Maintenant, elle vagabondait aux côtés d'un homme dont elle ne savait rien d'autre que le fait qu'il était probablement aussi amateur d'alcools qu'elle. Ca restait trop peu d'informations pour elle. Et il se passait de drôles de choses sur ses traits, des trucs qu'elle n'arrivait pas à décrypter. C'était rare, pour Nuna, de ne pas comprendre un compagnon. Le vin n'avait jamais eu cet effet sur elle. Alors elle cherchait ses mots, ses idées, et se mordait la lèvre en attendant de trouver comment lui dire qu'elle pouvait écouter les démons qui semblaient danser sur son épaule, au monsieur. S'il l'aidait à gérer l'état de sa vessie, alors elle lui devait bien une épaule et une oreille attentive. Mais elle ne disait rien, demeurait incroyablement silencieuse. Elle sentait son cœur battre trop vite, beaucoup trop vite contre ses côtes. Le vin et la danse continuaient à faire leur petit lot de dégâts. Il l'arrêta un peu brusquement en se tournant vers une porte. « Les latrines, hein ? » Elle insistait un peu lourdement, consciente qu'elle avait déjà posé la question plus tôt, mais consciente aussi qu'elle en avait déjà oublié la réponse. Les deux mains sagement liées entre elles et aux lanières de ses sandales, avec un sourire poli, elle passa devant lui et lui remercia d'un regard pour la porte qu'il lui avait tenue. Effectivement, les lieux lui disaient quelque chose. C'était un des souvenirs les plus constants qu'elle avait de la fête des récoltes années après années. « Oh, heu... t'inquiète pas », l'invita-t-elle, gênée, à reprendre sa vie sans Nuna, « je retrouverai bien mon chemin. Au pire, je suis les... » Un hurlement alcoolisé parvint de loin, à des ruelles de là, là où la fête battait encore son plein. Un ami avait du en appeler un autre, ou un alcoolique appeler son verre de vin. « ... les signes de vie » acheva-t-elle simplement avec un sourire amusé avant de poliment refermer la porte derrière elle pour s'offrir un peu d'intimité.

Quelques minutes plus tard, dans l'obscurité, sans trop voir ce qu'elle faisait, Nuna réajusta les drapés de sa robe sur sa poitrine et rouvrit la porte. Elle s'immobilisa une seconde en constatant qu'elle n'était pas seule. Elle sourit simplement d'un sourire surpris et authentique en refermant la porte derrière elle. Mais lorsqu'il reprit la parole, elle pencha la tête sur le côté et son sourire s'atténua progressivement jusqu'à disparaître. « Mais... pourquoi tu m'as attendue, alors ? » La question était presque enfantine tant l'illogisme de l'homme était frappant. Elle abdiqua, pourtant, en retrouvant un petit sourire en coin, consciente qu'elle lui était déjà bien redevable. « Je vais te libérer. Merci pour... tu sais... » Elle désigna vaguement son abdomen avec un sourire retroussé pour éviter d'avoir à prononcer une troisième fois le mot 'pipi' devant l'inconnu. Elle ne le quittait pas des yeux, le dévisagea un peu trop longtemps sans doute pour dépasser les bornes de ce qui était poli. « T'es... bizarre... on a quand même pas... enfin... hein ? » Elle pencha la tête sur le côté, cherchant ses mots. « Enfin, on dirait que j'ai oublié quelque chose de très important. Et tu me regardes bizarrement. » Elle fronçait les sourcils et, dans un réflexe pudique, elle réajusta une nouvelle fois les deux pans de tissu qui couvraient sa poitrine, y laissant accrochée sa main, inquiète à l'idée d'avoir pu oublier ce genre d'aventures. Le regard de la brune glissa jusqu'à la main de l'homme, qui, doucement, s'approchait d'elle. « Tiçi ? » Un éclat de rire raisonna dans la rue. Elle en oubliait la proximité étrange de l'homme. « C'est bizarre comme nom ! » Mais se justifier n'arrangeait pas les choses. Elle perdit son sourire dès qu'elle se rendit compte de son erreur et réalisa que le lendemain, ce serait sans doute l'une des choses qu'elle regretterait le plus. Elle n'était pas moqueuse. Et surtout, elle ne se moquait pas d'un prénom que des parents avaient pu choisir pour leur enfant. « Enfin, jveux dire, c'est original. Il y a que toi qui... t'appelles comme ça... » elle se racla la gorge, à deux doigts de prendre la fuite pour laisser derrière tout ce tas de maladresses. Déconfite, penaude, elle eut un mouvement de recul et laissa son regard fuir celui du fameux TC. « Désolée... » Elle fit un nouveau pas en arrière et volte-face, prenant sans s'en rendre compte la direction opposée à celle qui lui avait été pointée une seconde avant.

Des mètres plus loin, pieds nus au milieu de la rue, une main posée sur sa poitrine, l'autre accrochée à ses sandales, elle s'immobilisa et jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule avant de se retourner et de lui envoyer à la figure toute son incompréhension. « Alors si on se connaît, c'est quoi mon prénom, Tiçi ? » L'alcool lui chauffait les joues, emportait son palpitant dans un rythme qui suivait la musique au loin, lui faisait perdre de cette patience légendaire qui la caractérisait en temps normal.
Theodore-Charles Jones
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Modo

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le Mer 24 Oct - 4:04

TC ne la quitte pas vraiment du regard, sans non plus la fixer. Il a cet espèce d'air un peu perdu, celui qui montre qu'il a trop bu. Pourtant, lorsqu'elle réplique de manière quasi instantanée à ce qu'il dit, lui, il sourit. Il voit le doute, ce léger doute qu'elle n'ose pas articuler, ils ont beau tous s'entendre, il y a des fous et des idiots partout. Peut-être qu'il est un peu des deux mais certainement pas du genre qui traverse l'esprit de la jeune femme. Et il pourrait lui dire, la rassurer mais il se contente de lui offrir un sourire un peu taquin et de la regarder se lever. Il se contente de continuer sa route, préserver le moment pour le faire durer le plus de temps possible. Comme un mirage, il a peur de la perdre de vue, peur que ce ne soit qu'une illusion due à l'alcool. Mais plus il la garde longtemps auprès de lui plus il s'assure qu'elle soit bien vraie.

Le brun laisse l'inconnue au visage trop tendre le rattraper, s'inquiéter, il laisse les mots s'envoler et n'impacter personne, nulle part. Parce qu'il ne va pas bien et trop bien à la fois. Parce qu'elle n'est pas assez et trop à la fois. Alors il se terre dans un silence qu'il ne connaît que trop peu. Il s'avance dans un terrain qui lui est tout sauf familier. Le marchand laisse le temps et le destin prendre les devants. Fini le taureau par les cornes, toutes les conneries pour le mettre à son avantage et laisser croire à un semblant de maîtrise sur sa vie ou celle d'autrui. Il se suffit de leurs pas, des talons qui claquent et des respirations qui s'accordent comme une mélodie qui les dépasse. Il se suffit du souffle qu'ils partagent et de l'alcool qui les unis. Il n'a rien à rajouter et ça, c'est suffisamment rare pour le souligner. Mais la route se fait trop courte, comme tous les mirages, la destination arrive trop vite et ce goût de fin qui l'accompagne aussi. Pourtant, le pikuni n'en démord pas, il garde son sourire idiot sur le coin des lèvres, les yeux qui pétillent pour chaque seconde qui s'ajoute à la rencontre. Il lui affirme d'un signe de tête sans un mot, dans un sourire qui en dit plus que tout ce qu'il a pu dire dans sa vie, qu'il l'amène bien où elle veut et qu'il ne compte pas lui faire de mal ou quoique ce soit d'autre qui puisse lui traverser l'esprit. La brune de son côté, lui offre une porte de sortie, de celles qu'on offre quand on est trop poli, trop doux et trop gentil. Elle lui laisse la place de partir, s'enlever un poids du pieds ou des bras, quelque chose comme ça. Sauf qu'elle est tout sauf un poids, qu'il n'attendait qu'elle, que ça. Alors il reste là, dans ce silence auquel il s'habitue, sans un mot, les paupières closes et les rêves qui s’emmêlent aux souvenirs lointain. Elle le sort de son intimité la plus profonde, de ce qu'il ne dit jamais, ne voit jamais et au lieu de s'en offusquer, il lui sourit à nouveau. Parce qu'il s'en fout, en fait, de penser à son père, aux guerres et aux erreurs, il s'en fout pour ce soir, parce qu'elle est un rêve devenu réalité. Et TC est bien placé pour en parler, à trop se raconter d'histoires on finit par les croire et lorsqu'on les confronte à la réalité non romancé on se prend des claques plus grosses qu'on peut l'imaginer. Alors pourquoi avec elle c'est différent ? Pourquoi avec elle y a quelque chose de tout, sauf décevant ? Les années ont passé et son souvenir lui paraît pourtant tellement terne face à la réalité.

C'est sans doute pour ça qu'il n'attend pas que la réalité prenne le pas sur le rêve, que le tout s'étouffe et se terne à tout jamais. Avec tout l'alcool qu'il a dans le sang, le voilà qui prend les devants, la libère avant qu'elle le fasse. L'abandonne avant qu'il soit trop tard. Pour garder juste ce qu'il faut dans sa mémoire un peu trop saoule. Et elle lui fait remarquer, d'ailleurs, que ses actes manquent de logique. Alors il hausse les épaules et lui répond, toujours avec les étincelles qui ne disparaissent pas de son regard. « J'sais pas. » Mais il le sait, au fond. Il ne le sait que trop bien mais il se tait, ne dit rien. Et puis elle met un pseudo terme à leur rencontre, lui offre cette porte de sortie qu'il tarde à prendre une fois de plus dans l'espoir stupide que ce moment dépasse tout ce qu'il est déjà. Et puis la voilà qui émet une théorie, probablement logique vu l'attitude de l'aîné mais qui lui laisse échapper un rire qu'il est incapable de contenir sans pour autant lui répondre de manière plus nette que par la négative du visage. Peut-être qu'elle a raison, qu'il la regarde bizarrement, peut-être qu'elle a oublié quelque chose d'à la fois totalement insignifiant et incroyablement important. Mais ça, il ne le dit pas, au lieu de ça, il change de sujet, glisse son nom comme on aurait pu glisser une carte de visite. Le terrien la laisse répéter, articuler les deux lettres qui s'enchaînent difficilement dans la diction de leur langue natale dans un sourire un peu gêné, trop habitué. Son rire à elle prend la suite de ce prénom martelé, un rire dont il prend toute la saveur et s'enivre sans prendre le temps de réaliser l'étendue de sa saveur. Normalement, on s'offusque de ce genre de chose, on les prend mal, on se vexe et on boude un peu. Mais TC s'en fout royalement qu'elle rie à ses dépends, tant qu'elle rit, pas loin, qu'il l'entend et qu'il en profite. Pourtant, elle ne se contente pas de ça, elle attrape son cœur déjà perdu à pleines mains en se rattrapant trop vite, trop brusquement par un compliment. Quelque chose qui le rend unique à ses yeux, qu'elle n'avait jamais entendu avant. Il le prendrait presque comme quelque chose de merveilleux si on ne lui répétait pas depuis qu'il était trop jeune pour s'en souvenir. Au lieu de ça, il continue de sourire, détourne un peu les yeux. Pas forcément un sujet qu'il aime étaler, cette histoire dont il ne connaît pas la vérité. Et puis elle s'excuse, comme la demoiselle trop polie et trop serviable qu'elle est. Elle n'a pas vraiment changée, au fond. Sans la demoiselle en détresse, il retrouve ce regard si unique et ces gestes si particuliers.

Et puis son cœur loupe un battement, un seul, alors qu'elle recule et que la fin s'approche. Il ne la retarde pas plus, se détourne et la laisse dans son dos, comme un souvenir encore plus beau qu'elle n'était déjà. Et puis c'était sensé s'arrêter là, comme ça. Comme une parenthèse dont on ne parle pas, qu'on garde au plus profond de son cœur rien que pour soi. Mais pourtant il l'entend s'arrêter, n'entend plus ses pas dans les ruelles et tend l'oreille. C'est sa voix qui reprend à nouveau place au travers du silence, sa voix qui le fait s'arrêter immédiatement sans pour autant qu'il se retourne. Le regard de la brunette dans le dos, son sourire devient plus joueur. Il n'a pas la réponse à cette question, peut-être qu'il aurait pu la demander, chaque année, chaque jour depuis ce fameux soir où ils s'étaient croisés. Y avait forcément quelqu'un qui la connaissait, quelqu'un qui avait la réponse à cette question qu'elle vient de lui poser. Mais il n'avait pas voulu partager ce moment là non plus, il n'avait pas même voulu la pointer de loin du menton et prétendre une fausse curiosité pour avoir cette information. Alors pourquoi s'obstiner, pourquoi les mains dans les poches, il se retourne, trouve son regard alors que quelques mètres les sépare ? Pourquoi risquer de mettre un terme à ce rêve trop vrai pour une question à laquelle il aurait du savoir répondre ? Parce qu'il s'en fout, ce soir. Parce qu'il a ce sentiment débile et furieux d'être invincible et de ne pas pouvoir tomber, de ne plus pouvoir chuter. Les yeux dans les siens, il reste à distance, la pénombre comme seule alliée alors qu'il hausse une fois de plus les épaules. « J'ai pas dit que je connaissais ton prénom, tu sais. » Sa nature revient au galop et sa voix de conteur prend place alors qu'il s'avance lentement, pas à pas. « Je sais juste qu'il y a quelques années de ça, une Athna te ressemblant étrangement comme deux gouttes d'eau m'a légèrement insulté sous prétexte que je ramenais une fille un peu stupide et saoule dans mon lit pendant qu'elle, se révélait être la plus gentille de ce joli rassemblement. » Il laisse ses dents passer sur sa lèvre et sort une main de sa poche pour la passer sur sa joue avant de continuer. « Dans mes souvenirs, tu étais avec une femme de mon clan, qui avait beaucoup trop bu et laissé son repas du soir sur le mur de sa propre maison. » S'il n'avait jamais demandé le prénom de la belle, il savait très bien avec qui elle était ce jour là. La femme dont elle avait été la sauveuse et qui détenait son secret le plus précieux sans même le savoir.

Et puis sa main retombe le long de son corps alors qu'il est enfin à une distance normale pour tenir une conversation. Dans un sourire en coin qu'il tient merveilleusement bien avec l'alcool il ajoute, presque taquin. « Peut-être que tu sermonnes un peu trop souvent les gens sur leur éthique pour te souvenir de moi mais laisse-moi te dire que tu laisses un souvenir impérissable à ceux qui croisent ton chemin. » Il rit, ne s'en cache pas et laisse son doigt couper la distance entre le, frôlant son front avec une douceur presque fascinante et le retire aussitôt. « Visiblement, tu n'as jamais eu peur d'engueuler tes aînés. » Et puis il s'apprête à la laisser sur ça, quitter à nouveau la bulle, cette fois-ci pour la dernière fois. Mais c'est impossible de ne faire que ça, de laisser ça comme ça alors qu'elle a fait un nouveau pas. Donc il pointe la direction opposée de celle dans laquelle elle se rendait et reprend. « C'est par là bas, les signes de vie. » Et puis il se décale de côté, prêt à la laisser passer, glissant simplement comme un murmure un peu caché, un secret qu'il n'est pas vraiment prêt à partager. « Si je ne te connaissais pas, je t'aurais probablement nommé Luna. Pour cette manie que tu sembles d'avoir toujours la tête ailleurs. Que ce soit pour aider les autres ou renverser des pichets de vin sur des inconnus qui n'avaient rien fait. »


Dernière édition par Theodore-Charles Jones le Jeu 4 Avr - 0:27, édité 2 fois
Nuna Cortez
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le Mer 24 Oct - 23:03


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you keep me under your spell

Nuna Cortez & TC Jones


(1er septembre 2118 / fête des récoltes chez les Pikunis)


C'était comme si deux mondes se partageaient la conquête du village pikuni, ces soirs de fête. Il y avait la partie vivante, un peu trop vivante des fois; et celle qui appartenait encore au calme, où les esprits esseulés et fatigués se laissaient perdre quelques instants ou toute une nuit. Sans les lueurs des torches qui encadraient l'espace de fête, on se retrouvait en tête-à-tête avec les étoiles et, puisqu'elle était de sortie ce soir, la Lune. Le village prenait une teinte froide malgré la chaleur que continuait de porter l'air, même à des heures aussi avancées de la nuit. Le silence de ces rues était plus assourdissant encore que la musique qu'on entendait au loin -ou peut-être était-il assourdissant parce que les oreilles avaient été saturées par la fête.

En croisant la route d'un ivrogne qui parlait tout seul, Nuna ne savait pas trop à quoi s'en tenir. Le village venait de devenir un eu plus menaçant, d'un coup, parce qu'elle réalisait qu'elle n'avait aucune possibilité de fuite, aucun repère, aucune connaissance susceptible de l'aider si les choses tournaient mal. L'alcool pouvait réveiller des petits bonheurs oubliés, mais il pouvait aussi faire resurgir des vieux démons, et à voir la stature de l'homme qu'elle avait retrouvé affalé contre son mur, Nuna redoutait qu'il ne soit victime de la deuxième de ces alternatives. Mais il émanait de lui une drôle de détresse qui la força, malgré quelques réticences, à s'avancer vers lui. Et en quelques instants à peine, les rôles avaient été inversés. Elle marchait à ses côtés, consciente d'un poids entre eux dont elle n'était pas réellement sûre de la nature. L'inconnu, dans son silence, semblait porter le poids du monde -ou celui d'un foie saturé en alcool. Elle lui jetait des coups d'oeil brefs, cherchant à chaque instant un indice, une façon d'aborder les choses, de lui faire savoir que s'il avait besoin d'une oreille attentive et un peu alcoolisée, elle aussi, elle pouvait lui en prêter une -peut-être même deux, s'il était poli et sage. Mais sa propre alcoolémie n'avait pas encore fait tomber cette barrière qu'elle rattachait au respect de la vie privée d'autrui. Elle lui apporterait un verre d'eau, s'il en avait besoin, puisque c'était tout ce qu'elle savait faire pour aider quiconque avait un peu trop abusé des boissons. Mais pour décrypter ce qui tiraillait ses traits, ce qui étirait parfois ses lèvres dans de drôles de rictus, Nuna aurait besoin de dépasser les bornes du raisonnable. Elle n'avait quand même pas assez bu pour ça.

Ca aurait pu et ça aurait du en rester là. Elle avait trouvé ses latrines, avait pris quelques minutes pour réunir ses pensées un peu affolées par les molécules d'éthanol et essayer, sans trop y croire, de se redonner un semblant de forme humaine. Elle s'apprêtait déjà à devoir choisir entre la droite et la gauche toute seule à la sortie du bâtiment, et à se retrouver à nouveau un perdue dans ce dédale interminable de maisons qui se ressemblaient lorsque surprise, elle constata que l'inconnu avait effectivement fait le pied de grue. Il avait tenu debout tout ce temps. Et il insistait, dans ses mots et dans son regard, à tel point que la brune se surprit à s'imaginer des souvenirs qui n'existaient pas. Et si sa sensibilité au vin lui avait fait faire des choses encore pire que ce dont elle se rappelait ? Lui, il rit comme si elle avait dit la pire des imbécillités mais il ne apportait toujours pas de réponses. Il l'avait attendue ici pour partir de son côté une seconde après, et il faisait naître des questions sans y donner de réponses. Cet homme n'avait aucune logique, et il en riait. Elle, par contre, cherchait toujours à comprendre. Les sourcils froncés, la main accrochée à sa robe, elle essayait de déceler dans les traits indescriptibles de l'inconnu un indice, le moindre indice. Son visage lui disait quelque chose, peut-être; mais les visages de tous le monde, ici, lui étaient familiers. On lui avait servi de la viande, on avait dansé avec elle, on avait supporté ses discours alcoolisés et complimenté ses bijoux, on avait vomi ses tripes sous son regard bienveillant et protecteur, on lui avait raconté de longues histoires et de bien mauvaises blagues. Trente ans de traditions créaient des souvenirs par milliers, et l'alcool les transformait en champ de bataille duquel elle ne pouvait rapatrier que quelques extraits étranges qui lui donnaient des impressions générales de ses soirées, souvent bien humiliantes. Elle n'avait pas été prête à en accueillir une autre, même à travers le simple regard d'un inconnu, si même forcée, sa mémoire n'avait pas été capable de coopérer. Mais à part rire de sa théorie un peu folle, il ne faisait pas grand chose pour l'aider à remettre une histoire sur son visage. Elle essayait de gratter, pourtant. Au regard insistant qu'elle posait sur lui, à la demande détournée qu'elle faisait, il aurait pourtant dû comprendre qu'elle essayait. Ne pas se souvenir de quelque chose qui semblait autant tenir à cœur à un inconnu, ça faisait mal au sien. C'était une forme de cruauté involontaire qu'elle voulait faire taire au plus vite, mais rien ne semblait prêt à l'aider. Ses pensées tournaient en ralenti, rappelaient des souvenirs qui n'avaient à rien à voir. Elle avait mangé de la biche un peu trop cuite, l'année précédente. Ou bien peut-être était-ce l'année d'encore avant ? Mais la biche trop cuite n'avait rien à avoir avec ce faciès qui commençait doucement à se faire étrangement familier.

