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˜˜˜˜˜˜On a Wire ▬ Rürik
maybe life should be about more than just surviving


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11/09/2018 kamo 13 Joseph Gilgun Hemera - Exordium Solitaire, originairement Athna 88


Sujet: On a Wire ▬ Rürik
Sam 15 Sep - 0:44


On a Wire
La pluie s'écrasait sur l'abri de fortune, chacune des gouttelettes distincte de ses consœurs alors qu'elle tombait sourdement sur le tissu tendu qui les protégeait. Est-ce que c'était ça, la fin ? Ecouter les percussion de la pluie, la respiration sifflante d'Enya, le nez enfoncé dans son pelage rêche, le dos offert aux prédateurs ? Est-ce que c'était comme ça que tout allait se finir ? Falk grelotta, se resserra contre le flanc de sa mule. Ses doigts tremblants s'enroulèrent autour de sa dague. Si les bêtes sauvages les attaquaient, il donnerait toutes ses forces pour la protéger. C'était à cause de lui qu'ils étaient dans cet état. Ce n'était que justice qu'il soit le premier à partir.
Tout s'amorçait si bien, pourtant...


Leur dernier contact humain remontait à des mois, déjà. Un homme ni jeune, ni vieux, un de ces nuisibles tombés du ciel, perdu dans une clairière au beau milieu de la forêt. Il n'avait été d'aucune aide viable, sinon pour leur donner suffisamment d'eau pour poursuivre leur périple. Quant au reste, Falk n'avait pas en tête de s'appesantir sur le sujet. Leur progression avait repris comme initialement prévu, vers l'Est, à la recherche de cette tribu fantôme qui était supposée élire domicile dans les tréfonds de la forêt, à l'Est. A mesure qu'ils avaient suivi la piste, celle-ci s'était progressivement effacée sous leurs pas. Le sentier relativement praticable était devenu une succession de bosquets, de fourrés et de racines solides où il fallait redoubler de vigilance pour éviter de tomber. Enya, ragaillardie par toutes les forces glanées dans la clairière, rechignait moins à avancer. Peu importait au final que la piste ait été inexistante. Elle comprenait que son maître n'était pas prêt de faire machine arrière. La démarche nonchalante, quelques soupirs abrupts marquant les injonctions de son propriétaire, elle avait fini par se faire une raison. Il n'y a que les cons qui ne changent pas d'avis.
Et Falk n'avait pas changé d'avis.

Ils avaient fini par trouver un ruisseau, et en suivirent le cours. Suivant une logique qui n'appartenait qu'à lui, le camelot avait estimé que s'il y avait une source d'eau, il y avait forcément de la vie pour l'exploiter. Le filet s'enfonçait dans les bois en direction de l'Est. Si tous les points concordaient pour lui donner raison, bien évidemment, le destin en voulut autrement. Aucun village, aucun campement sortant de l'ordinaire sur leur route. Seulement quelques animaux effrayés d'entendre le claquement des sabots de la mule, ou les éclats de voix de Falk.
Au terme de longues journées de progression à en perdre halène, ils s'arrêtèrent. Un bivouac de fortune, deux toiles de jute pendues en travers d'arbres aux branches solides pour les protéger du froid. La végétation alentours était luxuriante, ils ne manquaient pas d'eau, ni de rations. Enya était suffisamment bruyante pour le prévenir de rôdeurs, pour peu qu'elle prenne peur. Il pourrait explorer la végétation à l'envie, et repartir une fois ses sacoches pleines de toutes nouvelles découvertes à exploiter sur le chemin.