Mais il suffit d'une seule seconde pour la faire quitter toutes les pérégrinations de son esprit. Son propre rire la dépassa, réveilla tous les morts alentours. Elle se rendit compte aussitôt de sa maladresse et sût sur l'instant que ce moment serait le premier qui lui reviendrait à l'esprit lorsqu'elle serait en mesure de se souvenir de quoi que ce soit de cette soirée. Elle s'en mordrait les doigts, se cacherait de longues minutes dans un coin pour accepter cette nouvelle bêtise à attribuer à la Nuna pompette. Elle aurait aimé pouvoir se téléporter à l'autre bout du village, Nuna, juste parce qu'elle avait l'esprit trop nébuleux pour savoir comment rattraper les choses. Les mots et les idées lui échappaient, et il ne lui restait plus que les excuses, sincères mais maladroites, comme seul échappatoire. Et puis la fuite.

Ce n'était pas très noble ou respectueux, la fuite, mais c'est encore ce qui lui permettait de se dépêtrer de cette situation en faisant le moins dommages possible. Elle n'avança que de quelques pas, pourtant, et la voix de l'homme raisonnait à nouveau dans le silence. Se recroiser, disait-il, rappelant une autre fois qu'elle ne lui était pas inconnue. Elle jeta d'abord un regard par-dessus son épaule puis se retourna, respectant la distance qu'elle avait instauré malgré elle entre eux deux. Il se moquait d'elle. Il se moquait d'elle soit parce qu'il racontait des bêtises, soit parce qu'il aimait la voir peiner à voguer parmi ses souvenirs. Dans les deux cas, il se moquait d'elle, et Nuna, avec un peu d'alcool dans les veines, ne comptait pas laisser passer cet affront. En levant les bras en l'air, agacée, elle abdiquait. Il partait dans son coin, lui, mais elle s'accrocherait jusqu'à avoir le fin mot de l'histoire; c'était la décision qu'elle venait de prendre. En lui demandant son prénom, elle demandait tout le reste, tous les détails de l'histoire qui le faisait la regarder d'un drôle d'air. Lorsqu'enfin, il se retourne, Nuna sourit un peu bêtement, savourant cette première victoire sur sa quête de la vérité. Elle déchanta vite, pourtant, et avala avec difficultés sa salive alors qu'il commençait à la remettre à sa place. « T'as dit qu'on se connaissait, non ? » Elle penchait la tête en le fixant, dubitative. A la manière qu'il avait de la regarder, ils avaient dû vivre quelque chose de rare. Pourquoi ne connaissait-il pas le prénom de quelqu'un avec qui il avait vécu quelque chose de si rare ? Lorsqu'il fit un premier pas vers elle, Nuna eut un bref moment de recul, s'attendant presque à voir surgir quelque chose d’inattendu de l'homme, comme si elle avait réveillé un démon en posant un peu trop de questions. Mais elle obtenait ce qu'elle voulait, alors elle demeurait immobile, le regardant s'avancer dans un silence respectueux.

Insulter ? Insulter ne lui ressemblait pas. Mais une drôle de chaleur envahissait ses joues. Quelques images lui revenaient. C'était celles là, qu'elle aurait dû redouter dès le début. « Gentille ? » souffla-t-elle en fuyant son regard, gênée. « C'est ce qu'on dit des gens qui ont le crâne qui sonne un peu creux. » Il avait l'air bien trop confiant dans son histoire pour qu'elle ne perde pas un peu de celle que l'alcool lui avait donnée, de confiance. Les mains dans les poches, il la fixait du regard de celui qui possédait les lieux. Elle en oubliait presque l'équilibre précaire qui ne la faisait qu'à peine tenir debout, et se redressa subitement lorsque son pied nu glissa sur le bord d'un pavé. Elle la revoyait, cette femme. Elle revoyait le pichet d'eau qu'elle lui avait laissé, et puis la fête qu'elle avait retrouvée. Nuna n'osa lever les yeux vers que lorsqu'il arriva devant elle. Le monde tanguait un peu autour d'elle et de lui, alors elle s'accrochait à son regard comme à une bouée de sauvetage. Le sourire charmeur qu'il lui adressait réveillait d'autres souvenirs, et elle retrouva le visage de l'homme dans ses souvenirs. C'était celui d'un beau parleur, d'un narrateur, d'un ensorceleur, et d'un râleur, aussi. Une grimace insolente et un peu méprisante lui échappa alors qu'elle le revoyait avec cette pauvre blonde, victime des charmes d'un mec qui savait s'y prendre. Dans un réflexe primaire, elle tourna la tête pour refuser le geste étrange de l'alcoolisé. « T'as vraiment trop bu » affirma-t-elle d'un ton un peu trop sec. Devrait-elle lui répondre qu'à elle, il n'avait pas laissé un sourire impérissable ? Non, ça, elle serait sûre de le regrette le lendemain...

C'est un hoquet sonore qui répondit à sa place. « Garde tes remarques moralisatrices pour tes enfants », se dépêcha-t-elle d'enchaîner à toute allure pour le masquer. « J'ai pas besoin d'un deuxième père. » Un père à satisfaire, c'était déjà bien trop. Un peu boudeuse, elle cherchait une porte de sortie. Les souvenirs lui revenaient trop clairement, maintenant, pour qu'elle n'ait d'autre choix que de les fuir. Au moins, ils n'avaient pas couché ensemble -si ça avait été le cas, la difficulté qu'elle avait eue à se rappeler de lui aurait vraiment eu de quoi le vexer. « Déso... Désolée » En secouant la tête, les paupières fermées, elle rendait les armes, et passa en coup de vent à côté de lui pour partir dans la direction des fameux signes de vie. Victime de sa consommation d'alcool, elle tanguait un peu trop et estimait mal les distances; sans qu'elle ne l'ait souhaité, son épaule frappa celle du fameux TC. Elle soupira, défaitiste, considérant que c'était de toute façon trop tard pour essayer de rattraper quoi que ce soit. Les jeux avaient été faits il y avait des années déjà. Il ferait partie de ceux qui la détesteraient, voilà tout.

Mais encore une fois, à quelques mètres de lui, au milieu de la rue pavée, elle s'immobilisa. Luna. Ce n'était pas la première fois qu'on l'appelait comme ça. Mais on le faisait, d'habitude, parce que ça ressemblait au prénom que ses parents lui avaient donné. De la bouche de TC, ce surnom, c'était juste celui de l'astre nocturne. Dans un soupir las, en, levant les yeux au ciel, les bras ballants d'agacement, elle se retourna. « Mais je me souviens de toi... » La tête penchée sur le côté, elle croisa les bras sous sa poitrine, comme si elle s'apprêtait à attaquer d'une des façons les plus vicieuses dont elle était capable. Foutu pour foutu, elle n'allait pas se laisser faire. Comment pouvait-il prétendre la connaître, lui qui portait autant d'alcool dans son sang que pouvait en contenir une cuve entière de fermentation ? A l'écouter, elle était gentille et rentre-dedans. Débile et caractérielle, donc. « Je te connais », appuya-t-elle en faisant un pas vers lui, le nez levé vers son visage d'une façon qui la rendait un peu trop hautaine pour son bien. « C'est toi qui t'inventes des vies pour ramener des filles dans ton lit, marchand d'tapis. » Le sol tanguait, encore plus maintenant qu'elle n'avait plus ses bras pour l'aider à discrètement se maintenir en équilibre, mais elle se concentrait sur le regard brillant de l'homme qui prétendait tant la connaître. Satisfaite de le remettre à sa place malgré tout ce que ça lui coûtait, elle le toisait tant que sa taille le lui permettait. « C'est pas mon prénom, Luna. T'es vraiment nul à ce jeu. » Les lèvres retroussées une seconde par une forme de dédain, elle décroisa subitement les bras, le regard rivé au sol, pour éviter la chute maladroite. Rattrapée par les excès de la soirée, elle dressait ses bras de part et d'autre, cherchant le support le plus proche pour ne pas s'effondrer au milieu de la rue.

Theodore-Charles Jones
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Modo

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le Jeu 25 Oct - 4:17

Elle a de la répartie, la petite. Rien de nouveau en soi puisque c'est sans doute ça qui avait marqué TC au delà de tout le reste qui lui était resté collé dans le crâne. Mais il n'empêche que ça le fait rire, que ça le perce d'une manière qu'il imaginait pas possible alors que l'inconnue saoule le fixe complètement perdue entre ce qu'il dit et ce qu'elle s'imagine. Et putain qu'il aime ça, il adore jouer avec les gens mais avec elle c'est d'une saveur différente. C'est pas pour lui mentir, pas pour se jouer d'elle mais plutôt pour jouer avec elle. Alors il passe sa langue contre ses dents avant de rentrer un peu plus dans son jeu, l'inviter dans une danse unique et spéciale qui va lui laisser un souvenir encore plus impérissable que la première nuit à ses côtés. Et puis elle le reprend, elle fout les pieds dedans. Il acquiesce aux mots qu'elle répète et laisse quelques rires se glisser lorsqu'elle le reprend sur la signification de ses propres phrases. Elle n'a probablement pas tort, la fille avec qui il était ce soir là était gentille dans le sens qu'elle lui envoie en pleine gueule mais le gentil avec lequel il désigne la brune est totalement différent, il est sincère et franc, sans sous entendu. Et ça, c'est rare avec lui.

Ses yeux ne quittent pas l'Athna alors qu'il l'observe perdre l'équilibre, se retient d'avancer pour la rattraper. Vu sa répartie et sa tendance à croire qu'il va finir par l'agresser elle serait capable de lui en coller une après tout. Alors au lieu de ça, il s'avance pas à pas, coupe la distance avec les mains dans ses poches et ce foutu sourire qui lui colle à la peau. La distance finalement de nouveau normale entre eux les yeux de la jeune femme se collent dans les siens et il en louperait presque un battement s'il était pas aussi concentrer à lui raconter cette fameuse histoire, ce secret d'un soir. La moue qui dépeint son visage lui arrache un soufflement du nez qu'il est pas foutu de retenir alors qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour l'éloigner d'elle. Mais il s'en fout, au final, tout autant de la remarque sèche qui suit son geste. Il hausse les épaules et dans son sourire toujours aussi fin, rajoute. « On est deux. » Après tout, si elle voulait énoncer des vérités, qu'elle le fasse. Il pouvait le faire aussi, les vérités au milieu des mensonges, non pas que ce soit sa spécialité mais si elle y tient, il peut bien lui accorder ce plaisir en échange de sa sympathique compagnie. Enfin, sympathique, si on peut appeler ça comme ça. Mais faut dire qu'il s'en fout un peu tant qu'elle est là.

Son hoquet qui revient entre eux comme la seule note de régularité qu'ils arrivent à maintenir lui laisse une fois de plus échapper un léger rire et finalement poser de nouveau ses yeux sur elle et lui laisser cet éclat un peu unique qu'elle peut pas saisir encore à portée. Mais elle continue et lui fait le même coup que la première fois. Lui expliquer qu'il est un con, et lui, il lui offre un regard en coin, un haussement de sourcils et un sourire pincé pour se retenir de lui dire qu'elle prouve tout ce qu'il avait déjà dit. Et si la récurrence sur l'insulte n'était qu'avec lui et bien soit mais toujours est-il qu'elle était belle et bien vraie. Alors qu'elle fait ce qu'elle fait toujours, ce qu'il aurait pu prévoir alors qu'il ne la connaissait qu'à peine, elle se retrouve dans ses excuses. Ses excuses d'être honnête et d'appeler un con un con. Et lui il rit. « Pour la dernière fois aussi ? » Il n'attend pas de réponse, mais bon, tant qu'on y est. Il aime déjà bien trop la titiller pour ne pas profiter des faiblesses qu'elle lui offre sans même qu'il ait à réellement chercher. Ses gestes le font fondre plus qu'il ne voudrait l'admettre en vérité alors heureusement qu'elle le cherche autant et qu'elle va l'amener naturellement à tout ruiner, sinon le voilà damné pour l'éternité. Et puis, au final, c'était pas si mal pour un petit rêve devenu réalité. Si on passe au dessus des insultes et des excuses qu'elle lui sort dès qu'il ouvre la bouche. Il s'autorise à fermer les yeux une seconde, comme pour graver ce moment à tout jamais lorsque l'épaule de la jeune montagnarde se claque contre la sienne. Dans un réflexe stupide et peu utile, il remonte son bras pour compenser le recul du coup qu'elle venait de lui mettre et qu'elle ne s'étale pas par terre devant ses yeux. Quasiment aussitôt, il laisse son bras retomber pour la voir une fois de plus s'éloigner et mettre un terme au moment qui n'avait déjà que trop duré. Mais finalement, comme une blague récurrente entre eux ou deux aimants qui sont pas foutus de reprendre leur vie comme si de rien n'était, elle s'arrête de nouveau.

Cette fois-ci, il n'a pas fait demi-tour, il n'a pas tourné les talons, attendant qu'elle parte définitivement de son côté. Les yeux du Pikuni se posent sur le dos de l'Athna dont le soupir lui laisse échapper un énième rire presque muet alors qu'il secoue la tête, laissant ses yeux se perdre sur le sol pour finalement remonter le regard vers elle quand elle articule de nouveau. Et ses yeux retrouve les siens, et il se perd à nouveau. Pas dans ses mots mais dans tous ceux qu'elle ne dit pas. Il la laisse faire, ne l'interrompt pas dans sa drôle lubie du moment qui consiste à le fixer et laisser ses bras se poser sur sa poitrine comme si c'était finalement bien le dernier des connards. Eh, fallait une place pour chacun après tout. Puis elle en rajoute, et cette fois, ça lui échappe. « Bin nous v'là bien. » Si elle le connaît alors, c'est qu'elle commence à le remettre. Une engueulade de plus ou de moins après tout, pour le compte qu'ils tenaient. Puis elle s'avance, toute fière et toute mignonne avant de probablement se confondre en excuses quelques minutes plus tard pour les atrocités qu'elle va sortir. Et pas manqué, en plus, alors qu'il lui accorde un regard bien différent du sien, toujours aussi taquin mais qui lui prouve aussi qu'elle ne le touchera pas comme ça. Bien essayé, la jolie dame, mais il a trois coups d'avance sur ce terrain de jeu. Alors il pose une main sur son cœur, laisse une moue se dessiner sur son visage pour prétendre qu'il était incroyablement et définitivement blessé par ce qu'elle lui sortait alors qu'elle semble bien trop satisfaite de sa petite phrase qu'elle a réussi à sortir sans s'arrêter en plein milieu pour de la bienséance. Et au lieu de partir, une fois de plus elle en rajoute, prolonge le plaisir, au final, ça doit pas lui déplaire tant que ça à elle non plus le petit jeu qui s'installe entre eux.

Mais avant même qu'il n'ait eu le temps de répondre, elle décroise violemment ses bras et quitte son regard pour trouver le sol et jouer à la funambule sans fil. Cette fois, ce n'est même pas un rire à demi mot qui glisse d'entre les lèvres du marchand mais un rire franc et droit. « Je te laisse te casser la gueule ou je te rattrape avant que tu tombes ? » La question s'accompagne d'un regard qui ne la quitte pas d'une seconde alors qu'il se prépare à la rattraper mais qu'il préfère jouer un peu. Comme un chat avec la souris, comme un jeu qu'ils ont entamé sans même le réaliser vraiment. « Sauf si le fait de me connaître change la donne. Si tu me considères simplement comme un marchand de tapis, je vais probablement devoir te laisser t'étaler par terre. Comprends-moi, ça me fera une sacrée histoire à raconter. Et puis une vraie, cette fois. » TC passe une main sur son visage avant de la laisser glisser vers la demoiselle et lui remonter le menton du bout des doigts pour qu'elle le regarde, pose ses yeux dans les siens. « En même temps, je ne jouais pas. Parce que tu joues toi ? » Il lui pose la question de ce ton charmeur, de ce ton qui fait qu'il n'y a plus qu'elle et lui et que rien d'autre n'existe. Et puis sans attendre la réponse il coupe la distance entre eux et passe un bras dans le dos de l'Athna. Ni trop haut, ni trop bas. Malgré la proximité installée, il garde une certaine distance, celle qui le donne capable de la tenir tout en la laissant apte à se défiler. « Marchand de tapis peut-être mais il semblerait que la chevalière soit devenue demoiselle en détresse. » Si elle veut jouer, alors lui aussi il peut. Jouer avec cette arme qu'il connaît mieux que personne, mieux que lui même : le poids des mots.

Son regard se pose une fois de plus dans les yeux de celle qu'il tient d'un bras, cherchant malgré lui à maintenir leur équilibre à tout les deux sans rien laisser paraître et il finit par détourner son regard, de cet air dédaigneux qu'elle avait elle-même pris quelques minutes auparavant. « Par contre, évite de me traiter comme ton père, gamine, ça fait un peu mal à mon ego. » Et puis il rit, et lui offre une nouvelle, énième porte de sortie alors qu'il est capable de se satisfaire de ce moment pour la décennie à venir. « Peut-être que tu veux crier à l'aide ? Ou alors partir en rampant ? Tu sais, j'comprends bien qu'un charlatan comme moi ne sois pas assez bien pour ta belle bouille. » Et dans ces mots, il laisse sa main glisser et quitter son dos sans réellement le faire. Il ne retrouve pas vraiment une position complètement à lui mais plutôt cet entre deux prêt à intervenir tandis qu'il hausse les épaules et finit par dire. « Par contre, tu me dois toujours un vêtement. Alors tu veux la jouer comment, celle-ci, Luna ? » Il insiste volontairement sur ce nom qui n'est pas le sien mais qui le va si bien, le laisse glisser entre ses dents comme si c'était le seul mot qui avait réellement un sens dans tout ce petit jeu.

Parce qu'au fond ça n'avait pas de sens ce qui se passait entre eux, l'alcool le rendait encore plus imprévisible et stupide que d'ordinaire et ne manquait pas non plus d'effets sur la demoiselle. Il devait exister quelque chose comme être trop ivre et pourtant, si c'était ça, être trop ivre, TC voulait bien l'être tous les jours.


Dernière édition par Theodore-Charles Jones le Jeu 4 Avr - 0:29, édité 1 fois
Nuna Cortez
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le Sam 27 Oct - 2:09


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you keep me under your spell

Nuna Cortez & TC Jones


(1er septembre 2118 / fête des récoltes chez les Pikunis)


Oh, elle se souvenait de lui, maintenant, Nuna. Elle ne l'avait même jamais réellement oublié ; dès le lendemain, elle avait entassé les quelques bribes qui lui restaient de leur brève rencontre dans les tréfonds de sa mémoire, là où elle n'irait jamais les retrouver. Mais celui qui se dénommait TC était en train de le faire à la place. Il se souvenait de beaucoup de détails -de beaucoup plus de détails qu'elle, d'ailleurs, et de beaucoup trop de détails pour quelqu'un qui avait probablement autant bu qu'elle ce soir-là. L'entrevue semblait appartenir à un autre monde tant elle faisait appel à des souvenirs lointains. Elle recollait progressivement les morceaux, se construisaient de nouvelles images sans vraiment le réaliser, à la seule aide des brèves descriptions que l'homme lui donnaient. Elle, elle se souvenait d'un mec qu'elle avait brièvement croisé mais chez lequel elle avait décelé une fausseté qui n'allait pas sans certains desseins. Dans tout le discours qu'il avait tenu à la blonde ce soir-là, il avait été charmeur, si ce n'était manipulateur, et elle se souvenait l'avoir laissé derrière elle quand elle avait compris qu'il ne faisait pas partie des personnes avec lesquelles elle avait envie d'échanger, particulièrement quand elle avait un coup dans le nez. Étrangement, pourtant, ces réminiscences devenaient parmi ses idées les plus claires. Tout le reste semblait appartenir à un monde devenu intouchable. « Oh, je sais... » gloussa-t-elle un peu bêtement en laissant sa tête partir en arrière malgré elle, un énorme sourire bête affiché sur ses lèvres. Elle refusait de lui donner raison lorsqu'il s'agissait de souvenirs qu'elle préférait laisser au passé, mais pour le reste ? Oui, elle avait trop bu. Ca se sentait dans la lenteur de ses mots, dans le temps qu'il lui fallait pour les trouver, dans l'équilibre précaire duquel elle devait se contenter, dans la moiteur de sa peau, dans le vitreux de ses yeux. Lui, il ne bougeait pas vraiment, et elle ne comprenait pas comment il faisait. Il n'y avait pas encore assez de temps qui s'était écoulé pour qu'elle ait oublié la façon dont ils s'étaient trouvés ce soir. « Mais moi j'parle pas encore toute seule dans la rue ! » D'un index un peu mollasson, elle désignait TC, un brin moqueuse. Des deux et malgré la fascination étrange qu'elle avait pour ce sourire débile dont il ne se départait pas, elle restait persuadée qu'il était celui dans le pire état.

Mais comme si elle était en plein rodéo, Nuna passait d'un extrême à un autre sans aucun avertissement. Finis les rires débiles, quand il la caractérisait fièrement en quelques mots, à deux doigts de l'insulter. Elle n'était pas gentille, Nuna. Ou plutôt, si : elle était trop gentille, trop bête, trop naïve. On le lui avait déjà trop dit. Ce soir, elle contre-attaquait. C'était des remarques qui faisaient mal lorsqu'elles venaient d'un père ou d'un ami; c'était des remarques qui détruisaient lorsqu'elles venaient de soi-même... mais de quelqu'un qu'on ne connaissait pas, c'était des remarques qui ne valaient pas grand chose d'autre qu'une levée de boucliers. Il riait, lui, probablement parce qu'il devait l'avoir saisie plus qu'elle aurait aimé se laisser saisir. Du hoquet, peut-être, ou de l'irrévérence qu'elle avait face à la description de leur unique souvenir commun. Et Nuna, elle n'aimait pas qu'on se moque d'elle. Elle n'aimait pas qu'on lui donne l'impression d'être plus paumée encore qu'elle se savait l'être. Lui, à la regarder comme ça, à rire de tout ce qu'elle faisait et disait, lui donnait la sale sensation d'être à mille lieues de là. Dans un soupir et parce qu'il y avait une seule chose qu'elle détestait encore plus que tout ça réuni, elle se confondit en excuses, à nouveau. En même temps que les souvenirs de ces quelques minutes qui appartenaient à un autre siècle lui revenaient, s'imposaient à elle la sensation désagréable d'avoir donné de quoi être détestée à quelqu'un. En-dessous de l'aigreur qu'elle ressentait pour l'inconnu, ça lui tordait à nouveau les boyaux. Elle savait d'ores et déjà que le principal exercice, demain, entre une migraine et un retour chez elle, consisterait à tenter d'éluder la culpabilité, de se dérober à ces nouveaux souvenirs et à ceux qui étaient réapparus sans qu'elle ne demande rien. En attendant, la seule option viable qui lui restait était de colmater la brèche. Pour ne plus jouer à ce drôle de jeu avec le monsieur donneur de leçons, elle devait faire ce qu'elle avait fait la dernière fois : prendre la poudre d'escampette.

Elle ne savait pas vraiment ce qui lui donnait encore la force d'être debout, ou de bouger quand elle arrivait à le faire. Le sol l'attirait autant qu'il la repoussait, et ça donnait lieu à de drôles de démarches, de drôles de statures dont elle se rendait malheureusement bien compte. C'était peut-être pour ça qu'il était si facile de danser, pour elle, une fois les veines envahies de ce doux poison alcoolisé. Et lorsqu'elle s'excusa, Nuna, c'était pour mettre un terme à tout ça, peu importe ce dont il pouvait bien s'agir, peu importent les souvenirs que ça pourrait lui laisser au réveil. Et lui, il riait encore, et il la prenait au dépourvu. A chaque échappatoire dont elle se créait la possibilité, il trouvait un moyen d'attiser le feu de sa rancoeur. Elle ne s'arrêta pas, pourtant, se contenta de soupirer en lui passant à côté, bien décidée à en finir par cette séance de torture nocturne. La piste de danse l'attendait. Ou son lit. En le cognant malgré elle, Nuna abandonna tout espoir d'arranger les choses. Elle n'avait pas la force de se retourner, encore moins de s'excuser une énième fois -surtout si ça ravivait une quelconque envie de réplique du côté adverse. Elle sentit une prise, pendant ce qui lui parût être un centième de seconde, mais trouva encore le moyen de tenter de s'y arracher. Même si elle en donnait l'impression, elle n'avait pas besoin d'aide. Elle voulait juste s'arracher à la situation comme on arrachait un côté à sa plaie, quand on avait découpé ses concombres avec un peu trop de vigueur et de conviction. Il serait temps de panser ses blessures plus tard, d'accepter l'embarras et la culpabilité quand ils seraient devenus son unique préoccupation, comme elle l'avait toujours fait. Quand on voulait oublier assez fort, on finissait toujours par y parvenir. C'était une balade plutôt douce que celle de l'omission volontaire; tant que personne n'était là pour triturer la plaie à nouveau, même des années après, comme une savoureuse revanche préparée depuis trop longtemps.

Et de retour seule au milieu de sa rue pavée, Nuna pensait être délivrée de tout ça. Bientôt, elle serait de retour sur la piste de danse ou sur un des longs bancs abandonnés par les couche-tôt. Elle ne marchait pas tout à fait droit, se sentait glisser sur les pavés courbés, mais elle s'en moquait. Elle avait laissé derrière elle le fauteur de troubles, et glissé les lanières de ses sandales sur son seul index, par-dessus son épaule, déjà prête à célébrer avec un grand sourire son retour à la civilisation. Elle n'avait franchi qu'une dizaine de mètres, pourtant, lorsqu'elle entendit l'homme reprendre, toujours aussi convaincu. C'était son prénom, cette fois, qu'il s'amusait à essayer de deviner. Elle avait presque oublié qu'elle lui en avait donné le défi. Courroucée, lasse, elle se retourna lentement, laissant son bras retomber contre son corps. Cette fois-ci, c'était lui qui la retenait. Dos à l'agitation, elle faisait face au vide du village endormi... et à lui. Nuna, quand elle croisait les bras comme elle le faisait maintenant, c'était pour se donner de l'assurance. Il l'avait poussée trop près de ses retranchements, et sa politesse s'était évanouie pour quelques minutes au moins. Si elle avait dû lui donner un nom, à lui, elle l'aurait appelé Crétin. Ou TC, c'était pas mal, aussi. Assez bizarre et indéchiffrable pour le définir. Mais pour une raison qui lui demeurait étrangère, lui, il continuait de souvenir comme un débile, et surenchérissait en la rabaissant plus bas que terre. Était-elle définitivement trop gentille pour qu'on la prenne au sérieux quelques remarques acidulées ? Elle l'était au regard de l'homme, en tout cas, qui, d'un regard et d'un sourire, l'infantilisait plus que personne ne l'avait probablement jamais fait avant lui. Agacée, avec un claquement de langue qu'elle ne chercha même pas à étouffer, elle profita de n'avoir plus grand chose à ajouter pour vivement arracher la main que l'homme avait portée à son cœur. « Monsieur est vraiment bon au grand jeu de la comédie » siffla-t-elle alors que ses doigts la démangeaient maintenant d'une claque pour enfin lui ôter ce sourire suffisant. Elle se demanda pendant une seconde si ce genre de comportements pouvait rendre heureux, dans la vie; si elle, avec sa tendance à la tendresse, n'avait pas raté la sienne. Lui, avec la sagesse de l'expérience qu'elle n'avait pas, avait peut-être compris des choses qu'elle n'avait pas encore comprises, et cette simple pensée lui colla un frisson.

Mais elle se faisait rattraper, Nuna. Elle avait dû faire demi-tour trop vite, marcher trop vite ou parler trop vite; peu important. Sa tête la quittait un peu trop d'un coup, ses jambes aussi. Le monde devenait encore plus flou, son champ de vision diminuait. Et lui, il rit aussi fort qu'elle lorsqu'il s'était présenté. C'était de bonne guerre, ne pût-elle s'empêcher de penser malgré toute son envie de le voir s'étouffer de rire. Mais elle venait de le titiller, et en voulait beaucoup plus à son corps de la lâcher qu'à l'homme de sauter sur l'occasion pour la chambrer, encore. Du regard, elle guettait les murs de chaque côté de la rue. A droite ou à gauche, c'était du pareil au même : il y avait trop de mètres pour qu'elle arrive à les franchir avant de s'écrouler, si elle devait s'écrouler. Malgré elle, elle fusilla brièvement du regard l'homme avant d'à nouveau et désespérément chercher un appui au plus près. Il parlait un peu trop pour ne rien dire mais sans qu'elle ne comprenne vraiment comment, elle se retrouvait à nouveau à le regarder comme une débile. Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre qu'il avait glissé son doigt son son menton et c'est un air perdu qu'elle le fixait. Jouer ? Jouer à quoi ? Ils ne jouaient à rien, mais elle espérait qu'elle avait gagné.

Nuna ne voulait pas, mais ce tuteur qu'était devenue la main posée dans son dos la rassurait. Et lui, il n'avait pas la tête qui tournait ? Il n'avait pas bu la même chose, peut-être, ou les mêmes quantités ? Elle arrivait à respirer un peu plus calmement, d'un coup, avec le support de l'homme, et s'autorisa même à clore ses paupières une seconde en espérant reposer ses yeux, sa tête, son estomac et tout ce qui faisait que la terre avait un drôle d'air, ce soir. La trêve, cependant, ne fût que de courte durée. « Jsuis pas une demoiselle en détresse ! » s'offusqua-t-elle en tentant de le repousser brutalement des deux bras, les sourcils sévèrement froncés par l'aigreur. Elle s'efforçait de rester droite, ancrée au sol, comme l'était une personne normale. Piquée dans son orgueil, elle réalisait qu'elle l'avait vue venir dès le début, pourtant, la remarque. Elle lui avait donné les armes, en répondant à ses provocations. La fuite aurait été sa salvation. Maintenant, elle devait faire avec la revanche de ce TC et l'alcool qui lui faisait perdre le peu de moyens qu'elle avait en temps normal face à toute forme de conflit. « Quand est-ce que les gens vont comprendre que j'ai pas besoin qu'on me sauve ? » Piquée à vif, elle chouinait comme une gamine qui avait oublié qu'elle n'était pas seule avec sa gestion de l'alcool. Une sandale conclut son larmoiement puéril en glissant de son index, tombant à terre dans un bruit vif et clair qui résonna dans toute la rue.

Mais le soubresaut que fit le petit cœur qui baignait dans l'alcool n'avait pas grand chose à voir avec l'éclat sonore. Pour la première fois, il ne la regardait plus de haut. Il la regardait avec mépris, et c'était encore plus douloureux. Les lèvres entrouvertes, elle le regardait comme s'il lui arrachait les tripes. « Déso--lée... » hoqueta-t-elle à nouveau, comme lancée dans une course cyclique d'insultes et d'excuses. Elle n'avait même pas pensé à mal, en le comparant à son père. Elle faisait du mal sans s'en rendre compte et ça, c'était plutôt inédit pour quelqu'un qui craignait de faire du mal même en choisissant chacun de ses mots avec un soin réfléchi et une précision d'apothicaire. TC riait à nouveau, pourtant, comme s'il avait passé l'éponge en une seconde. Nuna, elle, continuait de le regarder comme si elle était à bout de souffle, cherchant la combinaison des quelques mots qui pourraient rattraper cette bourde-là -au moins cette bourde-là. « Cr-crier à l'aide ? » Elle répétait bêtement alors qu'elle jurait sentir son sang prendre feu de gêne, de peur d'avoir compris ce qu'il était en train d'essayer de lui dire. Belle bouille ? On se moquait rarement d'elle à ce point. « Pour moi... ? » La main de l'homme quittait lentement son dos et dans un réflexe qu'elle aurait préféré ne pas avoir, Nuna s'accrocha à son avant-bras. Sans lui, elle avait peur de tomber. « T'emballe pas, tu m'as juste emmenée faire pipi ! » En réalisant qu'elle s'était agrippée à lui et de peur d'alimenter de drôles d'idées, elle lui rendit brusquement son bras. « Je veux la jouer assise... » souffla-t-elle en fuyant son regard, cherchant aux alentours un endroit où s'étaler ne dérangerait personne. Il l'avait bien fait, lui, avant qu'elle le trouve. Qu'on lui foute la paix, enfin. « Mais si t'as pas mis de sel sur ton vin, je peux plus rien pour toi. » Elle planta finalement son regard dans celui de TC, comme s'il avait manqué une évidence. « Tu veux quand même pas que je te file ma robe ? » Le regard moqueur, elle lui tapota l'épaule avec un peu de condescendance mais surtout des excuses que cette fois elle n'exprimerait pas autrement. Il porterait mal le décolleté, gloussa-t-elle silencieusement avant de se détacher de lui pour de vrai et de se diriger vers le mur de droite, totalement aléatoirement et d'un pas peu convaincant. « M'appelle plus Luna », demanda-t-elle en cours de route, dans une simplicité et politesse proches de celles avec lesquelles on pouvait demander un verre d'eau à table. En arrivant face au mur, elle y posa les deux mains de soulagement et prit une grande inspiration, penchée au-dessus de ses pieds nus. Les blocs de pierre sous ses doigts avaient réussi à miraculeusement récupérer un peu de fraîcheur pendant la nuit et, avec un sourire fatigué, les paupières closes, elle laissa tomber sa deuxième sandale au sol avant de se plaquer entièrement contre le mur, presque comme si elle cherchait à l'enlacer. Sans aucun doute, si Nuna avait été un chat, elle aurait ronronné de plaisir. La fraîcheur venait calmer la peau brûlante de ses bras, de sa poitrine et de son visage brûlants. Doucement, elle se laissa glisser contre la pierre jusqu'à s'asseoir sur ses pieds, les mains toujours collées au mur, les yeux toujours fermés. Elle reposait ses yeux; c'est ça, elle reposait ses yeux. « J'ai pas peur de toi, TC. Et pis, tu dois pas être un si mauvais père que ça. » Même s'il l'avait rabrouée et moquée, il l'avait aussi aidée à trouver les latrines et à tenir debout. Il ne devait pas si mal s'en sortir avec sa progéniture. Sur cette conclusion sortie de nulle part, les bras de Nuna retombèrent lourdement sur ses cuisses. Elle se calait plus confortablement contre la maison, frottant son visage contre la pierre comme s'il s'était agi d'un oreiller. « J'vais aller danser. J'vais danser. Tu sais danser, TC ? » La voix était pâteuse, déjà presque endormie. Mais elle voulait danser, Nuna. La fête n'était pas finie, les bouteilles de vin non plus.
Theodore-Charles Jones
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Modo

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le Mar 6 Nov - 0:55

TC n'était vraiment pas prêt à revoir la belle face à lui. Celle qui trouvait sa place dans les étoiles, près de la Lune n'était pas faite pour devenir réalité. Et si quelque chose en lui lui disait que c'était tout, sauf une bonne idée, il était incapable de tourner les talons et s'en aller. Parce qu'elle est l'incarnation même d'une vie plus simple. Celle durant laquelle les mensonges tissaient sa vie avec une facilité et une aisance déconcertantes. Celle pendant laquelle son père était encore en vie, ou sa mère ne perdait pas encore la tête. De longues années s'étaient écoulées et le souvenir du marchand s'était tissé comme tous les autres, sauf que celui ci était entouré d'un fil un peu doré. De ces souvenirs qu'on voudrait raconter encore et encore, pas tellement pour les autres mais plutôt pour soi, se rappeler. Il avait besoin de cet éclat de lumière du passé pour continuer à avancer. De cette vision trouble et probablement trop enjolivée pour continuer d'y croire, encore et encore. Mais l'idiot ne peut pas s'empêcher de rester, éclater son souvenir doux et confortable pour une vérité qu'il n'est pas prêt à voir. Mais il s'en fout, tant qu'elle est là. Tant qu'il peut dessiner son visage clairement, tant qu'il peut profiter de sa voix. Dans ce sourire qui ne le quitte pas, ses yeux glissent lentement de l'épaule au doigt de la jeune femme qui le pointe. Les mots mettent trop de temps à atteindre ses oreilles fatiguées, un peu usées par ses propres conneries et pourtant, quand ils le font, le voilà qui rit. « Touché. » Après tout, il parlait bel et bien seul lorsqu'elle avait croisé son chemin. Perdu dans des démons qu'il ne comprend toujours pas, dans des souvenirs dont il ne se souvient pas. Et c'est peut-être ça la réponse à tout, elle, au milieu de rien. De ce rien qui a construit sa vie jusqu'à aujourd'hui. Personne n'a jamais su lui dire la vérité, personne n'a su l'aimer comme il le voulait, le voir comme il était. Et puis Luna était arrivée, de son regard perçant et sa voix tendre, elle l'avait révélé au grand jour sans même le connaître, avait assis l'atroce vérité sans prendre de chemins détournés.

Et elle le faisait encore ce soir, toujours sur le même ton, celui de celle qui sait, qui n'a rien à cacher. Et puis tout bouge, tout tourbillonne. L'ouragan qui caractérise la jeune Athna à ses côtés fait ses preuves une fois de plus et lui laisse des marques toutes plus indélébiles les unes que les autres. Parce qu'il n'arrive pas à la saisir totalement, qu'aussi réelle qu'elle soit devenue ce soir elle reste aussi inaccessible que lorsqu'elle était un simple mirage. La Luna de ses rêves ne lui révélait jamais toutes ses vérités et la Luna de sa réalité lui cache chacun de ses secrets. Pourtant Jones s'en fout, il se refuse à abandonner, enveloppé dans ce tourbillons d'émotions et de mots qui s'enchaînent par moment plus vite qu'il ne le voudrait. Tant pis, qu'il se dit, rien n'est parfait. Sauf peut-être elle et le fait de se sentir vivant, d'avoir oublié toutes les peines et les ressentiments. Puis comme le vent et la nuit, comme ces étoiles qui s'éloignent en un clignement d’œil, l'enfant de la Lune s'éloigne et lui offre cet espace de vie. Ce moment où il est à nouveau seul, ou l'aura de la belle s'éloigne lui écrase la poitrine. Mais c'est pour le mieux, en vérité. C'est toujours mieux que de finir par s'entre-tuer, se briser le cœur et s'éclater l'âme. Et puis le tout se tourne et se retourne une fois de plus, leur danse nocturne avance trop vite pour le cerveau de l'homme perdu. Il ne suit plus chacun de ses mouvements, se contente de ce qu'il attrape, au gré du vent. Qu'importe, tant que ça dure encore. Qu'importe, tant qu'elle reste encore. La langue de la brunette qui claque offre un nouveau tempo, changement de rythme et de décors. Tous les deux seuls face au monde, face à tout ce qui s'éloigne d'eux pour ne les réunir qu'entre eux. TC pose son regard sur la jeune femme alors qu'un frisson lui parcourt le dos, de la nuque jusqu'aux reins. De ses rêves jusqu'à l'instant qu'il tient entre les mains. Sa voix se veut plus sifflante, plus perçante. À son tour, au final. Touché. Qu'il pense sans articuler alors qu'il l'a voit s'agiter, à deux doigts de craquer. Tout ça l'amuse un peu trop, il aurait presque honte de l'avouer.


Puis vient un instant unique, de ceux qui coupent le souffle et font perdre toute notion du reste. La tendre innocente se retrouve au creux de ses bras et lui, ne sait pas s'il a bien fait de faire ça. S'il fait bien de continuer dans cette vois là. La sirène qui chante sans même s'en rendre compte et en train d'arracher son cœur meurtri pour le faire sien alors qu'il n'en veut plus, lui. Il avait trop mal, trop peur, trop tout pour continuer à être simplement lui, alors tant pis, il lui offrait, se l'arrachait à pleine main pour le lui donner. Sauf qu'elle n'en veut pas, de ce cœur complètement cassé et il le sait, il ne le sait que trop bien pour l'ignorer. Le pikuni se délecte de son rire comme de cet alcool dont il a abusé, meilleur cru qu'il n'a jamais goûté. Les contacts se multiplient et la brèche entre le bien et le mal se diminue de plus en plus, au lieu de ça, la folie du moment la remplace. Celle dans laquelle tous les coups sont permis, dans laquelle ils n'ont rien à perdre, ni elle, ni lui. Sans être trop optimiste sur la suite des événements il profite malgré tout du moindre instant qui s'éternise. C'est sans doute pour ça qu'il fait tout pour la repousser. De ces mots qui disent « laisse-moi » découlent en fait des maux qui murmurent « reste avec moi ». Mais ça il ne peut pas lui avouer ni même lui accorder. Trop peur de se montrer pour ce qu'il est, d'être ce qu'il est vraiment. Alors il rit tendrement lorsqu'elle s'offusque de sa remarque, la retient de toutes ses forces quand elle éclate ses deux bras contre son torse. Ne lui accordant pas une grimace, il se contente de se mordre les lèvres pour cacher l'importance de l'impact, accentué par la fatigue et l'alcool. Par ce rêve dans lequel il vit depuis des années maintenant.