Un petit manège qu'ils appliquèrent sur la durée. Des journées de marche, suivies d'une semaine de repos sur place pour mieux s'engorger de ce que la nature pouvait leur procurer. Si la sensation était qu'ils poursuivaient continuellement vers l'Est, jamais ils ne quittèrent la forêt. Au contraire, les arbres semblaient se resserrer toujours plus tout autour d'eux, les engloutissant toujours plus dans leurs entrailles noueuses. Les semaines se transformèrent en mois. Mais le décor, lui, restait inchangé.
Comme s'ils tournaient en rond depuis tout ce temps. Comme s'il n'y avait jamais eu de tribu cachée, comme si tout cela n'avait jamais été qu'une énième de ces légendes que l'on conte au coin du feu. Un beau conte, un mythe sympathique, mais sans réelle manifestation physique. Et s'il était persuadé, au fond, de n'avoir pas gâché son temps à ce point, Falk finit par considérer qu'il serait peut-être temps d'abandonner pour revenir à la civilisation. Tant pis pour les Naoris. Tant pis pour les légendes. Ils auraient été son plus beau Dahu, et, il devait bien l'admettre, ses camarades de beuverie au village Pikuni étaient certainement en train de ricaner alors qu'ils ne le voyaient toujours pas revenir.

On dit du chemin du retour qu'il semble toujours plus court que l'aller. Falk s'était toujours fait ce type de réflexion au cours de ses voyages. Quand ces derniers n'impliquaient pas de retrouver l'Ouest dans une forêt si dense que la mousse avait du mal à se développer sur l'écorce des troncs. Remonté sur le dos de sa monture, il donna deux légers coups de talons dans ses flancs. Jeta un dernier coup d’œil en arrière, à regret.
C'était couillon qu'ils repartent aussi vite. Il aurait juré avoir aperçu une silhouette entre les troncs. Mais bon, il avait toujours été particulièrement imaginatif, comme garçon.

Enya avançait avec son indolence habituellement. Ni trop vite, ni trop lentement, des petits coups de sabots réguliers martelant le sol meuble suffisamment fort pour chasser les rampants. Suffisamment tranquilles pour profiter du paysage. Les espèces d'arbres étaient différentes, par ici. Des feuillus pour la grande majorité, chargés de champignons, une forêt dense et pleine de vie. Bien lointaine des rangées de conifères auxquelles il avait été habitué pendant des années. Ce qui l'avait impressionné, tout le long de leur périple, c'était cette aura particulière qui nappait les lieux. Une vie grouillante, chargée de ses codes et de ses chants qui n'opéraient pas de la même manière que les autres. Et, malgré tout, un calme incroyable.
Enya sursauta, sous ses cuisses. Elle piétina sur place, les oreilles basses, agitée. Ses grands yeux sombres balayèrent tour à tour le sol, l'horizon, le ciel. Se penchant vers la large tête de sa monture, Falk marmonna.

-Qu'est-ce que t'as, Jambon, t'as eu peur d'une feuille ?

Il pouvait sentir le poitrail de l'animal se gonfler rapidement. Toujours plus rapidement. Falk donna un coup de talons contre ses flancs. Sous ses doigts, elle tremblait. Et refusait catégoriquement d'avancer.
Ce fut à ce moment qu'il réalisa que quelque chose avait changé, dans la forêt. Les oiseaux déchiraient la cime des arbres, détachant plumes et feuilles sur leur passage. Les fougères ployaient, tout autour d'eux. Des ombres furtives, plus ou moins grosses, filaient vers le Sud. Tous types d'animaux. Un brame puissant, dans leur dos. Un cerf bicéphale, imposant, qui appelait deux biches à le suivre.

-Mais que...

Et, comme répondant à un appel venu du fin fond de ses entrailles, Enya se mit à courir elle aussi. Malgré sa charge. Malgré que son cavalier, surpris, s'accrochât comme il le put à sa crinière sans comprendre ce qu'il se passait.