Pourtant, la remarque qui suit le fait hausser un sourcil. Le rêveur s'attendait à tout, sauf à ça. Finalement il avait peut-être visé un peu trop juste, un peu trop loin dans un terrain qu'il ne maîtrisait pas pour le moins du monde. Un simple « Quoi ? » lui échappe des lèvres alors qu'elle lui rétorque qu'elle n'a besoin de lui ou de personne. Et ça, étonnamment, il n'en avait jamais douté, ni avant, ni maintenant. Pris de court, il s'arrête un instant de penser, d'être lui-même et même son sourire lui échappe des lèvres. Jones réfléchit, piqué dans son propre orgueil, ayant réussi tout ce qu'il ne voulait surtout pas faire. Et merde, putain. Mais l'alcool encore trop là, le cerveau encore trop à la ramasse, il finit par prendre le pli lui aussi, changer de fusil d'épaule plus rapidement qu'il n'en faut pour le dire. Son regard s'assombrit, se détourne et se perd dans le néant qui les entoure. Peut-être parce qu'elle lui a fait peur en réagissant ainsi, qu'il se dit et s'avoue qu'il est tout sauf vraiment bon pour elle. Pas besoin d'être un génie pour le savoir, il n'est bon pour personne, pas même lui-même. C'est sans doute pour ça qu'il lui offre cette nouvelle porte de sortie, indélicate au possible et sans doute plus dure qu'il ne l'avait initialement voulu. Mais tant pis, c'est fait. Le rire s'échappe à nouveau, les entoure tous les deux quand le brun retrouve le regard de sa compagne du soir. Ce regard bien différent, qui ne dit plus la même chose, ne laisse plus passer les mêmes émotions.

Peut-être qu'il est allé trop loin cette fois-ci. Peut-être qu'elle ne sera vraiment plus qu'un éternel souvenir. Le doute s'installe dans l'esprit du baratineur. Normalement, il est plutôt doué à ce jeu là. Il maîtrise les mots comme personne, à cet avantage instinctif et diplomatique sur quasi tous ceux qu'il croise. Des années entières à apprendre un art qu'il maîtrise tellement qu'il arrive à se faire avoir lui-même et tout ça pour quoi ? Blesser la seule personne qu'il ne veut pas blesser ? Atteindre la seule femme qu'il aurait vraiment voulu apprendre à apprivoiser ? Alors il tente de se rattraper aux branches, changer la donne et lui faire oublier. Mais la vérité c'est qu'il est incapable de renverser la tendance parce qu'elle lui a coupé l'herbe sous le pied. Pas foutu de comprendre comment ses mots avaient pu avoir un tel impact sur le regard de sa cadette, il se perd et s'enfonce dans une façade qu'il espère suffisante. Il faut dire qu'il n'y a plus que deux options face à lui, soit il s'effondre et s'en va, soit il essaie d'effacer ce souvenir comme il peut, pour elle, que son regard redevienne plus taquin, plus malin. Le marchand ne supporte pas le poids des yeux noirs qui le fixent et il est vraiment à deux doigts d'abandonner, tout laisser tomber. Pour son bien à elle, qu'elle retrouve ses étincelles. Quel connard d'avoir réussi à changer ça, enlever la lueur de la Lune, la brillance de la nuit. Quel connard d'être autant lui-même pile au moment où il ne faut pas.

Mais Luna répond, elle répète difficilement ce qu'il dit, pose les questions qui lui a posées. La brune lui renvoie ses propres mots et ses propres conneries en pleine gueule. Miroir terrible qui défait tous les masques, montre la saleté derrière le paraître. Putain, comme s'il avait besoin de ça. Incapable d'articuler un mot de plus c'est au tour de son regard à lui de perdre tout son éclat. Il ne peut plus faire semblant, il n'arrive plus à faire comme si de rien n'était. Alors tant pis, il abandonne, baisse les bras et la laisse l'achever. Son bras quitte lentement le dos de la jeune femme, un adieu silencieux dans des regrets qu'il n'arrivera pas à avouer. Mais l'enfant de la nuit lui saisit le bras, des pics glacés traversent son corps tout entier alors qu'il retrouve son regard, cherche à comprendre ce qu'elle essaie de faire. Un haussement de sourcil un peu perdu, une remarque qui se glisse entre eux et TC lui, est déjà ailleurs. Loin d'elle, là où elle sera mieux, où elle trouvera mieux. La violence du geste qui suit le laisse toujours aussi perplexe, s'il n'était pas clair elle était aussi loin de l'être. Cherchant à retrouver son équilibre malgré le changement de force soudain, il l'écoute souffler des mots sans les entendre. C'est le moment de partir, n'est-ce pas ? Le moment d'abandonner réellement et baisser les bras ?

Alors pourquoi au lieu de ça, il laisse sa deuxième main rejoindre son avant-bras ? Pourquoi au lieu de ça, il fixe les gestes de la brune sans bouger d'un poil ? « Quoi ? » Qu'il articule à sa remarque sur le vin alors qu'il avait oublié ses propres mots dans tous ses maux. Et puis elle en rajoute, en plus. Elle le laisse dans un doute qu'il ne connaît que trop peu, prend sa place dans un terrain qu'il est sensé maîtriser le mieux. « Quoi ? » Qu'il répète la voix cassée, alors qu'elle lui tapote l'épaule et que ses yeux cherchent à la retrouver, comprendre ce qu'elle veut de lui alors que lui-même ne sait plus vraiment qui il est. Puis elle s'éloigne lentement, doucement, lui donne un ordre. Ne plus l'appeler Luna. Pourquoi pas. Mais en même temps, il ne l’appellerait plus vraiment, non ? Vu tout ce qui venait de se passer, toute cette douleur qui se chargeait à nouveau dans son cœur ? C'était foutu à tout jamais, pas vrai ? « D'accord. » Qu'il acquiesce par principe, complètement paumé dans cette réalité qu'il regrette d'avoir autant cherché. Sans bouger, sans s'approcher, il l'observe se coller au mur dans un regard de plus en plus étonné. Non mais elle fout quoi, au juste ? Il a vraiment péter les plombs et il est en train de rêver, ça y est ? TC se pince le bras comme par réflexe et secoue ce dernier sous le coup de la douleur, s'offrant un regard noir à lui seul par la même occasion. Décidément, vraiment de plus en plus con.

Le pikuni s'apprête à partir, la laisser, tout laisser. Un pas, un simple pas et la voix de l'autre se fait de nouveau entendre. Son regard retrouve la carcasse recroquevillée et dans un soupir, il l'écoute à nouveau parler. Comme le condamné qui attend une sentence qu'il connaît déjà. Le coup de grâce pour l'éloigner à tout jamais. Mais au lieu de ça, elle lui offre une drôle de vérité. Celle qu'il n'est pas vraiment prêt à encaisser. Elle n'a pas peur de lui, là où lui, est terrifié de son propre reflet. Son cœur se retourne, loupe trop de battements pour que ce soit bon pour la santé et il n'entend qu'à moitié la suite de sa phrase. Son regard se baisse, se détourne de celle qui semble le voir bien trop pour son propre bien. Et ça pourrait s'arrêter là, sur cette chute brutale qui lui laisse un énorme poignard dans le cœur. Ça devrait s'arrêter là, sur lui qui tourne les talons et prétend que rien de tout ça n'était vrai. Parce qu'il ne peut pas laisser un mirage prendre autant de place, lui faire autant de mal. Mais il ne bouge pas, le regard toujours planté dans le sol tandis qu'elle lui pose une énième question. Son regard retrouve lentement celui de l'alcoolisée tandis qu'il roule des yeux, ferme toutes ses vérités pour un instant. « Allez, lève-toi. J'te ramène là bas et après on s'oublie. » Les mots sont presque un peu froid, beaucoup trop par rapport à tout ce qu'il a articulé jusque là. Mais elle l'a trop atteint, touché là où même sa mère n'y arrive pas. Et ça, il ne peut pas. Pas même pour ses beaux yeux à elle, pas même pour tout ce qu'elle renferme. TC s'avance lentement vers la jeune femme, s'agenouille à ses côtés et glisse de nouveau son bras contre son dos. Cette fois-ci, il n'a pas de blague ou de remarque à lui offrir. Au lieu de ça, il murmure doucement. « À trois. Un. Deux. Trois. » Et les voilà debout ensemble, il laisse le dos de l'athna se poser sur le mur de pierre et en retire sa main qu'il a égratignée par la même occasion. Le regard plus du tout planté dans le sien, il fixe la direction du monde, tout ce monde qu'il n'a pas envie d'affronter alors qu'il saigne encore beaucoup trop de tout ce qu'il est, de tout ce qu'elle lui renvoie.

Mais tant pis, pas le choix. « T'es prête ? Appuie-toi sur moi si t'as besoin pour marcher. » TC tend un bras maladroit vers elle, attendant qu'elle fasse le second pas vers lui, hors de question qu'il fasse tout, pas dans ces conditions, pas avec le pouvoir qu'elle a sur lui. « J'te ramène là bas, t'iras danser et ça ira. » Il se répète autant pour lui que pour elle. Ce besoin de se dire que son emprise et bientôt fini et qu'il va bientôt pouvoir retrouver le confort de son déni. Mais avant ça, il a une dernière chose à dire. Quelque chose qui trotte dans sa tête comme une foutue plaie qui gratte jusqu'à ce qu'on l'écorche à vif. « J'ai jamais pensé que t'avais besoin d'être sauvée. J'crois que si y a bien une personne que j'ai rencontrée durant toutes ces années qui n'a pas besoin d'être sauvée, c'est toi. » Un aveu pour rattraper un malentendu qui le bouffait depuis quelques minutes. Le regard toujours noir et le ton toujours aussi froid, il pointe du menton la direction dans laquelle aller avant d'ajouter. « Et c'est bon, te force pas à me parler. On peut marcher là bas en silence si tu préfères, t'as assez donné. » Et lui, n'avait plus la force de faire semblant ou même de résister. Parce qu'il avait trop peur de ce qu'elle pouvait déceler. Alors le silence c'était encore le mieux, à défaut de partir en courant. Peut-être qu'ils finiraient cette soirée sur un ton moins malheureux, si seulement elle voulait bien lui offrir à lui, cette porte de sortie. Celle qui le maintient en vie, fais de lui l'homme qu'il est aujourd'hui.


Dernière édition par Theodore-Charles Jones le Jeu 4 Avr - 0:31, édité 1 fois
Nuna Cortez
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le Mer 7 Nov - 0:42


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Nuna Cortez & TC Jones


(1er septembre 2118 / fête des récoltes chez les Pikunis)


L'alcool, Nuna ne l'avait jamais vraiment bien tenu. Elle n'en avait jamais abusé, mais ne s'en était jamais privée non plus. Elle aimait l'euphorie si particulière qu'il arrivait à lui insuffler. Elle aimait aussi tout ce qu'elle arrivait à dire plus facilement, tout ce qu'elle arrivait à faire plus facilement, tout ce qu'elle arrivait à rire plus facilement. Elle ne regrettait jamais rien, mais elle ne regrettait jamais suffisamment pour ne plus remettre ça. Mais ce soir, les choses étaient particulières. Elle se retrouvait prise à son propre piège, à celui qu'elle s'était tendu pour se libérer un peu de tout le reste. En tête-à-tête, dans le silence du village déserté, c'était plus difficile d'assumer tout l'alcool dont elle avait abusé. Quand elle n'était pas celle qui aidait mais qu'elle était de l'autre côté du besoin, Nuna se retrouvait propulsée dans ses retranchements, propulsée malgré elle dans ce rôle qu'elle servait trop souvent et trop longtemps, celui de l'incompétente, de la nécessiteuse, de celle qui prenait plus qu'elle n'offrait. Pour une Nuna alcoolisée, c'était une première. Une première et surtout, une torture. Et celui qui profitait du spectacle était bien trop fier de lui et de la situation pour ne pas voler un peu des ressentiments qu'elle diluait savamment entre les rares personnes dont elle considérait qu'elles les méritaient. Alors Nuna avait usé d'une des rares informations que TC avait disséminées ça et là, probablement plus à son insu que consciemment.

Il fallait qu'elle se réconcilie avec le vin qui coulait dans ses veines. Il fallait qu'elle reprenne le contrôle des choses, autant que le liquide venimeux était capable de la laisser faire. Pour ça, il fallait qu'elle laisse l'homme derrière elle, qu'elle le laisse avec pour seule compagnie ce sourire fier qu'elle avait envie de lui arracher du visage avec les ongles. Mais elle n'en était pas capable, parce qu'elle était à deux doigts d'exploser. Il titillait sa patience, il la poussait à bout et l'alcool parlait pour tout ce qu'à n'importe quel autre moment, elle aurait tu.

En faisant demi-tour, en l'acculant de ces souvenirs qui lui étaient revenus non sans un peu d'aide, Nuna se sentait pousser des ailes. Elle ne marchait pas très droit mais elle se sentait la stature d'une reine, de celles qui dominaient le monde. C'était pour ça qu'elle aimait le vin. Mais l'homme face à elle ne l'entendait pas de cette oreille et il continuait de sourire, moqueur, comme s'il ne croyait pas au mensonge qu'elle leur servait à eux deux : celui d'être une souveraine. Lui, c'était bien parce que ses remarques lui glissaient dessus qu'il prétendait être touché. Dans le reflet qu'il lui renvoyait d'elle, Nuna voyait le pathétisme de celle qui se laissait trop facilement emporter par les émotions qu'autorisait l'alcool. Elle voyait la maladresse, l'enfantillage, toute la méchanceté qu'on ne croirait jamais d'elle.

C'est peut-être l'agacement, la vexation ou la colère qui firent subitement resurgir toutes les effluves d'alcool qui faisaient faillir son équilibre. C'était le pire moment pour que son corps l'abandonne, même quelques secondes ou minutes seulement. Il suffisait devoir les réaction de TC pour en être convaincu : il savourait la situation, il savourait d'être le chevalier qui aidait la demoiselle en détresse. Mais elle n'était pas une demoiselle en détresse; ou si elle l'était, ce n'était pas une vérité qu'elle était prête à entendre d'un inconnu aussi présomptueux. Alors elle lui hurla dessus, se débattit de la prise de quelqu'un dont elle ne voulait pas de l'aide ou plus de la présence. Oubliées la politesse, la bienséance et les excuses. L'inconnu lui avait arraché le peu de fierté qu'elle arrivait à réunir à l'aide de force de conviction et qui, fragile, volait en éclat dès qu'elle rencontrait le moindre impact sur son chemin. Mais parce qu'elle avait bu, cette fois, Nuna ne se recroquevillait plus dans les non-dits et les sourires sages. Elle se débattait au milieu de l'image qu'on avait d'elle et qu'on lui donnait d'elle-même. Si même un inconnu lui renvoyait en plein visage tout ce qu'elle s'évertuait à essayer d'oublier depuis des années, alors existait-il vraiment une porte de sortie à tout le mal qu'elle pensait d'elle ? Même sa sandale l'abandonnait. « T'as bien entendu ! » hoqueta-t-elle alors que son regard continuait de se perdre sur le dallage du sol, sur les murs de chaque côté d'eux, sur la rue qui s'étendait derrière l'homme -partout sauf sur le visage de ce dernier qui, en tenant un discours qu'elle avait trop entendu, probablement surtout d'elle-même, lui volait un peu d'elle. « J'en ai marre de ceux qui sont mieux que moi ! » En prenant une longue inspiration sifflante, le regard embué, elle releva le nez vers lui.

Mais elle s'en rendait tout aussi violemment compte, Nuna, qu'elle était également du mauvais côté de la barrière. La lueur moqueuse et taquine qui possédait le regard de l'homme jusque-là avait disparu pour laisser place à quelque chose de beaucoup plus sombre. Elle avait réveillé des démons, elle aussi, et elle en oublia instantanément les siens. Les excuses, elle les lui donnait. Elle lui donnerait par dizaines si ça pouvait faire disparaître cette obscurité qui avait pris possession de ses iris, cette sévérité qui paralysait ces traits. Elle voulait voir revenir la légèreté des railleries, même si de la bataille, ce serait probablement elle qui ressortirait blessée. Elle savait panser ses propres plaies. Ce qu'elle ne savait pas faire, c'était endurer une telle froideur dans le regard d'un autre. Ce lui faisait plus de mal de se perdre dans ce regard-là que de supporter l'image, aussi outrageuse soit-elle, qu'on pouvait lui renvoyer d'elle.

Mais malgré ce que son cœur et son esprit essayaient de lui transmettre, Nuna était complètement perdue, valdinguée violemment entre le rôle de blessée et celui de tortionnaire. Elle répétait bêtement ce qu'il disait, parce qu'elle ne comprenait pas ce qu'il voulait dire. Autant qu'elle détestait cette idée, elle était consciente qu'il était, à ce moment précis, son seul repère. Le reste du monde paraissait bien loin, les rues interminables, la piste de danse et le banquet inaccessibles. Sans qu'elle ne comprenne pourquoi elle se permettait une telle fantaisie, elle s'accrocha à lui quand il la lâcha, et il lui fallût deux secondes à peine pour reprendre son geste, aussi violemment que si elle n'en avait pas été responsable elle-même. Mais c'est lui qui la retint, alors, posa sa main sur son avant-bras comme s'il s'attendait à ce qu'elle s'écroule devant lui, maintenant qu'elle n'avait plus rien pour pour la retenir. Mais dans le silence de TC, elle retrouvait un peu de force, semblait capable de gagner du terrain. Pour la première fois, ce n'était plus elle qui buttait sur ses remarques. Les rôles étaient inversés. « Mais t'es sourd ou quoi ? » se moqua-t-elle bien plus bêtement qu'elle se le serait autorisé en temps normal. Mais il si elle était railleuse, Nuna, elle ne perdait pas une miette de la détresse qui semblait continuer à s'insinuer dans les traits de TC, dans toute l'aura qu'il dégageait. Alors plutôt que de confronter les résultats de ce qu'elle avait laisser s'échapper, Nuna laissa l'homme là, une fois encore. Mais cette fois, elle ne partait pas. Elle cherchait le réconfort d'un autre contrefort que l'homme, et c'est un mur qui l'accueillit.

Le monde tanguait; pas autant que ses idées. Leur flot devenait insaisissable et c'était sans doute ça qui faisait battre son cœur si fort contre ses tempes. Elle n'avait jamais été confrontée à ce genre de défis avec autant d'alcool dans le sang; ça lui donnait l'impression de ne jamais avoir vraiment connu les effets de l'alcool avant maintenant. La fraîcheur des pierres semblait cristalliser ses pensées, les rendant presque à nouveau accessibles. Elle pouvait sentir sa peau perdre de sa chaleur étouffante, qui migrait vers le froid du mur comme s'il l'avait toujours cherche. Un frisson lui parcourut l'échine; son souffle s'apaisa. Son visage cherchait la fraîcheur salvatrice et bientôt, elle offrit à ses jambes un peu du répit qu'elles réclamaient depuis quelques minutes. Les paupières toujours fermées, avec un sourire calme, elle s'adressait à celui qui devait encore rôder non loin de là. Elle n'avait pas entendu ses pas mais peut-être avait-il fini par quitter les lieux et l'alcoolisée. Elle l'aurait bien mérité; elle était devenue le genre de personnes qu'elle aimait aider lors de ces soirées endiablées, mais elle était surtout devenue une de ces personnes cruelles qui se plaisaient dans la souffrance des autres. Derrière ses paupières, l'image du regard de TC restait imprimé. Elle devait le lui dire : il n'était pas quelqu'un de mauvais, et elle n'avait pas peur de lui. Alors les mots étaient maladroitement dits, un peu faibles, un peu tremblants, mais elle les disait à celui dont elle espérait encore la présence à ses côtés. Ses mains retombèrent sur ses cuisses alors qu'elle commençait doucement à s'éloigner du monde réel.

La voix de TC l’électrifia. Elle entrouvrit les paupières, étrangement heureuse de constater qu'il était toujours là -et qu'elle avait raison, il était quelqu'un de bien, malgré toutes les conneries qu'il avait pu lui dire. Les yeux encore mi-clos, elle le regarda s'agenouiller à ses côtés et le fixa sans dire un mot. Le monde autour de lui tournait encore. Il était incroyablement flou et sombre, le monde. Lui, elle le voyait. Il contrastait avec tout le reste et elle tendit une main devant elle pour être sûre des distances et des réalités. Doucement et peut-être un peu plus rapidement que ce qu'elle aurait attendu, elle atteignit sa joue et sourit. « Menteur, tu peux pas m'oublier » pouffa-t-elle sans le quitter de son lourd demi-regard. Qui pouvait donc retenir une rencontre si fugace, dix ans auparavant ? Sans qu'elle ait le temps de s'expliquer, elle se retrouva propulsée debout, propulsée contre le mur. Il ne blaguait pas, il l'avait vraiment aidée à se relever. « Non, non, non... » Le dos cloué au mur, les mains posées sur les épaules de l'homme, Nuna n'avait qu'une envie : retrouver le sol. Elle le regardait mais lui était déjà bien loin de là, bien loin d'elle. Ses bras retombèrent le long de son corps, sa tête se posa contre le mur. Sans comprendre pourquoi il lui tendait le sien, Nuna l'attrapa, sourit et pouffa à nouveau, pendant quelques secondes. Ses traits s'affaissèrent brusquement lorsqu'elle comprit ce qu'il lui demandait. « Non, je suis pas prête... » Elle sentait ses jambes cotonneuses chavirer sous son poids. « Tu sais pas danser, c'est ça ? » Il voulait fuir ? Mettre un terme à leur rencontre ? Il voulait la fuir, elle ? C'était tout ce qu'elle avait mérité. La tête toujours calée contre le mur, elle ferma les paupières, soupira, et retint quelques larmes dont elle ne savait dire la source ou justifier la provenance. « Jveux pas aller là-bas, pas comme ça... » Sa tête glissa sur le côté, jusque contre son épaule. « Va t'amuser sans moi... » bougonna-t-elle en tentant de croiser les bras sous sa poitrine d'un air ferme sans y parvenir. Ils retombèrent lourdement contre son corps. Mais les choses ne s'arrêteraient pas là ce soir, et dans l'obscurité de ses paupières closes raisonnèrent quelques mots qui emportèrent son cœur dans une course folle de battements. Les larmes lui montaient à nouveau aux yeux et elle n'écoutait pas vraiment toutes les excuses qu'il lui offrait et dont elle n'avait pas besoin. Doucement, parce que ses yeux la brûlaient et parce qu'elle ne voulait pas qu'on puisse percevoir l'humidité de ses prunelles émues, Nuna s'autorisa à ouvrir les paupières . Dans un élan soudain, sans penser une seule seconde qu'il ne pourrait pas accueillir la charge qu'elle représentait, elle se jeta contre lui. Ses mains se posèrent dans son dos avant de glisser et de se rejoindre jusque derrière sa nuque. Son visage s'était lové contre son épaule et elle le serrait de toutes les forces que le vin lui laissaient. « Je sais que tu mens, mais c'est la première fois qu'on me ment pour me dire un truc gentil... » souffla-t-elle contre lui. Ses yeux clignèrent jusqu'à se clore et laisser échapper une ou deux larmes sur le torse de l'homme. L'entièreté du poids de son corps imbibé d'alcool et de son âme dégoulinante d'émotions reposait sur lui. « Au fait... je sais vraiment pas pourquoi tu me parles de tache de vin. Tu dois vraiment me confondre avec quelqu'un. » Mais les bras de l'homme étaient confortables et derrière lui, la prise de Nuna se relâchait. Ses yeux se fermèrent à nouveau alors que son cœur se remettait à paniquer sous l'effet de l'alcool dont elle avait abusé. « Tu crois que j'vais pouvoir... danser encore... ce soir ? » Les mots s'étouffaient contre lui à mesure qu'elle se sentait à nouveau partir vers cette vieille Lune, qu'on semblait trop souvent prendre pour sa soeur. « Je crois... que j'arriverai pas à t'oublier non plus, Tiçi... pas cette... fois... »
Theodore-Charles Jones
DATE D'INSCRIPTION : 16/09/2018 PSEUDO/PRENOM : Totoro's Child. MULTICOMPTES : Wyatt Sheperd MESSAGES : 219 CELEBRITE : Dominic Cooper COPYRIGHT : avengedinchains ♥ - sial - metallica ; nothing else matters METIER/APTITUDES : Marchand - Orientation, Diplomate. TRIBU : Pikuni. POINTS GAGNES : 551
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« You keep me under your spell » NunaxTC Empty Re: « You keep me under your spell » NunaxTC

le Ven 23 Nov - 4:29


Le sourire narquois collé au visage du pikuni est une arme de destruction massive. S'il a appris à laisser tout lui glisser dessus, ne laisser personne le percer à jour, il a surtout appris à déstabiliser les autres. Un regard, un sourire, un mot dit juste sur la bonne note. Il n'y a que quelques rares fois où toute sa mascarade travaillée jusqu'au sang ne fonctionne pas. Mais s'il y a bien une personne avec qui il aurait voulu que ça fonctionne à la perfection, c'était Luna. Parce que la jeune inconnue tient déjà son cœur entre ses doigts. Trop de tendresse et de détresse à la fois. Elle lui caresse les émotions et lui guide les yeux dans les étoiles, la maîtresse de son regard. TC ne peut pas se permettre de lui donner plus qu'un organe. Prêt à abandonner son cœur depuis toujours, le marchand n'est certainement pas prêt à abandonner son cerveau. La seule chose qui le tient la tête hors de l'eau. Le force à regarder droit devant et continuer à avancer malgré ce cœur qui s'effrite, ce corps qui s'use et s'abîme sous les coups de la vie. Et pendant un court instant, il y croit. Quelques minutes hors du temps, ce moment où seules leurs respirations synchronisées leur font office de compagnie. Pendant ce moment unique, presque irréel, il y croit à son emprise. Cette capacité à l'attraper elle par le crâne et mélanger sa tête pour la perdre au milieu du ciel. Elle aura peut-être gagné un cœur, une bataille, mais hors de question qu'elle gagne cette guerre. Le sang qui coule devient enivrant, l'alcool qui traîne avec une douceur presque bienveillante alors qu'il s'installe confortablement dans le trône du vainqueur. Le cerveau de l'athna entre les doigts, TC se délecte de cet instant dans lequel tout est gagné. Il oublie ce qu'il a perdu, se contente de savourer ce qu'il croit avoir gagné.

Mais ça, c'était trop beau pour être vrai. D'un coup tout vrille et vacille, la cervelle dans ses doigts s'évapore. Illusion horrible qui laisse place à une vérité trop triste. Elle a son cœur, et lui, il n'a plus rien. Le pikuni se voit d'un coup entouré du vide qui les entoure, le temps reprend sa route et lui, comme un con, ne sait plus comment vivre. Les mots qui s'arrachent de ses lèvres sont brisés, perdus, hurlent à l'aide tout en refoulant tout. La voix bien moins stable, les notes beaucoup moins travaillées, le conteur n'est pas capable d'aligner deux mots. Au lieu de ça, une série de questions composées d'un seul et unique son s'enchaînent. La brune lui répond mais il n'entend pas vraiment, n'écoute plus tellement. Y a ce vide et cette distance qui viennent entre eux, toute sa souffrance qui vient le rattraper, les démons qui réclament son âme alors qu'elle, elle reste dans sa douceur à toute épreuve. Mais la vérité c'est que même sans les entendre les mots viennent le transpercer un peu plus. Des balles dans ses genoux, dans sa poitrine. Un homme à terre qui tient miraculeusement debout. TC n'a jamais pensé être mieux qu'elle, mieux que personne. Il est pire, il en a conscience. C'est pour ça qu'il cache tout, qu'il joue les mots et les tourne à son avantage. Il en a besoin, pour exister, pas se foutre en l'air pour tout ce qu'il n'est pas et que les autres sont. Pour tout ce qu'ils sont et qu'il ne sera jamais.

Ses yeux noirs fixent sans fixer sa compagne d'un instant. Son regard se perd dans sa lueur qui lui paraît tellement belle et inatteignable. TC déglutit, lâche la femme pour retrouver un peu ses esprits. Mais elle refuse, le rattrape pour le relâcher trop violemment quelques instants après. Il a mal, putain. Mal de tout ce qu'il se passe. Il ferait mieux de la laisser là et aller s'enfermer avec une blonde débile pour la nuit. Oublier et s'oublier. Tout oublier. Mais au lieu de ça, sa gorge se serre, sa respiration devient violente et douloureuse. Il a mal et elle, elle lui donne un peu plus de coup à chaque geste, chaque mot. Un automatisme effrayant prend part, des gestes pour la retenir, lui éviter de s'écraser la tête la première contre le sol alors que lui même est en train de tomber bien plus bas qu'elle ne le pourra jamais. Les mots comme des épines, le ton moqueur qui l'atteint bien plus qu'il ne devrait. Il ne réagit plus, ne ré-enchérit plus. Il en est incapable alors que la chute, elle, elle dure de plus en plus. Mais putain, quand est-ce que ça s'arrête ? Quand est-ce qu'il respire un peu ? Qu'il souffle ? Qu'il retrouve la lumière dans tout ce foutu noir ?

Pas tout de suite. Luna s'éloigne, toute sa chaleur et sa douleur aussi. Elle lui fait un mal fou tant elle lui faisait du bien. Seule preuve de sa vie à l'instant T, la voilà contre le mur, loin de lui. Sans aucune forme de chaleur et de vie, TC ne peut qu'affronter la froideur de son être. Être face à sa propre détresse, tout qui s'accentue, s'engouffre et crée un tourbillon nauséabond dont il est prisonnier. Sans bouger d'un pouce, il observe la scène. Cette scène trop humaine et logique pour son foutu crâne. Luna est trop réelle, trop belle et trop humaine. Elle est trop tout ce qu'il n'est pas et le moindre regard est bien pire que le plus brillant de tous les miroirs. Mais tout ce qui suit s'enchaîne trop vite et trop fort. Encore plus que tout le reste. Ce point de non retour entre le pas assez et le trop. Maintenant qu'il est dans le trop, impossible de revenir. Le cœur brisé, l'âme scindée, l'homme s'avance pour faire la seule chose qu'il arrive encore à tirer de lui avant d'exploser. La ramener en sécurité. Des prédateurs rôdent la nuit. Là où les vrais visages se révèlent, sans plus aucune lumière d'aucun soleil. Même la lune se fait discrète face à l'homme qui s'est perdu au fond de lui-même. Toutes ses forces se concentrent dans ses gestes. Il doit la protéger, de lui, de ce qu'il est vraiment. Ses pupilles noires comme la nuit se fondent sur elle, sans plus une lumière, pas même une étincelle. À genoux, il laisse les secondes s'écouler comme une torture qui s'éternise. Il a mal mais ne peut pas le dire, c'est pas à elle de subir. Surtout pas. Après tout, elle détient son cœur, elle saura peut-être le sauver, un jour, une nuit. Mais pas celle ci. La main qui se tend entre eux se dessine sous ses yeux sans lui offrir ces fameux frissons, ces souvenirs qui se gravent comme un foutu conte de fée. Tout ça c'est fini, parce qu'il en peut plus, lui. Alors il soupire, lui laisse le temps qu'elle veut alors que peu à peu il s'oublie dans sa propre noirceur, dans ses propres peurs. Incapable de contrôler son esprit, encore moins son regard, il use de toutes ses forces pour que ses gestes, eux, n'abîment pas la tendre âme à ses côtés. Même le contact avec sa joue le laisse indifférent. Ses billes se plantent dans celle face à lui dans un commun qui fait peur à voir. Malgré le sourire de la belle, aucune expression ne tire ses traits. Rien d'autre que ce visage d'acier, non pas un masque mais bien la pire des réalités. Puis elle parle, fait suite à des mots qu'il a déjà oubliés, ajoutés aux méandres de son esprit noyé. « Et pourtant. » Qu'il ajoute incroyablement froidement, persuadé qu'il l'oubliera, comme il s'oublie, comme il oublie tout après tout. Y a plus rien qui le tient en vie et il a juste envie que ce moment disparaisse, elle aussi. Dans un soupir, il dégage son regard et la relève avec lui. Il accélère le moment, s'évite de subir les mots de l'autre. Il a plus envie, plus envie de sa voix, de son teint, de sa peau, de son odeur. Plus envie d'elle, plus envie de ce qu'elle est et toute cette vie qu'elle lui dégueule en pleine face. Il supporte plus sa lumière, elle le brûle rien qu'en existant. Et il peut plus avoir mal, il veut plus avoir mal. Alors il ne retient plus ses gestes, plus totalement. Adossé au mur, laissant le corps de la jeune femme trouver appui, ses mains trop douces se glissant sur ses épaules déjà trop lourde. Il serre les dents, l'écoute lui sortir la plus belle des négations sans que ça l'atteigne même une seule seconde. Il ne lui laissait pas le choix. Il allait crever là, s'ils restaient comme ça. C'était elle ou lui, et il avait bien trop peur de lui pour laisser l'instant s'éterniser comme ça. Alors peu importe qu'elle soit d'accord ou non, elle allait retrouver la lumière, le bruit et le monde. Et lui, il allait se perdre dans l'ombre. Avec pour seule cible lui-même. La voyant commencer à s'installer de nouveau trop confortablement contre le mur, TC tend par réflexe son bras. Il refuse de voir ce moment continuer alors que sa noirceur l’enlace un peu plus à chaque instant. Le temps presse, tout presse.

La fin de cette histoire qui n'en a jamais été une, presse. Les poumons serrés et les côtes qui s'enfoncent lentement dans ces derniers l'empêchent de respirer comme il le voudrait. Le souffle coupé, il ne réagit plus à aucun rire, ne relève même plus les yeux pour admirer son sourire. Focalisé sur son but, TC en oublie le reste et un peu la belle athna avec. La question qui s'échappe de ses lèvres n'est là que par politesse. Pourtant, il s'en fout, prête ou non, elle avancera, elle ira jusque dans la lumière. Hors de question qu'il l'enferme avec elle dans cette spirale sans fin. Les yeux qui se glissent de nouveau dans ceux de la belle danseuse, TC répond toujours trop froidement ce « Non. » strict et qui fend l'air. Ce n'est pas ça, c'est tout sauf ça. Parce qu'il a rêvé de ce moment. De cet instant où le rire de Luna fendait l'air et son cœur aussi. De ce moment où dans la lumière il n'y avait qu'eux. Qu'importe les autres, qu'importe le monde. Il ne voulait la voir qu'elle au milieu du reste. Danser dans ses bras. Peau contre peau. Corps contre corps. Il voulait sentir son souffle dans sa nuque, voir ses lèvres comme un trésor qu'il se retenait d'atteindre. Passer sa main dans son dos, la tenir par les reins et que finalement, pour une danse, rien qu'une danse, ils ne soient qu'un. Mais c'était un rêve déjà lointain, la réalité bien plus dégueulasse en face à face. Et s'il ne pas s'offrir ce moment il ne peut pas l'empêcher de le vivre, avec un autre, avec tous les autres. Loin d'être unique, l'homme se savait surtout dispensable. Surtout pour elle, avant tout pour elle.

Puis la plainte se dessine dans les notes de sa voix. La plainte qui colle des frissons au pikuni. Ça réveille ses sens et sa froideur. La détresse qu'elle émane fait écho à sa prope noirceur. Terrifié l'espace d'un instant il ne sait plus comment continuer. Alors c'est son bras qui serre un peu plus celui de Luna. C'est ces mots qui ne sortent pas, sa lumière qui vient se tirer dans les veines de la femme à ses côtés. Il s'en fout de se perdre totalement et de jamais en revenir. Tant qu'elle, elle plonge pas. Tant qu'elle, elle voit toujours la lueur au bout du tunnel. Alors il réunit tout ce qu'il lui reste. Tout ce qui d'ordinaire lui sert à sortir la tête de l'eau. Cette fois ci ce sera pour elle, tant pis pour lui. TC se rapproche, casse le peu de distance pour glisser son deuxième bras dans la courbe du dos de la jeune femme. Lentement, il se rapproche alors qu'il écoute sans vraiment le faire les mots qui suivent. Il ne l'abandonnera pas. Pas comme ça, pas ici. Pas dans l'ombre. Jamais dans l'ombre. Pourtant, comme toujours avec la noirceur, elle profite de l'instant. Cet instant que TC n'a pas su attraper correctement. Là où il se focalisait sur le geste à venir, les mots ont réussi à sortir. Trop durs et trop violent. Le noir appelle le noir. Les ténèbres murmurent aux oreilles de la brunette alors que le pikuni lui, se déteste instantanément pour les mots qu'il vient de dire. Incapable de s'excuser, il s'oblige à regarder l'étendu des dégâts. Mais avant qu'il finisse son geste, avant qu'il finisse de faire tout ce qu'il pouvait faire pour la garder dans la lumière, elle se glisse dans ses ténèbres à lui. Trop vite, trop fort. Trop sincère, trop tout. TC rattrape la jeune femme comme il peut, les pupilles toujours aussi sombres dans les siennes alors qu'il resserre ses deux mains dans son dos. Il la retient là où il ne devrait pas, hurle à l'aide là où il avait juré qu'il ne le ferait pas. Ses paupières se ferment, cherchant à reprendre le contrôle comme il peut, il subit l'instant, totalement spectateur du moment. La femme se rapproche, sa peau contre son épaule lui offre cette chaleur humaine et vivante qu'il avait déjà oubliée. Ses pupilles s'humidifient et dans les ténèbres de ses yeux fermés il sent sa gorge se serrer plus qu'elle ne l'a jamais fait.

Plus qu'à la mort de son père. Plus qu'à la réalisation de tous ses regrets. Plus qu'en pensant à Bren qui disparaît. À sa mère qui perd la tête. À tout ce qu'il n'a jamais dit et tout ce qu'il a trop dit. À cet homme qu'il est devenu sans même comprendre comment et qu'il rêverait de ne plus être. Il a plus mal qu'il n'a jamais eu mal. Alors ses doigts resserrent le tissu de la robe et sa tête se glissent sur la clavicule un peu plus basse de l'athna. Elle est trop, tellement trop. Il a mal, tellement mal. Les mots qu'elle articule viennent se glisser à son oreille comme une nouvelle attaque, celle qui le fout définitivement par terre. Tant pis, c'est trop tard. Elle est là, dans les ténèbres de son âme, son cœur à pleine main qui bat, au milieu de rien. « J'mens pas... » qu'il articule avec ces cassures qui ressortent comme jamais elles ne l'avaient fait avant. Mais il ne peut pas la laisser dire ça. Malgré tout le reste, malgré tout le noir, ça, il peut pas. Faut la sauver elle, faut qu'elle y croit, elle. Puis d'un coup, il sent des impacts encore plus brûlants, encore plus vivant sur son torse. Quelque chose qui brûle le tissu et se glisse jusqu'à l'intérieur. Il le sent dans ses poumons, dans tout ce qui fait de lui un être vivant. Les larmes viennent se glisser sur lui comme un aveu qu'elle n'avait pas non plus dit. Ses ténèbres à elle qui viennent se mêler aux siennes. TC resserre encore plus son emprise, de sa force il casse les centimètres de courtoisie qui existaient encore pour ne laisser plus rien. Dans ses bras, il refuse qu'elle se perde. Dans ses bras, il refuse qu'elle voit les ténèbres. Puis la phrase qui échappe de nouveau des lèvres de la jeune femme lui laisse un nouveau sourire. Un sourire plus tendre et inattendu. Alors qu'il ouvre les paupières pour se trouver face au mur et que ses larmes à lui quittent lentement ses yeux pour traverser ses joues. Sans dire un mot, il sent sa prise se relâcher et fait instinctivement de même. Pourtant, ça le tue. Il aurait préféré que ce moment là, il dure un peu plus. Sa main droite quitte le dos de la jeune femme pour attraper les larmes avant qu'elle ne l'atteigne et lentement il retrouve sa grandeur initiale sans lâcher totalement son emprise. Sa main retrouve l'autre, lui offre sa propre chaleur, celles des larmes brûlantes qu'il n'a pas voulu qu'elle apprenne, encore moins qu'elle comprenne. Dans ce faux semblant bancal il laisse ses yeux trouver de nouveau le crâne de celle qui reste posée encore contre lui. La question qui suit, elle, est beaucoup plus tendre, presque enfantine. Surpris, un peu pris de court, TC lui offre ce « Bien sûr que tu vas pouvoir danser, laisse moi juste te ramener. », dit trop vite, toujours cassé mais beaucoup plus froid qu'il ne l'aurait voulu. Plus foutu de maîtriser l'ordre de ses pensées, encore enfoncé entre ténèbres et lumière, il est incapable de tout doser. Probablement que l'alcool a aussi sa responsabilité dans cette histoire. Mais ça importe peu, tant qu'elle sombre plus, tant qu'elle se perd plus. Il veut l'amener dans la lumière et ça, il l'a pas perdu au milieu du reste. C'est même tout ce qui lui reste.