Puis vint le tremblement. Une secousse violente, venue de la terre elle-même. Galopant aussi vite que ses petites pattes le lui permettait, la mule suivit le mouvement amorcé par les autres créatures. Les arbres craquèrent autour d'eux, certains tombant, entraînant d'autres dans leur chute. Des cris perçants, venus de partout alentours, alors que la vie se déchirait en même temps que l'intérieur de la terre. Et, encore, ces secousses terribles qui n'avaient pas d'oreilles pour les entendre et s'arrêter. Cramponné à la crinière de sa mule, Falk fourra la tête entre ses épaules. N'eut pas même le temps de tirer sur les poils de sa monture pour l'intimer de s'arrêter.
Enya n'avait pas vu le trou. Un sabot frappa le vide, puis un autre. Puis vint la chute.
Et le noir.

Quand Falk reprit conscience, ce fut dans un gémissement plaintif. Une douleur violente irradiait son bras et son épaule gauches, si bien qu'il resta au sol sans bouger. Le nez dans les feuilles, il ferma les yeux. Respirer. Se recomposer. Tout autour de lui, un silence de mort. Mais plus de grondements venus des entrailles de la terre. Plus de danger... Et pas d'Enya. Portant sa main valide à sa bouche, il siffla entre ses doigts. Silence. Un nouveau sifflement. Une réponse, sonore, à quelques mètres sur sa gauche.  
Se redresser s'avéra plus difficile qu'il ne le présumait. Engourdi par la chute, il s'en serait tiré à bon compte si ce n'était pour son côté gauche. Serrant les dents, il finit par rassembler suffisamment de forces pour s'asseoir. Et constater l'étendue des dégâts. Si la majorité de la forêt semblait avoir tenu le coup, ça et là, il aperçut des enchevêtrements de branches et de racines. Un nouvel appel sonore. Sa forme massive se dessinait, grise, imposante, à travers les fourrés. Arrivé difficilement à sa hauteur, il ne put que constater l'évidence. Elle n'était pas plus belle à voir que lui. Une de ses pattes avant se prenait pour une arabesque. A bien y considérer, exactement comme son bras. Une des deux sacoches en cuir qu'elle transportait s'était fait la malle. Mais le pire était son regard.
Deux grands yeux noirs, implorants.

Il devait faire quelque chose. Il ne pouvait pas, il ne pouvait juste pas la laisser dans cet état. Comme il ne pouvait pas lui imposer de reprendre la route avec sa patte dans cet état. Alors il fit ce que tout Athna ferait dans cette situation. Balayant les alentours, il chercha la plus grosse pierre possible qu'il pourrait soulever et abattre sur le crâne de sa monture. Mais il n'y en avait aucune. Mais il ne pourrait de toutes façons pas la porter. Mais il y avait ces grands yeux noirs, cette expression docile alors que la mule comprenait ce qu'il cherchait à faire. Comme si elle acceptait.
Sauf que ça non plus, il ne le pouvait pas. A genoux à côté de la bête à lui flatter l'encolure, Falk se mordit la lèvre inférieure. Il y avait forcément une autre solution.
Celle qu'il trouva n'était pas la bonne. Quelques lanières de cuir avaient tenu le choc et finirent par faire une attelle de fortune avec quelques branches autour de la fracture de la mule. Autour de la sienne. Son bras en écharpe autour de son cou, il attrapa les rênes d'Enya et l'incita à se redresser. Redresse-toi Jambon... Elle trébucha. S'il te plait, redresse-toi... Au bout de longues minutes, elle parvint à se remettre difficilement sur pattes. L'achever aurait été plus simple. Pour elle. Pour lui. Mais maintenant qu'elle était debout, et que lui aussi, il fallait continuer.
Autant que possible.
Jusqu'à la fin.

Vers où ? Il n'était plus question de Nord, d'Est, d'Ouest ou de Sud. Dans le chaos environnant, il n'était plus question que d'avancer pour ne pas laisser les rôdeurs les dévorer. Le tissu qui soutenait son bras s'imbibait progressivement de sang, à force d'éraflures dues à la chute. Enya peinait à avancer et devait s'arrêter tous les dix pas, la respiration lourde, l’œil vitreux. Alors il tirait sur ses rênes. L'implorait d'avancer. Et la marche reprenait.
Jusqu'à ce qu'elle s'effondre une nouvelle fois. Que ce soit trop, pour elle, pour lui.