« Tu m'oublieras, va. J'suis sûr que t'as une belle vie qui t'attend. Une vie loin des ténèbres et en plein milieu de la lumière. » Et finalement les mots lâchent tout ce qu'il a refusé de dire. Dans une nonchalance qui le brûle encore un peu. Mais c'est vrai, elle mérite mieux. Il le sait depuis dix ans. Il le sait encore plus qu'il y a dix ans. Alors il s'éloigne un peu pour la forcer à retrouver son regard et de ce ton trop doux. Cette force qu'elle lui a donné en lui laissant ses bras, sa peau, ses larmes. Cette force qu'il veut user pour elle, seulement pour elle. Parce que la chute continue, il le sait. Elle était juste une belle pause éphémère. Un instant pour respirer avant de se briser pour la dernière fois. « Écoute-moi. Qu'il dit, lui offrant un sourire trop doux, trop vrai, trop grand, alors que ses yeux, eux, ne retrouvent toujours pas d'étincelle. Peut-être qu'il n'y en a simplement plus, au final, d'étincelles. Plus assez pour deux. Seulement pour elle. Et il arrive à trouver ça normal, ne pas chercher à se battre. Tant qu'elle va bien. Qu'elle reste avec sa lumière. Tu vas danser mais tu dois me laisser te ramener là bas. Tu peux t'appuyer sur moi autant que tu veux, et s'il faut, je te porterai. Mais t'iras danser. » Une promesse dans cet homme qui sent la fin de cette vie d'innocence, celle où les rêves et l'amour étaient encore possibles. Mais ça n'a pas d'importance. Tant qu'elle va bien. Tant qu'elle trouve la lumière. Pourtant, il ne peut pas s'empêcher ce geste stupide, celui qui est à deux doigts de tout gâcher. Interrompre cet instant hors du temps pour le relancer dans cette foutue chute sans fin.  Lentement, TC s'approche de la jeune femme et dépose un baiser sur son front. Ce baiser qui lui offre tous ces rêves et toutes les illusions qu'il aurait aimées voir vraies. Cet abandon réel de tout ce qu'il se promettait. De ses lèvres, de sa peau, de tout ce qu'il a rêvé. Ce baiser qui met un terme à ce rêve qui a déjà trop duré. Ce baiser d'adieu alors que rien n'avait réellement commencé. Et pourtant, pour lui, tout était déjà trop vrai. Puis il quitte son front, se détourne d'elle et lui dit, de cette voix toujours trop honnête, trop brisée. « Me laisse pas t'entourlouper. J'suis pas bon pour toi et j'le sais. Tu mérites mieux qu'un menteur et un beau parleur. Puis laisse pas non plus le monde te laisser croire que tu vaux pas la peine. T'es belle, tu rayonnes même jusque dans les ténèbres. Alors bats-toi pour ce que tu aimes, ce que tu es et ce que tu rêves d'être. T'en vaux la peine, t'en vaux plus la peine que tous les autres autour de nous. » Une larme qui dégouline sur sa joue alors qu'il s'étouffe dans ses propres mots comme jamais. Une larme qu'il laisse couler, une faiblesse qu'il ne l'empêche pas d'observer. Parce qu'il n'a plus la force. Les yeux trop humides et le cœur déjà trop vide. TC lui sourit, de cette douceur qui semble vouloir disparaître avec le moment qui s'achève, avec la Luna qui s'en va vers le Soleil. C'est pas grave, qu'il se dit. Il aura au moins eu ça. Et puis il se tourne vers le Soleil à son tour, celui qu'il se refuse d'atteindre mais qu'il doit laisser briller pour elle. Cette vie qui l'attend là où il ne pourra pas la rejoindre. Mais c'est pas grave, qu'il se répète. Il l'aura au moins eu cet instant là. C'est déjà trop, qu'il rajoute, il méritait même pas ça. Alors il avance d'un pas, laisse un bras dans le dos de la jeune femme pour la guider. La lumière qui brûle déjà sa rétine au loin. Mais c'est pas grave s'il se brûle un peu pour elle. Elle a bien touché les ténèbres pour ses beaux yeux. Alors il lui doit au moins ça, n'est ce pas ?

« Allez viens, je te ramène danser. » Des mots qui ne disent rien. Tout et pas assez. Elle va lui manquer. Créer ce vide qui se comblera avec une nuit sans lune. Parce qu'après tout, il y a sa place, dans les ténèbres. « Tu peux marcher ? » Qu'il ajoute, rallonge l'instant malgré tout ce qu'il se dit, simplement parce qu'il sait ce qu'il doit faire ça ne veut pas dire qu'il en a envie. Il a déjà mal. Mal d'elle, mal sans elle dans ses bras, dans ses ténèbres. Mais faut y aller, pas vrai ? Faut vraiment y aller. « Si t'as besoin de plus que mon bras, dis le moi. »

Mais ne me dis pas que t'as besoin de moi, je t'en supplie.
Parce que je n'arriverai plus à quitter ton regard.
Parce que je ne saurais plus laisser tes larmes.
Parce que je ne pourrais plus avancer sans ton âme.


Dernière édition par Theodore-Charles Jones le Jeu 4 Avr - 0:39, édité 1 fois
Nuna Cortez
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le Dim 25 Nov - 5:01


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you keep me under your spell

Nuna Cortez & TC Jones


(1er septembre 2118 / fête des récoltes chez les Pikunis)


Nuna n'était plus réellement là. C'était l'alcool qui avait pris le relais depuis un bon moment maintenant, et la Nuna qui persistait dans les méandres de sa conscience subissait tout ce sur quoi elle n'avait plus aucune sorte de pouvoir. Elle émergeait de temps en temps, mais jamais suffisamment longtemps pour prendre la poudre d'escampette et laisser là tout le bordel que son esprit embrouillé avec crée -elle n'en aurait pas la force, de toute façon. Elle s'accrochait au moment présent parce qu'elle ne se sentait plus vraiment tenir debout, et pire encore, parce qu'elle sentait ses idées l'abandonner. Ce n'était plus seulement ses mots qu'elle cherchait mais ses réactions. Celles qui lui parvenaient étaient instinctives, reptiliennes. Elle se retrouvait face à son inconscient le plus brut, et dans les mots de celui qui lui faisait face elle lisait tout ce qu'elle s'efforçait d'enfouir derrière des sourires et des rires le reste du temps. Elle était une demoiselle en détresse, désespérément dépendante des autres et de ce qu'ils pensaient d'elle. Elle ne tenait pas l'alcool, et ce qu'elle devenait sous son influence était ridicule au point d'en devenir parodique. Comme d'habitude, elle avait dû s'en remettre à l'aide d'un illustre inconnu, et pour ça il avait raison. Malgré tout le refus qu'elle aurait de ce fait, elle le savait, qu'il avait raison. Il l'avait percée à jour, ne s'était pas caché derrière des apparats pour lui dire ce qu'il pensait. Elle n'était rien d'autre qu'une demoiselle en détresse, tout le temps, et encore plus quand l'alcool s'en mêlait.

Mais les sentiments qui s'emparaient d'elle étaient aussi nombreux qu'incompréhensibles et hétéroclites. Elle avait envie de hurler qu'il mentait autant que de s'apitoyer sur son sort, de se laisser abattre par une vérité contre laquelle elle n'avait jamais rien pu, de pleurer de chagrin et de colère, de retourner faire la fête et de se laisser envelopper par le calme et la noirceur de cette rue délaissée par ses habitants. La seule certitude qu'elle avait, maintenant, c'était celle de faire le mal autour d'elle. Elle n'avait pas osé se plonger trop longuement dans ce regard que l'homme avait posé sur elle. Elle se savait capable de s'y noyer et déjà, elle sentait ses boyaux se retourner à l'idée d'avoir mal fait, mal dit, mal pensé, mal exprimé. Elle se retrouvait confrontée à ses pires cauchemars : celui d'être une mauvaise personne, celui d'être exposée en tant que mauvaise personne, et celui de se retrouver totalement impuissante face à la détresse de quelqu'un.

Elle aurait aimé que la fraîcheur du mur contre lequel elle se plaqua lui fasse oublier tout ça. Peu importe si l'homme était encore dans le coin, quelque part de l'autre côté de ses paupières closes; elle l'avait blessé, l'avait fait voguer de la prétention intimidante à la froideur insupportable en quelques instants. Elle n'était plus sûre de vouloir faire face aux fruits de ce qu'elle avait fait elle-même germer en laissant l'alcool parler à sa place. En fait, elle glissant contre le mur, elle touchait le fond autant qu'elle souhaitait s'élever loin de tout ça. L'alcool ne l'avait jamais mise dans un pareil état, et pourtant, elle était persuadée de n'avoir pas plus bu que d'autres fois. Les sons de la fête semblaient venir d'un autre espace-temps tant ils étaient lointains. Ils raisonnaient vaguement en arrière-plan, bien loin de ce qui atteignait son coin de mur et son présent. Affalée contre son mur, elle cherchait un moment de répit, une trêve dans tout le bordel qui assaillait son esprit handicapé par le vin. Un part d'elle souhaitait désespérément qu'on la laissa là, seule face à ses soucis, seule responsable d'elle-même, seule à avoir à gérer sa propre existence et tout le grabuge qu'elle impliquait. Mais il y avait une autre part d'elle, qui refusait catégoriquement la solitude. Elle ne voulait pas se retrouver seule face à elle-même. Elle ne voulait pas que la seule chose qui résonne ce soir dans cette rue sombre reste les battements de son cœur noyé dans l'alcool et la tristesse. Il y avait quelque chose de mélancolique dans ce moment, une nostalgie étrange que Nuna n'avait jamais réellement côtoyée. Les paupières à peine entre-ouvertes, elles semblaient porter tout le poids du monde. Nuna le regardait mais ne le voyait qu'à peine. Elle tendit gauchement les doigts pour s'aider à jauger les distances, atteignit sa peau bien plus vite que prévu. Mais lui le ramenait à sa maladresse, à tout ce qui avait merdé plus tôt. Il la regardait sans la voir et peut-être qu'elle venait de trouver pire que la solitude. « Ca se fait pas de dire ça à quelqu'un... » souffla-t-elle en retenant un hoquet, alors qu'un flot de larmes semblait émerger de ses entrailles, nouant sa gorge, humidifiant ses prunelles sans qu'elle ne parvienne à les empêcher de glisser sur sa joue. Peut-être que ce serait mieux qu'il l'oublie, tentait-elle de se raisonner. Il devait oublier ce qui lui donnait l'air si sévère et froid à ce moment précis; et puisqu'elle en était la cause, alors le mieux, c'était qu'il l'oublie, elle. Mais partager quelque chose, un moment, quelques maladresses ou un semblant d'entraide n'avait pas le même goût, quand on était persuadé que rien de tout ça ne persisterait au petit matin, que même les souvenirs seraient morts avant d'être nés. « Oublie-moi, alors. » Elle tentait, boudeuse, de reprendre possession de ses moyens sans y parvenir. Elle voulait rester là, en fait, près de son mur, le seul ici qui ne la décevait pas. Mais avant qu'elle ne comprenne ce qui était en train de se passer, la voilà redresse devant lui, tenant debout par un miracle que les croyances les plus folles ne sauraient pas expliquer. Ses bras retombèrent lourdement contre son corps sans qu'elle ne sache non plus déterminer quand ses mains avaient agrippé les épaules du Pikuni. Elle s'écrasa à nouveau contre le mur frais, refusant l'idée même d'être debout. Elle n'attrapa le bras qu'il lui tendait que par réflexe et ce ne fut que quelques instants plus tard qu'elle comprit qu'il voulait mettre un terme à tout ça, la raccompagner là où il pourrait la laisser, là où elle ne l'embêterait plus. Là où il pourrait confortablement l'oublier, passer à une cible blonde et élancée qui répondrait à ses charmes par d'autres charmes. Mais la vérité, c'est que même si elle avait voulu quitter son mur, Nuna n'y serait probablement pas parvenu. Elle serrait encore le bras de l'homme sans comprendre pourquoi -peut-être parce qu'il était devenu un soutien à part entière, en plus du mur qui rafraîchissait son dos. Et elle riait à nouveau, mais lui ne riait plus. Il ne souriait plus. Et les démons qui l'accusaient de tous les maux du monde reprenaient leur place sur ses épaules fatiguées. Le brun était aussi froid que ses montagnes en hiver. « Je le savais, tu sais pas danser ! » La tentative de taquinerie était étouffée sous l'embarras. Son regard à elle se faisait fuyant, lui aussi, et voguait du côté obscur de la rue, celui qui s'enfonçait au cœur du village, à l'opposé des festivités.

Qu'il la laisse ici; elle n'avait jamais été sa responsabilité. Elle ne pouvait se résoudre à retrouver la foule, tous les autres, les fêtards qui tenaient mille fois mieux l'alcool qu'elle, l'agitation qui faisait tourner la tête, les danseurs qui tenaient encore sur leurs jambes et surtout, elle ne pouvait se résoudre à retrouver son père. Il ne pouvait pas la voir dans cet état. Personne ne pouvait la voir dans cet état, en réalité : il n'y avait qu'au fond d'un lit qu'elle ne pourrait heurter personne. Mais son père, surtout son père, elle ne voulait pas qu'il puisse ajouter une autre tare et d'autres maladresses à la liste non exhaustive de tout ce qu'il devait déjà lui reprocher. Elle avait conscience de son état, consciente d'être bien plus lente d'esprit qu'en temps normal, consciente de ne plus se mouvoir qu'à force de petites tentatives qui, mises bout à bout, parvenaient à lui faire franchir des distances insoupçonnées -quelques mètres ça et là, tout de même. Elle ne voulait pas retourner avec les autres et si lui voulait y aller, qu'il la laisse là. Elle ne s'en formaliserait pas -après tout, il allait l'oublier. Pourquoi s'alourdir de longues minutes supplémentaires avec quelqu'un dont on ne souhaitait garder aucun souvenir ? Il voulait en finir au plus vite avec elle. Ca se voyait dans son regard, dans ses traits tirés, dans chacun des mots glaçants qu'il décomptait comme s'ils lui coûtaient son énergie vitale, dans les mains qu'il glissait dans son dos pour la forcer à bouger de là. « Je crois... que je veux pas retourner là-bas. » Laisse-moi là, elle voulait lui dire, mais il était aussi borné que fermé.

Mais au milieu de la tempête, une petite éclaircie. Et les larmes qui faisaient briller son regard n'étaient plus tout à fait les mêmes. Sans prendre le temps d'évaluer tout le poids du geste, Nuna se jeta dans les bras de l'homme. Le mur ne la supportait plus du tout; c'était lui qui la maintenait debout toute entière. Elle aurait pu lui en vouloir de lui mentir. Elle en voulait à tous ceux qui le faisaient. Elle détestait qu'on enjolive les choses pour elle, parce que c'était une manière de lui dire qu'elle était trop naïve ou sensible pour encaisser la réalité. Elle savait tout ce qu'il lui avait dit plus tôt, mais à cette seconde particulière, au cœur de cette première nuit de septembre, elle l'oubliait. Elle oubliait la noirceur qui avait envahi son regard depuis de nombreuses et interminables minutes, elle oubliait le froid de sa voix, l'insaisissable de ses traits. Lovée au creux de son épaule, elle trouvait, ses mains accrochées en crochets derrière sa nuque, Nuna le serrait de tout son être, comme s'il venait de lui offrir l'un des plus beaux cadeaux qu'on pouvait lui offrir. Le mensonge était une chose bien vile, pourtant. Mais à ce moment précis, il enveloppait son cœur écorché et naïf d'un baume protecteur. Et à ce moment précis, elle accueillait la moindre douceur comme un soulagement, comme une porte de sortie à tout ce qui l'avait saisie plus tôt. Cette drôle de mélancolie lui était insupportable. Elle voulait la remplacer par tout, n'importe quoi d'autre. Et si c'était une forme de respect que de lui mentir, alors elle l'accepterait pour ça. Un peu de respect maladroit, bâti sur quelques mensonges pour enjoliver une vérité déplaisante, c'était mieux que pas de respect du tout. Et puis, peut-être qu'un peu de reconnaissance le ferait la détester un peu moins, juste un petit peu moins, pendant le peu de temps qu'il lui restait à voler à ce présent dont les souvenirs s'évaporeraient au petit matin. Les souvenirs qu'il n'aurait pas auraient au moins le mérite d'avoir été un peu plus doux. Alors elle le serrait fort, laissait s'échapper quelques larmes même, parce qu'à ce beau mensonge, elle avait envie de croire de tout son être. C'était à lui, peut-être, qu'elle s'accrochait avec tant de force et de conviction. Il ne mentait pas, soufflait-il à son tour. Mais ce qu'il lui avait dit n'avait pas le son d'une vérité, pas le son de ses vérités. Nuna était la personne la plus dépendante aux autres. Elle avait constamment besoin d'être sauvée. Par un sourire, une longue conversation ou une forme de reconnaissance qui lui donnerait l'impression d'avoir un peu de valeur; elle dépendait entièrement de ce qu'on faisait d'elle, et ça, c'était sans doute le secours ultime. Nuna ne parviendrait sans doute jamais à s'affranchir des autres. « C'est bien une remarque de menteur, ça » s'obstinait-elle contre son épaule. Elle sentait le souffle chaud et lourd de l'homme contre son épaule, jurait pouvoir sentir ses lèvres s'étirer dans un sourire contre sa peau.

Et progressivement, les crochets de ses doigts se desserraient dans la nuque de l'homme. Elle ne l'abandonnait pas; c'était ses forces et sa conscience qui quittaient son corps. L'étreinte était confortable, chaleureuse; elle s'endormait doucement contre lui. Mais il devait le sentir, et elle sentit les mains dans son dos perdre de leur prise. Et la voix qui lui répondait était à nouveau froide, lui colla un frisson, fit remonter quelques larmes impressionnées à la surface. « Jveux pas... y retourner... » répétait-elle sans fin. Elle était à peine capable de tenir sur ses deux jambes, comment pouvait-elle rêver à danser ? « Je crois que... je danserai plus... » ses murmures s'étouffaient contre l'épaule de l'homme, contre laquelle son visage était écrasé comme s'il avait trouvé un oreiller confortable. « Je vais te dire un truc important, monsieur Tiçi... » S'il fallait qu'elle se justifie, alors elle le ferait. « Mais faut que tu me promettes que tu vas le dire à personne... » Pas sans contrepartie, pourtant. Les secrets devaient rester secrets. « Je crois... que j'ai... trop bu... » Un long soupir s'étouffa contre l'épaule alors qu'elle venait de lui accorder l'une de ses plus grandes révélations.

Et doucement, Nuna se força à se redresser, à relever la tête et les yeux vers celui qui la soutenait. Collée à lui, ses mains restaient toujours vaguement liées derrière son crâne. Elle sourit bêtement en le regardant pendant quelques secondes, avant qu'il ne reprenne la parole. « Sois pas si dramatique, demain il fera jour. » Mais il y avait quelque chose dans les prunelles foncées qui attirait dans les abysses, dans quelque chose de sombre, quelque chose que l'instinct souhaitait fuir à tout prix. Ca lui faisait mal pour lui. Il parlait de la nuit comme si c'était une vieille maîtresse, mais c'était le jour qui éblouissait de sa clarté et de tout ce qu'il rendait possible. Et qu'il lui ordonne si solennellement de l'écouter ne lui inspirait rien de bon. « Rohhh mais c'est pas grave si je danse... pas... » commença-t-elle à s'agacer, tous sourcils froncés. « Je... je... » veux pas y retourner. Ses paupières se fermèrent une seconde alors qu'elle s'imaginait malgré elle faire face à son père dans un état pareil. Elle ne voulait pas ajouter une raison de plus pour lui d'être déçu par la seule famille qui lui restait. Elle ne se pardonnerait jamais un tel écart, et même la Nuna alcoolisée se rendait compte de cette réalité-là. Elle ne s'aimait jamais réellement au réveil, lorsqu'elle avait trop bu la veille, mais elle ne voulait surtout pas se haïr. C'était une drôle de chose qui la fit rouvrir subitement les paupières. Sans oser bouger, elle leva simplement les yeux vers le visage du Pikuni, qui s'éloignait doucement d'elle. « Je fais jeune à ce point-là ? » sourit-elle avant de doucement attraper son menton pour le forcer à la regarder. Elle le regardait d'un drôle d'air mais lui la regardait d'un air plus drôle encore. Quand il reprit la parole, le visage de Nuna s'illumina brièvement alors qu'elle s'apprêtait à crier victoire. C'était bien un menteur. Alors mentait-il dans tout ce qu'il disait ? Mentait-il quand il la décrivait comme un astre aussi lumineux ? Mentait-il quand il essayait de lui faire croire qu'elle était tout ce qu'elle espérait devenir un jour ?