C'était comme ça que tout finirait, alors ? Il avait donné toutes les plantes médicinales qui restaient dans la sacoche à la bête. Pour l'apaiser. Pour faire baisser sa fièvre, pour la faire somnoler. Tout ce qu'il avait, une écuelle d'eau à portée de museau, l'unique couverture qu'il restait dans le paquetage pour la tenir au chaud. Le ciel se mit à pleurer, la pluie à s'abattre sur la forêt. Comme une plainte accompagnant la fin de plusieurs vies tout autour d'eux, la désolation d'une mère qui venait de punir sévèrement ses propres enfants. Et, avec elle, la nuit qui approchait avec son infini voile noir pour achever l'oraison. Sentant les premières gouttes sur sa peau, il tira la dernière des toiles de jute au dessus de la mule, lui offrant un abri de fortune. Plus rien pour faire du feu, tout était dans l'autre sacoche.
Aucun moyen de repousser les bêtes sauvages, cette nuit.

Le nez enfoncé dans le pelage rêche, Falk soupira. S'allonger entre Enya et le monde extérieur, offrant son dos au danger, sa dague à portée de main, avait été la réponse la plus logique à toute la situation. Si quelqu'un devait partir, cette nuit, attaqué par les prédateurs, ce ne devait être que lui. Il lui faisait confiance pour le réveiller si jamais il s'endormait à cause de la fièvre.
Aussi, quand elle s'agita, tentant de se redresser en soupirant lourdement, ses doigts se resserrèrent-ils autour de son couteau. Les yeux fermés, il écouta. Des pas feutrés, proches. Un renard ? Un loup ? Ou une de ces créatures sans nom, aux crocs acérés, issues de la radioactivité.
Il misa sur la dernière option alors qu'il se tourna vers l'origine des pas. La vue trouble, basse, il discerna une silhouette sombre, humanoïde, entre les arbres. Coassa en Trigedasleng dans sa direction, incapable de savoir s'il s'agissait d'un homme... ou d'autre chose.

-Ami ou ennemi ?

Il ne ferait pas le poids contre une bestiole, il le savait pertinemment. Et s'il pointait la lame de son couteau en direction de la silhouette, sa main tremblait déjà au bout de quelques secondes.

-T'as pas intérêt à vouloir bouffer ma mule, saloperie...

L'ombre se rapprochait doucement, presque prudemment. Plissant les yeux, Falk distingua des traits qui tenaient plus de l'humain que de la créature sanguinaire. Ou peut-être qu'il divaguait. C'était sûrement ça. Sûrement divaguait-il.

-Moi, t'as le droit, mais pas elle...

Une secousse de douleur, le long de son bras. Ses doigts qui ne tenaient plus rien. Le couteau tomba dans un bruit mat entre les feuilles et il n'eut pas même la force de se redresser pour le reprendre en main. Se hissant le dos contre la bête pour se placer entre elle et la silhouette, il ricana.

-T'as vu ça, Jambon ? Le Dieu de la Mort a les yeux noirs.

Noirs comme la nuit. Comme ses cheveux. Comme cette petite barbe qu'il distinguait à peine sur un visage tout aussi flou que le reste. Etait-il grand ? Petit ? Costaud ou longiligne ? Falk ne saurait pas le dire. La fièvre exsudait de sa peau, le long de son dos, froide comme la mort elle-même. Et Enya qui avait cessé de s'agiter, fixant l'inconnu de ses grands yeux sombres.

-C'est drôle, Enya aime pas les inconnus d'habitude. A croire qu'elle te fait confiance. Embarque-la avec toi une fois que tu m'auras achevé. C'est une brave bête.

Incapable de se tenir droit, il dodelina de la tête en flattant une dernière fois le poil rêche de sa monture. Si la Mort était aussi belle, elle le serait d'autant plus à califourchon sur sa mule.
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