Peu importe s'il lui mentait. Il y avait quelque chose dans son regard et dans la larme qui coulait sur sa joue qui lui donnait envie d'y croire, à toutes ces bêtises. Alors les lèvres tremblantes et d'un pouce hésitant, elle essuya la traînée salée laissée sur la joue de l'homme. C'est quand il tenta de la ramener vers le centre de la rue que tout se rompit. Elle se détacha de l'étreinte pour s'effondrer en larmes contre le mur, les deux mains posées sur son visage pour qu'il ne la voie pas, s'accroupissant en espérant se fondre aux pierres et aux pavés. « Je... je... » reniflait-elle sans parvenir à former une phrase cohérente, son corps entier tremblant de spasmes de larmes. « Je peux pas danseeer... » Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle pleurait. La mélancolie de la nuit l'avait rattrapée, sans doute, ou bien peut-être était-elle sous le choc de ce qu'elle venait d'entendre. Peut-être que c'était l'alcool, ou bien la sensation désagréable qu'on se foutait de sa gueule au point de vouloir lui faire croire qu'elle était quelqu'un de précieux ou qu'on pouvait vouloir d'elle sans la mériter. Peut-être que c'était la fatigue, ou bien la peur que son père la découvre dans cet état pathétique, à peine capable de tenir debout, à peine capable de réunir deux idées. Peut-être que c'était TC qui lui brisait le cœur, de son air grave et avec cette larme qu'elle n'avait pas toléré de voir plus de quelques secondes. Peut-être que c'était son volcan qui lui manquait, ou bien le confort d'un lit sur lequel elle pourrait s'effondrer. En réalité, c'était sans doute un mélange de tout ça en même temps et elle en oubliait un instant l'homme, abreuvant toute la rue de la chanson désagréable de ses soubresauts de pleurs. « T'as pas à t'occuper de... de... de moi ou à essayer de... me faire... me sentir... bien » Cachée derrière ses mains, elle essayait de se ressaisir, mais c'était en vain. « Il faut que... que... tu t'occupes déjà de toi... t'as l'air trop triste, comme... mec... » De derrière ses doigts, elle lui jeta un bref coup d'oeil pour s'assurer qu'elle n'était pas en train de commettre le pire des affronts. « Je suis... désolée... »
Theodore-Charles Jones
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Modo

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le Jeu 10 Jan - 22:01

 « Oublie-moi, alors. » Tout s'arrête autour de lui pendant quelques secondes. Toute sa froideur devient soudainement pâleur et tout n'existe plus. Ni elle, ni lui. Pas même les nombreuses minutes qu'ils viennent de passer l'un à côté de l'autre. Il oublie tout ce qu'elle a dit, tout ce qu'il a répondu. Il n'y a plus rien, le néant le plus total qui traverse son cœur et son esprit et ces simples mots qui résonnent. Oublie-moi. Comme s'il faisait face à son pire cauchemar qu'elle venait d'articuler. C'est facile d'aduler quelqu'un, de s'en faire une image pendant des années d'après un simple échange. C'est tellement facile de donner une place à quelqu'un en le façonnant comme on le veut, comme on l'aimerait. Le vouloir pour soi, dans ses rêves plutôt que dans sa réalité. TC le savait en parlant à Luna ce soir là, il risquait de tout perdre. Perdre le confort de son illusion pour la violente réalité. Et la violente réalité lui fait lourdement face depuis un moment maintenant mais jamais aussi violemment qu'en cet instant. Parce qu'elle lui demande de faire la seule chose dont il est incapable. Il a beau savoir qu'elle dit ça comme ça, qu'elle dit ça parce qu'il est horrible, méchant et froid, il supporte pas. Il a le cœur qui se serre et se resserre, les yeux qui s'embuent et qu'il détourne furtivement pour ravaler ses larmes. Parce qu'il y arrive pas à ça. L'oublier elle. Dix putain d'années qu'il n'y arrive pas, alors savoir qu'au fond, c'est ce qu'elle préfère sans doute, quelque part ça lui brise le cœur. Parce que cette petite part de doute, celle qui subsiste quand on rêve, qu'on se dit que tout est possible, elle est balayée, effacée, oubliée.

Mais la réalité le rattrape une fois de plus. Celle où il n'y a pas de place pour penser à tout l'après, celle où le présent prend trop de place pour penser correctement. Alors les gestes s'enchaînent, le tout continue dans un espèce d'état second que TC ne saurait plus expliquer si on le lui demandait. Ce n'était plus l'alcool, ce n'était plus la nuit, la folie ou n'importe quelle autre connerie. Non, c'était bel et bien ces quelques mots, qu'elle venait de prononcer, ceux qui l'avaient tellement chamboulés que tout ce qui avait été fait avant n'avait même plus de sens. Mais il ne le ressentait pas vraiment. Un peu comme un coup de poing qu'on voit arriver, qu'on sait arriver mais qu'on se voit incapable d'esquiver. Ces secondes en suspend, comme dans un accident, où le temps s'arrête et où on ne respire plus. Y avait ça, au fond de lui, alors que la réalité, elle, continuait d'avancer. Les mots s'enchaînent et les gestes aussi. Que ce soit de l'athna, ou de lui aussi. Seules ses expressions faciales semblaient vouloir rester figées, prête à encaisser le coup qui planait.

Et puis quelque chose change sans qu'il ne comprenne vraiment pourquoi. Comme tout, cette nuit-là. Il n'a le contrôle de rien, lui qui d'habitude à quelques coups d'avance se retrouve avec des milliers de retard. Réceptionnant la brune dans ses bras, il soupire doucement alors que ses mains viennent supporter le dos de celle qui peine à tenir en équilibre. Sans vraiment comprendre le pourquoi du comment, sans être capable de savoir ce qu'il a dit ou pas dit, fait ou pas fait, il n'arrive même plus tellement à profiter de l'instant présent. Un rêve dans ses bras et cet instant hors du temps qui n'attend que le bon moment pour frapper. Mais l'alcoolisée le serre dans ses bras comme personne ne l'a jamais vraiment fait, comme il ne pensait pas que ça existait. Jones il raconte les contes de fée, il a jamais pensé qu'ils étaient vrai. Un ramassis de conneries qu'il dit pour illuminer le regard des petits. Et pourtant, quand les doigts fins de la brune serrent sa nuque et qu'il sent quelques larmes chaudes glisser sur sa clavicule, TC oublie. Il oublie le coup qu'il s'apprête à prendre, il oublie cet espace hors du temps et il s'en fout, même. Il s'en fout de ce qui arrivera, de ce qui se prépare autour d'eux, au fond d'eux. Il laisse ses mains attraper le tissu de la robe de la douce, l'attraper entre ses doigts et la serrer à son tour, un instant. L'instant de tout oublier, de croire que ça aurait pu être quelque chose de beau, quelque chose de grand, de différent. L'instant s'éternise, comme on voudrait qu'un bonheur ne s'arrête jamais vraiment. Mais la douce parle de nouveau et malgré ses mots, le pikuni ne réagit pas mal, pas maintenant, pas avec cet instant dans ses bras. Les yeux fermés il lui murmure d'une sincérité qui n'a jamais vraiment franchi ses lèvres, qu'il n'a jamais osé laisser filer. « Même les menteurs disent parfois la vérité, tu sais... Apprends à la trouver dans leurs mots et plus jamais tu ne te feras avoir. Ni par moi, ni par personne. »

Mais tout à une fin, surtout les belles choses. Bien placé pour le savoir, le conteur d'histoire récupère la distance, la conscience aussi. Celle du fait que le coup va finir par arriver et que le moment passé est fini à tout jamais. Il le sait, le sent plus que jamais. Alors il casse la distance. Abandonner avant d'être abandonner. Faire mal avant d'avoir mal. Mais la douce lui répète encore et toujours qu'elle ne veut plus y aller. Sans vraiment l'écouter, il continue dans ce ton froid et distant, celui qu'il maintient pour une raison qui lui échappe autant qu'à tous les autres. Il est déjà perdu, il a déjà tout perdu. Alors pourquoi faire semblant ? Pourquoi prétendre se battre quand on est déjà à terre ? Aucune idée, mais il le fait quand-même. Fierté, orgueil, une connerie dans le genre probablement. Ce n'est qu'un homme après tout. Et il s'y perd, dans son propre esprit, à vouloir la sauver de la nuit sans étoile, la nuit noire dans laquelle il vit jour après jour. Mais évidemment, elle ne saisit pas, elle ne comprend pas. Parce qu'il est incompréhensible, parce qu'il ne se comprend pas lui-même, ne se connaît pas lui-même. La belle ne finit même plus ses phrases et pourtant il en connaît parfaitement la fin. Elle ne veut pas aller là bas, pas dans la lumière, dans le bruit et dans les gens. Elle veut rester là, ne pas se montrer comme ça. Mais comment, qu'il se demande ?

Belle, éblouissante et ravissante ? Enivrante avant d'être enivrée ? Capable de retourner le cœur et l'esprit de ceux dont c'est le métier ? Comment ne pas vouloir être elle-même face au monde entier ? Ça lui échappe et pourtant, à force qu'elle le lui répète il finit par comprendre. Ne plus compléter les phrases, ne plus la contrer à la seconde même où elle a parlé. Mais la question qui franchit les lèvres de la douce est différente cette fois-ci. Une question qu'elle n'avait encore jamais posée. Des gestes qui s'enchaînent et elle pose les yeux du brun dans les siens. Il la regarde, parce qu'elle est belle. Fini le ton froid, fini tout ça. Elle l'a pris de court, encore une fois. Alors il sourit, de ce sourire en coin, un peu tendre, un peu taquin. Et puis ses billes fixent celles de la brune, elles se suivent au mouvement prêt pendant quelques instants, et ce, jusqu'au moindre clignement. « Plus jeune que moi, en tous cas. C'est probablement pour ça que je me souviens de la dernière fois que l'on s'est croisés et pas toi. » Un murmure et puis il passe à autre chose, au début, le début de la fin. La fin de cette histoire impossible à raconter, à définir et identifier. Il va la ramener, et elle va l'oublier, là où lui, ne l'oubliera encore jamais.

Elle passe un doigt tendre sur sa joue et tout s'arrête de nouveau, cette magie qu'elle a sous les doigts opère à nouveau et il lui sourit quelques instants tendrement. Avant que tout bascule encore, toujours. Avant qu'il se rappelle pourquoi il veut lui offrir la lumière et pas la garder dans son ombre, avant qu'il tente de faire ce qu'il pense le mieux pour elle et de faire tout ce qu'elle a dit qu'il ne devrait pas faire : penser pour elle. Le temps qu'il le réalise, la voilà partie de nouveau, fumée entre ses doigts qui fond en larmes contre le mur qu'elle aime tant. Le cœur serré, Jones s'avance doucement, sans un bruit, et il réalise enfin tout ce qu'elle lui dit, lui répète depuis de longues minutes, peut-être même des heures entières maintenant.

Elle ne veut pas qu'il décide pour elle. Elle ne veut pas qu'il pense mieux savoir qu'elle. Elle veut lui montrer qu'elle sait ce qu'elle veut, qu'il la croit, qu'il y croit. Et lui, il a fait tout, sauf ça. Alors lorsqu'elle s'accroupit, il passe une main maladroite sur son propre visage, essuie les larmes miroir qu'elle lui transmet par ses sanglots, par son aura et même ses mots. Puis il finit de couper la distance et s'accroupit à son tour. Il la regarde quelques instants, tremblantes et presque qu'incohérente. Lentement, ses genoux viennent se coller à ceux de l'athna en larmes. Lentement, il prend ses propres mains un peu tremblantes et décollent celles du visage de sa Luna. Dans un sourire maladroit, les yeux humides il la regarde et il lui dit, de cette voix qui renferme des larmes. De ces mots qui renferment les armes. « T'as pas à être désolée. » Un murmure un peu cassé, un peu brisé alors qu'il essuie d'une main l'une de ses joues pendant qu'il passe son autre main derrière sa nuque pour venir la glisser toute entière contre lui. À son tour, de la prendre complètement dans ses bras, de faire ce pas là. Celui qui change une vie, arrête le temps, apaise l'esprit. Prenant sa force comme appui, il la bascule entièrement dans ses bras, finissant le cul par terre par la même occasion. Équilibre sûr, il la garde contre lui, les mains de nouveau sur sa robe, la serrant bien plus fort qu'avant. De cette force qui dit qu'on est pas seul, qu'on sera jamais seul. De ce geste qui lui dit qu'elle peut pleurer, hurler, le frapper, l'ignorer, mais qu'il va pas la laisser tomber. Et pendant quelques instants il reste dans ce silence qui n'a plus rien d'intimidant. Ce silence rien qu'à eux. Que pour eux. Les yeux rivés vers la nuit noire, vers la lune et ce sourire, celui qui dit. « T'avais tout prévu, toi, n'est-ce pas ? » Puis il laisse son menton se glisser dans la nuque de l'athna et il finit par ouvrir la bouche, reprendre la parole.

« C'est bon, je ne t'amène pas danser. » Puis il se recule un peu pour lui faire face, sans lâcher son étreinte, sans la lâcher du tout, juste pour lui faire face. Dans toutes ses blessures, sans plus de masque, dans toute sa fragilité qu'elle a percé à jour, sans plus vouloir se battre. « Par contre, je n'essaie pas de te faire te sentir bien, j'essaie de te faire te sentir toi. » Sourire tendre aux coins des lèvres il lâche une main pour venir la poser de nouveau sur sa joue et laisser son doigt essuyer les restes de larmes, le brûlant de sa peau faisant contraste avec la froideur de ses doigts. « T'occupe pas de ma tristesse, elle est rien comparé à la tienne. » Et pour une fois, il ne cherche plus rien, il n'attend plus rien, juste l'instant. Il en oublie les coups passés et à venir, il en oublie tout, il en oublie le monde, pour les beaux yeux de Luna. « Pourquoi t'as si peu confiance en toi, dis-moi ? T'es la seule personne au monde, qu'il dit en laissant ses yeux désigner tout ce qui les entoure, qui a réussi à voir qui j'étais vraiment moi. Alors comment ça se fait, que tu vois pas ce que tu vaux toi ? »


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le Ven 11 Jan - 4:45


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Nuna Cortez & TC Jones


(1er septembre 2118 / fête des récoltes chez les Pikunis)


C'était vraiment hors du commun pour Nuna, mais elle était au bout du rouleau. Complètement esquintée, larguée, dépassée par tout ce qui se passait autour d'elle. C'était l'alcool qui lui faisait voir la vie à travers ce drôle de prisme, sans doute. Pourtant, l'alcool ne l'avait jamais mise dans un état pareil; pas dans le peu de souvenirs qu'il pouvait lui laissait à chacune de leurs rencontres, en tout cas. Tout semblait venir d'un autre monde. Le sol de pavés sous ses pieds était gelé, comme les pierres du mur contre lesquelles elle semblait tant aimer se coller. les musiques et rires au loin semblaient venir d'une autre galaxie, comme étouffés par quelque chose qui les rendait à la fois inaccessibles, réconfortants et menaçants. Quand elle levait la tête, le ciel lui paraissait si proches, au point qu'elle aurait pu toucher la Lune si elle avait levé le bras. La rue qui faisait écho à tous leurs mots était linéaire et sans fin, au point d'en donner le vertige à une Nuna qui aventurerait son regard au-delà d'une limite raisonnable. Au milieu de ce monde vague et étrangement brumeux pour une nuit estivale se dressait pourtant une réalité, une seule réalité tangible. Tout semblait venir d'un autre monde sauf lui. Lui semblait venir du sien, de sa vie entière, comme s'il faisait partie d'elle, comme s'il était une de ses parts d'ombres qu'elle cherchait désespérément à apprivoiser. La façon qu'elle avait de s'accrocher à lui et à sa présence était proportionnelle à la consternation qu'il lui suscitait. Elle ne savait pas sur quel pied danser parce qu'en même temps que lui, elle faisait face à toutes les contradictions qui régissaient sa triste vie le reste du temps, quand elle était trop sage, quand elle était trop sobre et trop peureuse pour les confronter. Elle s'excusait autant qu'elle attaquait, pleurait autant qu'elle enrageait. Si elle lui disait de l'oublier, c'était parce que c'était ce qu'on faisait trop facilement avec elle. Elle passait brièvement une vie et disparaissait dans les mémoires presque aussitôt. Elle était celle qui s'effaçait des souvenirs parce que c'est ce qu'elle était, effacée. On se souvenait de ceux qui faisaient rire, racontaient des histoires passionnées, possédées par le diable et les héros, qu'on aimait trop pour sa prendre santé et qui aimaient jusqu'à s'en laisser crever. On aimait ce et ceux qui faisaient vibrer le monde et les autres, pas ceux qui se contentaient de sourire timidement, de réconforter quand les tornades passionnées étaient passées, d'occuper les enfants tandis que les adultes faisaient leurs choses d'adultes, combats ou amour. Nuna, elle était celle qui était utile et remplaçable, qu'on apprécierait comme on apprécierait n'importe qui d'autre à sa place, parce qu'elle n'était pas si mauvaise dans les trucs dans lesquels elle n'était pas si mauvaise, et que ça dépannait bien qu'on en avait besoin. Mais on l'oubliait vite, et ça, celui qui lui faisait face l'avait perçu en quelques instants seulement. Demain, il reprendrait sa vie sans aucun souvenir de cette nuit étrange. Peut-être qu'un jour, dans les vapeurs d'une nouvelle nuit d'alcool, la voix de Nuna raisonnerait dans son esprit. Oublie-moi, répéterait-elle sans qu'il ne parvienne à savoir d'où elle sortait. Mais il l'oublierait comme bien d'autres l'avait déjà oubliée, et elle ne pouvait rien faire contre ça. Ce n'était pas si confortable que ça, de toute façon, des souvenirs. Elle n'avait pas sa place dans ceux de TC, puisqu'il ne voulait pas l'y accueillir.

Mais ils promettaient de s'oublier sans parvenir à se séparer. Peut-être parce qu'au moment où la conversation cesserait, où ce serait au tour des dos de se faire face, alors il serait temps d'y passer, à l'oubli. De laisser derrière eux cette nuit, au seul témoin des rues vides qui ne se lassaient pas de leurs cris, de leurs plaintes, de leurs moqueries, de leurs larmes.

Et peut-être que s'ils ne se séparaient encore, c'est qu'ils avaient encore des choses à se dire au creux de la nuit, portés par un alcool qui atténuait autant qu'il exacerbait. Les mensonges étaient servis aux faibles comme une réponse destinée à les faire taire, mais à ce mensonge, Nuna s'accrochait comme à un filet de sécurité. Lovée contre l'homme comme s'il était soudainement devenu la personne la plus importante qui ait jamais croisé son chemin, elle voulait se croire tout ce qu'il avait dit; tout ce qu'il ne pensait pas et ne penserait jamais, pourtant. Elle voulait croire à ce mirage qu'il avait dressé pour elle, celui de la femme qu'elle se battait pour être, qu'elle se battait pour faire croire qu'elle était, mais qui lui était et lui demeurerait jamais inaccessible. Elle ne faisait jamais grande impression, Nuna. Au mieux, elle faisait une petite impression, et c'était peut-être déjà pas si mal. Alors l'apparition nocturne, elle la serrait aussi fort que ses frêles forces le lui permettaient. Elle n'était pas fille de mensonges, qu'elle considérait être l'une des pires abominations dont l'être humain était capable. La confiance était fondatrice de toute relation; car avec à force de mensonges, on pouvait créer un monde qui nous enfermait dans un chateau de verre confortable, dans lequel on était seul souverain, mais qu'on rendait inaccessible aux autres. Le mensonge était abject car il tuait celui qui l'utilisait comme arme de défense. En cherchant à se défendre soi-même d'une vérité, on se défendait de la réalité. Mais même s'il usait de cette arme désespérée, Nuna serrait le menteur plus fort que la décence de la sobriété l'aurait laissée le faire. Et quand elle le sentit lui rendre son étreinte, quelque chose d'étrange se passa quelque part dans son ventre, dans son cœur ou dans son esprit. Ca la saisissait entièrement, ce réconfort. Au cœur de la nuit, il lui semblait avoir trouvé un repère, une lumière, et elle se surprit à apprécier le parfum qui émanait du cou moite de l'homme. « Et est-ce que les menteurs savent reconnaître leurs mensonges de leurs vérités ? » Sa voix était douce, apaisée, comme si elle attendait qu'il lui réponde que oui, et que cette vérité-là, il la savait aussi vraie que l'alcool qui coulait dans leurs veines cette nuit.

Mais tout était trop beau, trop doux, trop serein, et l'étreinte se brisa quand elle se sentait partir dans le monde de Morphée. Elle avait trop bu, lui disait-elle comme s'il s'agissait d'une révélation sur la formation du monde et la façon dont il mourrait. Elle avait trop bu, et même quand elle ne le serrait plus, elle restait collée à lui. Il était devenu son pilier physique et il encaissait la gravité pour eux deux. Mais son regard, elle le capta de longues secondes, celles qui s'étirent dans le temps et distordent sa flèche. Elle souriait bête, le regard brillant. La question qu'elle venait de lui poser était déjà bien loin quand il y répondit. « Profites-en de ta mémoire, puisque tu vas bientôt m'oublier. » Un sourire en coin empêchait l'amertume de se lire sur son visage. Elle était malicieuse, à deux doigts de taquiner le nez de l'homme du bout de l'index. Mais c'est son pouce qui trouva finalement la joue de l'homme, beaucoup moins espiègle que l'aurait été son collègue. Quelque chose changeait, quelque chose se relâchait, et le cœur de Nuna ne se brisait plus pour elle mais pour lui. Il semblait à l'Athna qu'elle l'épluchait comme un oignon, Tiçi. Chaque couche en cachait une autre. Il n'était pas que sarcasmes et froideur, mais peut-être que c'était le moins douloureux auquel elle pouvait assister. Sa larme, si elle l'effaçait de sa joue, c'était parce qu'elle faisait trop mal. Son être entier se brisait à sa vue. Le sourire tendre qu'il lui offrait, c'était un mensonge, lui aussi. On ne souriait pas quand on pleurait, pas réellement, pas pour de vrai. Il souriait de tristesse, de ce qui l'avait fait pleurer, de ce qu'il cherchait tant à masquer dans les silences froids et les sarcasmes caustiques. C'était un faux sourire, de ceux que l'on offre pour réconforter les autres parce qu'on arrivait pas à se réconforter soi-même. On réparait les dommages collatéraux avec ce genre de sourires, mais le cœur, lui, saignait encore.

Mais après le calme venait la tempête. Après l’œil du cyclone réapparaissaient les vents ravageurs. Sans crier gare, Nuna s'effondra en retrouvant son mur, espérant disparaître entre les briques et faire s'évaporer ses pleurs bruyants dans un vide intersidéral. Elle ne savait même pas pourquoi elle essayait de parler; elle était incompréhensible même d'elle-même et s'infantilisait en cet instant plus que quiconque l'avait infantilisée depuis un moment. Elle était tout ce qu'elle essayait de prouver par tous les moyens qu'elle n'était pas. En essayant de se prouver indépendante, elle dévoilait la merde qu'elle était sous les apparences, la faiblesse dont personne n'était fier, celle qui faisait honte, celle dont on riait, celle qu'on remplaçait par quelqu'un d'aussi insipide et dans une chaîne de gens insipides, celle qu'on laissait délibérément de côté, celle qu'on oubliait sans s'en rendre compte. Elle, elle voulait que ses larmes lui donnent le pouvoir de disparaître, pour toujours, ou au moins jusqu'au lendemain. Elle voulait un lit et des draps confortables qui sentaient bon. Elle voulait de l'eau, boire jusqu'à frôler la noyade, s'étaler sur des draps immaculés comme une étoile de mer, en espérant oublier la chaleur et éviter la migraine. Elle voulait la solitude et puis non; elle voulait sa seule présence à lui, pour qu'il lui mente encore une fois, juste une fois, qu'il lui dise qu'elle n'était pas débile que ça. Elle voulait qu'il ne la voie pas pleurer, retourner en arrière pour oublier tout ça, pour lui laisser l'image, si ce n'était de quelqu'un de sobre, au moins de quelqu'un d'un peu honorable. Elle voulait danser et rire, mais tout ça, c'était bien trop loin pour ce soir. C'était devenu inaccessible. Quand elle ouvrit les yeux pour essayer de voir si elle avait encore été trop loin, elle le trouva là, accroupi devant elle, et ne supporta pas de le voir la regarder. De la voir la regarder de ce drôle d'air. Elle se recroquevilla plus encore si c'était possible et enfonça son visage derrière ses genoux. Mais elle ne disparaissait pas. Elle se sentait encore exister; elle sentait encore le mur froid dans son dos, les pavés froids sous ses pieds, sous ses fesses. L'écho de ses pleurs raisonnait dans la rue à en rendre sourds tous les habitants. Elle se donnait en spectacle et c'était tout ce qu'elle redoutait. Elle était dans l'un de ses pires cauchemars. Ne manquerait plus qu'elle se rende compte qu'ils étaient une centaine à la regarder là où elle n'osait plus regarder; que son père était au centre, au premier rang, et qu'elle était nue. Mais elle ne disparaissait pas, ne disparaissait toujours pas. Et elle s'en rendit compte quand une sensation froide vint la pêcher là, l'harponner dans sa détresse. Les mains froides de TC s'étaient accrochées aux siennes, brûlantes, qui réceptionnaient beaucoup plus de larmes que son corps déshydraté pouvait en produire. Leurs genoux se touchaient et lui rappelaient qu'il était encore et que merde, elle existait encore. Un nouveau flot de larmes se déversa sur ses joues brûlantes. « Mais regarde-moi... ! Je peux rien être d'autre que... désolée... » hoqueta-t-elle en fermant les yeux pour ne pas avoir à supporter la vue d'un visage si triste. Mais le visage triste la voyait encore. Ils appartenaient encore au même monde. Il subissait encore ses larmes pathétiques et ses doigts, à leurs tours, essuyèrent un peu des traînées salées laissées sur le visage déformé par les pleurs. Sans comprendre, sans vouloir comprendre, elle laissa le reste de ses larmes s'écraser contre lui, tombant fesses à terre, étalée à côté de lui ou sur lui, contre lui, peu importait. Comme une enfant, elle remonta ses jambes contre lui. Les pavés rafraîchissaient la peau brûlante de ses jambes là où la robe avait abandonné ses fonctions. Ses mains s'étaient accrochées à lui, à ses bras, et cherchaient désespérément une meilleure accroche, pour le serrer plus fort encore, comme si le lâcher signifiait une noyade certaine dans le flot de ses larmes.

Il ne l'emmenait pas danser, mais elle pleurait encore bêtement. Il s'éloignait d'elle, elle pouvait le sentir, et elle le serrait encore plus fort, les paupières closes comme si elle redoutait d'avoir à le voir partir. Un hoquet étouffa pourtant ses pleurs alors qu'elle ouvrait doucement les yeux. Il essayait de la faire se sentir elle. Dans le regard de la brune, l'interrogation, des tas d'interrogations. De la peine, aussi, et puis de la gratitude. Mais qui était-il ? Qui était-il pour la penser à la fois capable et incapable, pour la détruire en même temps que la pousser à se construire ? Alors elle ne disait rien, Nuna, et se contentait de savourer la fraîcheur de ses doigts sur sa peau, les lèvres entrouvertes, le regard rouge de tout ce qu'elle avait pleuré. « Je suis pas triste... » Sa petite voix peinait à s'imposer alors qu'elle le regardait toujours, haletante, essayant désespérément de comprendre ce qui était en train de se passer. « Triste, c'est ce que je dois surtout pas être. Si je suis triste, je suis plus rien. » Si elle était triste, elle n'était même plus celle qu'on oubliait trop vite; elle devenait celle qu'on ne remarquait même pas. Son sourire était la seule arme qui lui restait à offrir au monde, elle qui ne maniait pas l'art de la guerre. Silencieuse, les lèvres asséchées par sa respiration, Nuna laissa son visage glisser à nouveau contre le torse de l'homme. Ses prunelles encore trempées donnaient un filtre étrange à la rue qui s'étendaient dans l'obscurité, à l'opposé des rires et des chants qui continuaient de raisonner dans le monde des vivants. « Toi aussi t'as trop bu... » hoqueta-t-elle contre lui alors que d'autres larmes commençaient à s'inviter à la partie. « Je suis une fille qui pleure en pleine rue, dans les bras d'un mec qu'elle connaît pas, parce qu'il a voulu l'emmener danser. » Voilà ce qu'elle était. Mais demain, elle aurait oublié. Pas lui, pas la teneurs de leurs propos, pas la chaleur de ses bras. Demain, c'est ce sentiment qu'elle aurait oublié, qu'elle aurait caché sous la paillasson et enterré sous les sourires qui représentaient ce qu'elle ne faisait pas si mal, même si elle aurait dû faire bien mieux. Mollement, elle se détacha de lui et se laissa tomber au sol, à côté, pour s'étaler comme l'étoile de mer qu'elle rêvait de devenir sur un lit confortable, près à l'emporter dans l'univers de Morphée. « T'es triste, TC. Tu peux pas... » Elle soupira, les paupières fermées, alors que le sommeil commençait à l'emporter. « ... vivre une vie de tristesse comme ça. C'est pas une vie, ce qu'il y a sur ton visage. » Doucement, ses paupières s'ouvrirent pour voir le ciel qui s'étendait au-dessus des toits des maisons. « Peut-être que ton visage m'a menti, mais je crois pas... Il faut que tu sois heureux, TC. Et si tu l'es, alors peut-être que j'aurai au moins contribué à ça... » Le froid des pavés traversait le tissu de sa robe. Peut-être qu'elle dormirait ici, ce soir, finalement. Elle ne savait même plus où les invités étaient supposés passer la nuit; dans l'état où elle était, il était sans risque d'affirmer qu'elle ne s'en souviendrait pas avant le lendemain. Elle avala avec difficultés sa salive, alors qu'à nouveau ses paupières fermaient boutique. Elle s'endormait par terre, au milieu de la rue. « Laisse pas... mon père me voir comme ça. »
Theodore-Charles Jones
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le Jeu 4 Avr - 3:16

La remarque de l'athna le frappe une fois de plus. C'est presque un don, à ce stade, de le frapper en plein cœur comme si elle voyait tout ce qu'il s'évertue à cacher. Mais TC ne s'offusque pas, il sourit même, un peu attendri, et puis il lui répond, de cette sincérité qui ne traverse que très rarement ses lèvres. « Pas toujours. C'est peut-être pour ça qu'on cherche à garder le change, pour pas montrer qu'on s'est perdu au milieu de tout. » Triste vérité, jamais avouée. Celle de ce gamin qui s'est perdu y a bien longtemps dans ses histoires sans plus savoir s'y retrouver. Il n'a plus tellement d'identité, ou plutôt il en a des milliers, sans plus savoir laquelle était là en premier. Mais c'est pas si grave, au fond. Pas si grave parce que si on se perd aussi loin dans ce qu'on est, c'est qu'on méritait peut-être pas d'exister pour ce qu'on était.

Jamais assez, toujours besoin de plus. Avide d'histoires pour étouffer la vérité, le gamin peureux et toujours avec ce trou dans le cœur que personne savait remplir. Il a réussi son pari, le Pikuni. Il n'a plus peur, il n'a plus de trou dans le cœur. Mais à quel prix ? Au prix d'une vie qu'il croyait déjà toute tracée, dont il se contentait. Une vie qu'il ne pensait pas pouvoir voir s'écrouler pour les yeux d'une belle inconnue. Une vie qu'il pensait maîtriser sur le bout des doigts, étant capable d'éviter chaque impact, aussi minuscule soit-il, mais ça, c'était avant Luna. L'illusion devenue trop réelle, qui dépassait tout ce qu'il aurait jamais pu imaginer. Pour le meilleur et pour le pire. Mais il est même pas vraiment fâché de tout voir s'écrouler sous ses yeux. Parce que les pupilles pleine d'eau qui brillent de la brune à ses côtés valent tous les coups du monde. Elle pourrait lui enfoncer de vrais couteaux dans les côtes qu'il garderait quand-même ce sentiment un peu heureux tout au fond de lui. Pour ce moment qu'ils ont partagé, pour ces années à rêver qui pouvaient pas égaler la réalité. Pour toutes les émotions qu'elle lui a fait traverser, lui qui pourtant garde un self-control envers et contre presque tout. Tout sauf Luna. La belle aux yeux d'or et au sourire d'argent.

Sauf que la tendresse a toujours une fin, la nostalgie aussi. La conversation reprend et la belle insiste, sur le fait qu'il va l'oublier. Mais comment oublier celle qu'il n'avait jamais oubliée ? Comment l'oublier après une telle soirée. Alors il insiste, de son regard de nouveau joueur, de cet instinct taquin qu'il ne peut pas masquer bien longtemps. « C'est toi, qui va encore tout oublier. Comme la première fois. Comme sans doute toutes les prochaines fois. J'suis oubliable pour toi. » Il est même pas forcément triste de ça, parce qu'elle lui offre à lui des moments suffisamment marquants pour toute une vie. Alors tant pis, s'il est oubliable pour la seule qu'il n'oubliera jamais. Tant pis s'il n'est qu'un souvenir trouble pour la seule qui traverse tous ses mensonges. Tant pis si c'était que pour une nuit et qu'il n'y en aura plus d'autres. Tant pis si elle l'évite à vie. Tant pis, il aura au moins eu une nuit. En fait deux, si on compte l'aperçu d'il y a quelques années. Deux, c'est déjà trop pour quelqu'un d'aussi malhonnête que lui. Il le sait pertinemment, le brun, il mérite pas tant de bonheur, pas avec tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit.

Le pouce de la belle atteint sa joue et lui, il garde son sourire aux lèvres, les yeux rivés dans les siens. Sans trop savoir comment faire, ni plus quoi faire, il cherche à reprendre le contrôle sans en avoir vraiment envie. Et c'est probablement pour ça qu'il réagit comme un animal blessé tandis que l'athna s'éloigne brusquement de lui pour retrouver la fraîcheur du mur. Un soupir et son cœur se brise encore un peu, sans qu'il ne comprenne pourquoi, ou peut-être que si, il sait très bien pourquoi. Parce que leur tendresse ne sera jamais plus qu'une illusion dans une nuit d'ivresse, parce que la belle Luna n'approchera jamais quelqu'un comme lui en possession de ses moyens. Parce qu'il ne vaut pas même un regard en tant normal et que lorsqu'elle réagit comme elle vient de le faire, elle le ramène à sa réalité, celle de sa solitude qu'il est voué à subir jusqu'à la fin de ses jours. Mais pour ça, il n'a que lui à blâmer, encore et toujours. Alors il se mord les lèvres et s'avance vers elle. Il fait taire tous les reproches qui lui traversent le crâne, toute cette violence qui l'anime, violence envers lui, et seulement lui. Et puis il pense à elle, se dit qu'il peut encore la mettre en avant pour quelques instants. Qu'elle ne subisse pas le monstre qu'il est vraiment, celui qu'il redoute dans l'obscurité et qu'il cache dans la lumière. Toutes ses forces en ces instants, toutes ses forces pour ne pas devenir celui qu'il déteste, celui qu'il ne veut surtout pas qu'elle voit, même pour l'oublier. Et puis les mots de la belle qui s'éclatent contre ses tympans après son murmure brisé alors qu'elle insiste et qu'il décide de ne plus parler, simplement s'occuper d'elle, comme elle avait essayé de le faire quelques minutes auparavant avec lui. La serrant dans ses bras pour lui prouvait qu'il ne la laisserait pas, il oublie encore un peu, il se perd encore un peu quand elle le serre à son tour. Comme un instant à nouveau hors du temps alors qu'il sait qu'à en rajouter des couches, la chute ne sera que plus violente. Son retour à la solitude l'attend d'une seconde à l'autre et il n'est clairement pas prêt, il sait pertinemment qu'il va se faire mal comme jamais quand tout va retomber.

Mais c'est pas grave, pas tant qu'elle n'est pas en sécurité. Et puis il parle de nouveau, faisant face au visage couvert de larmes de celle dont il n'aurait jamais voulu en voir une couler. Et puis il balaie toute la raison, tout ce qui lui dit de s'éloigner avant que la chute ne soit fatale et lui livre un peu plus de vérité. La fêtarde, elle, lui rétorque qu'elle n'est pas triste, et lui, il lui sourit. De ce sourire tendre et sincère, celui qui vient du cœur et qui sous entend qu'elle a peut-être raison, qu'il ne la contredira pas. Mais ce qui suit l'éclate un peu plus, le blesse un peu plus alors qu'il ne pensait plus ça possible. Plus avec des mots, plus avec ses mots. Elle n'avait pas fini de le surprendre, la jolie brune, à l'enfoncer encore plus dans ses retranchements qu'il ne les savait existants. Et pour la centième fois de la nuit, elle coupe ce qui le rend lui, le perd dans un silence qui ne lui ressemble pas, un silence dans lequel il se demande s'il doit parler, s'il peut avoir les bons mots pour la réconforter ou s'il va tout empirer. Il hésite avant de faire la seule chose dont il est toujours sûr : parler. Mais avant qu'il ne puisse se décider, elle quitte son regard et retrouve son torse. Le brun laisse son bras se balader sur son dos pour venir la tenir un peu plus, les yeux rivés sur le ciel alors qu'il ne sait plus par où commencer, ou même s'il doit commencer.

La douce le fait pour lui, comme un appel à ce silence qui le bouffe, à cette idée d'avoir tout empiré qui le tiraille de tous les côtés. Notant un fait assez évident sur son état d'alcoolémie à lui aussi. Ça lui cale un nouveau sourire un peu fin sur les lèvres alors qu'il sait toujours pas s'il doit répondre ou pas, et puis elle continue. Décidée à devenir soudainement extrêmement factuelle, il se retient de rire à ses propos en venant se mordre la lèvre et remontant lentement sa main dans la nuque de Luna. Sa main se glissant dans ses cheveux pour calmer les pleurs qui s'entendent encore dans les nuances de sa voix. Et puis il parle enfin, pour dire quelques mots, de tout petits mots. « T'es tellement plus que ça, Luna. » Presque un murmure, tendre et sincère, quelque chose qu'il est ravi de savoir qu'elle aura probablement oublié le lendemain alors que son cœur bat un peu plus fort dans sa poitrine.

Mais heureusement pour lui, elle ne prend pas le temps de sentir son rythme cardiaque changer, pour s'étendre au sol à côté de lui. Son bras l'accompagne, comme pour prévenir une potentielle chute alors qu'il n'ose plus la regarder, les dents toujours focalisées sur l'intérieur de sa lèvre inférieure. Toujours tourné le nez vers le ciel, il l'écoute respirer, se disant que c'est probablement fini pour cette nuit, qu'elle va s'endormir là, maintenant, et qu'il va la porter à bout de bras jusqu'à un lit. Mais la voix de la brune s'élève une fois de plus et il sursaute alors qu'elle lui parle encore de lui, de sa propre tristesse, de tout ce qu'elle a vu que personne ne voit jamais. Son regard se tourne doucement vers elle et il ne répond pas alors qu'elle semble s'endormir. C'est peut-être sa chance d'y échapper, échapper à ses vérités, qu'elle finisse enfin dans les bras de Morphée. Pourtant elle continue, le blesse un peu plus alors qu'il larme se perd sur sa joue et qu'il se mord un peu plus la lèvre, muré dans son silence en attendant que ça passe, qu'elle s'endorme pour le libérer du poids de cette foutue vérité. Mais les derniers mots du discours lui laissent un tendre sourire. Il aurait aimé répondre qu'elle y contribuait déjà bien plus qu'elle ne pouvait l'imaginer mais il n'était plus capable d'articuler sans s'effondrer. Elle avait trop trouvé la noirceur pour qu'il n'arrive à la camoufler derrière des mots. Elle avait trop trouvé la vérité pour que sa bouche fasse comme si de rien n'était. Alors il attend, repliant lentement ses genoux, laissant ses mains se poser dessus et se concentrant sur sa respiration, se calant sur la sienne à elle. Et puis ses yeux se ferment une seconde aussi, comme ce stop, cet amas de fatigue après une telle nuit, un tel tout. Mais la voix traverse à nouveau ses oreilles et ses pupilles se dilatent alors qu'il retrouve la lumière dans ses yeux noirs. Une dernière demande avant qu'elle ne s'endorme complètement. « C'promis. » Qu'il articule comme il peut, alors que la douce semble déjà plus profondément endormie. Il se frotte le visage pour se donner un coup de boost, petite claque sur la joue au passage. Le crâne complètement vide, le cœur complètement éteint. Elle a épuisé toutes ses forces, même celles qu'il ne pouvait pas soupçonner. Le lendemain semble tellement loin. S'accroupissant bien sur ses appuis, il relève délicatement les genoux de Luna et glisse une main dans son dos. Dans un murmure inaudible entre ses dents, il se donne le courage de la soulever, sans se vautrer. « Un, deux, trois. » Et les voilà debout. Quelques secondes pour la disposer un peu mieux et retrouver un équilibre, il se sert du mur qu'elle a tant aimé pour être sûr de ne pas tomber. Et puis quand il est sûr que ça va aller, il soupire tendrement alors qu'elle dort dans ses bras et marche jusqu'à sa maison, quelques mètres plus loin. Des pas qui semblent durer un instant et mille ans, alors qu'ils marquent la fin d'une nuit indescriptible. Des pas qui lui font mal partout et pourtant, durant lesquels elle ne semble pas peser un gramme. Des pas de la fin d'un moment inoubliable qui sera pourtant oublié. Et puis il pousse la porte de son dos, dans des grimaces, entre celles qu'on fait pour ne pas faire de bruit, et celles qu'on fait parce qu'on n'est pas bien sûrs de tenir encore tout à fait debout. Et puis délicatement, il la pose dans son propre lit de gamin. Et Luana, elle se lève de sa chambre, regarde son fils avec une tendresse sans pareil alors qu'elle fait ce signe du doigt pour ne pas faire de bruit. Et puis il sourit, encore heureux, encore un peu heureux. Et il borde l'athna, lui pose un verre d'eau à ses pieds et embrasse sa mère sur le front avant de lui dire silencieusement de retourner se coucher. Et puis lui, lui, il lance un dernier regard à sa belle inconnue, et il passe le pas de l'entrée, retourne dans le bruit, comme si de rien n'était.

Assis de nouveau à une table face au bruit, face au monde qui vit alors qu'il ne peut plus reprendre sa nuit comme si rien ne s'était passé. L'alcool qu'il enfile de nouveau comme pour asseoir le tout, s'assommer lui. Ne pas retourner la voir, ne pas rentrer chez lui, et ne pas la forcer à devoir lui faire face demain. Parce qu'elle mérite mieux que ça, mieux que lui, mieux que toute cette nuit.
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