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˜˜˜˜˜˜Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
maybe life should be about more than just surviving


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04/05/2017 Anticarde 301 Adam Driver Pivette ♥ (avatar) - Soldat Louis (citation signe) - Tumblr (Gifs) Second et maître artilleur du Moissonneur. (Combat spécialité explosifs, navigation) 0
Percussionniste du Chaos


Sujet: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Sam 3 Juin - 16:35

Que font les cœurs à l'heure
où la nuit tombe des nues ?

Avinashi & Jason.


Ce n'est pas lui, le coupable. Lui, il n'a été que le bras armé du mal. Lui, il n'a fait qu'obéir aux murmures. Obéir aux murmures que quelque chose de bien plus puissant est venu écouler à son oreille de musicien. Quelque chose comme le ciel, comme la nuit. Le ciel immense, saoul d'obscurité, et puis cette nuit trop tiède, indécente. Quelque chose qui s'est mis à jouer avec son cœur fringuant, qui s'est mis à fouailler ses tripes, levant d'étranges pulsions, des obsessions malsaines qui ne sont l'apanage ni des hommes, ni des animaux.

C'était une belle bâtisse, grande comme un hangar à bateaux. Sauf que les Rahjaks n'ont pas de bateau. C'était une bâtisse austère, aux murs hauts, aux volumes grandiloquents qui semblaient attendre la venue d'un monarque. Une bâtisse dans laquelle, quand il a crié, sa voix rauque a trouvé un écho céleste, qui a embrassé l'infini. Il y avait de larges baies ouvragées qui laissaient entrevoir, à l'intérieur, des mosaïques éclatées, des brisures de céramique qui craquelaient sous sa botte comme maïs jeté dans le feu. Ce n'est pas lui, qui a causé la perte de ces murs. C'est le silence, la lourde pesanteur qui y régnait, et puis tous ces fantômes morts d'ennuis, qui attendaient, assis sur les charpentes branlantes, qu'on leur amène sur un plateau un rafraîchissement, un divertissement. Et le divertissement, ça ne pouvait être que lui. L'artificier. L'acrobate. L'aspirant cracheur de feu. Il n'était qu'un pion, qu'un exécutant. L'homme lige d'un inéluctable désastre.

Il avait quelques coups dans le nez, en plus. Il n'était pas ivre à proprement parler, mais en goguette, fort d'une soirée passée à jouer aux dès, à empocher les mises de sa chance insolente. Ses compagnons sont alors pour la plupart des Rahjaks de mauvaise vie ; truands de bas-étages, vils prêteurs sur gage, vulgaires monte-en-l'air... et puis lui, le pirate en escale. Minuit passé, la fine équipe se disperse par les rues de la Cité. Chacun vaque à ses affaires. Jason vient souvent ici, lors des relâches du Moissonneur. Il aime la mentalité de ces survivants qui ont emprunté les chemins de la corruption, qui vivent à tombeaux ouverts, qui crachent à la figure des lendemains funestes. Il en connaît quelques uns, par ailleurs, à force de fréquenter les mêmes tripots. Après une journée caniculaire suivie d'une soirée arrosée, le maître artilleur s'en va profiter de l'air du soir. Baguenaudant au hasard, il quitte les bas-quartiers pour remonter de longs faubourgs désertiques, ou croiser la route d'un chien errant vaut mieux que celle d'un semblable.

Et puis il la voit, cette grande bâtisse éclaboussée de lune. Déliquescente, elle ne s'en tient pas moins droite dans la nuit, orgueilleuse d'un faste passé. Jason laisse courir ses doigts corneux sur le bois vermoulu de la double porte, dont il décèle d'infimes bas-reliefs sinueux, témoins d'une richesse oubliée. A l'intérieur, l'odeur de la paille et des menuiseries. Sous ses yeux, une enfilade de stalles silencieuses, des tabourets renversés, des battants de portes rognés par la vermine, quelques petits foyers improvisés à-même le sol, sans doute par des bandes de vandales venus y fomenter quelques noirs desseins. Le plafond est haut, même pour lui qui avoisine les deux mètres. Paradoxalement, l'obscurité n'en est que plus épaisse. Si bien que le maître artilleur sort son silex, sa pointe de fer, un morceau d'amadou et un bâtonnet soufré. A l'issue d'un geste qu'il a répété mille fois, une flammèche bleuâtre vient danser au sommet de l'allumette. Jason lève la tête vers les plafonds, que la lueur chétive atteint à peine. D'anciennes écuries, gage t-il, une conviction bien vite renforcée par la présence de vieilles carcasses d'attelages.

Tout est trop calme. Il n'aime pas, le calme. Il ne supporte pas, les horreurs qui se blottissent dans ces silences cois. Et puis cet établissement semble avoir été bâti pour accueillir le hennissement furieux des purs-sangs, la voix percutante des lads et des écuyers, le martèlement ininterrompu des maréchaux-ferrant. Quelque chose crépite au fond de son ventre. Comme si les écuries lui insufflaient un échantillon de leur désarroi. La petite flamme tremble, au bout de sa main, plaque sur les murs des lumières froides. Jason ressemble à un démon échappé des enfers, avançant sur ses longues jambes sèches, tournant son échine osseuse à chaque bruit, évoluant dans une nimbe bleuâtre qui lui prête un visage exsangue, saturnien. La petite flamme vacille, au gré des maigres courants d'airs qui s'immiscent dans les corridors ou lorsqu'il esquisse un mouvement trop brusque. Ce qu'il fait souvent. Chaque pied qui emboutit les panneaux de bois, qui jonche les ossuaires de mors, de harnais et de ventrière entraîne un charivari de tous les diables, la partition d'un percussionniste. Jason sème ces tintements d'acier et ces fracas comme le petit Poucet disperse les miettes de son pain. Mais il n'a pas sa délicatesse, ni sa parcimonie. Tandis qu'il se fond dans les profondeurs des écuries, les échos vont croissants, et c'est tout un concert qui vient battre les parois. Et puis l'espace d'un instant, la conscience du maître-artilleur semble basculer. C'est infime. Rien que son regard qui s'absente, qui troque sa vivacité de félin contre une béance qui semble une onde d'ombres, desquelles on pourrait s'attendre à voir émerger des silhouettes goudronneuses.

Alors, il y a un instant parfaitement silencieux. Durant lequel la petite flamme, elle même, cesse de vaciller dans l'immensité du hall. Elle tombe avec une régularité presque paisible. Elle tombe au beau milieu de bottes de foin pourrissantes, et la moisissure offre au feu qui s'ébroue des lueurs verdâtres dignes d'une pincée de barium. La flamme avance d'abord timidement, frayant dans les fagots humides, un peu au hasard de ses pas. Et puis soudain lui prend un élan diabolique, et alors le pirate se trouve cerné par une farandole enflammée. La paille crépite, sa gorge aussi, d'un rire sec, pelé, qui jaillit à torrent. Il rit comme un dément, écarte les bras, a l'impression de commander à l'élément destructeur, de sentir dans les flammes comme des prolongements de son esprit impétueux. Ce n'est que passée une inspiration de fumée noire, une quinte de toux, que le pirate détale. Le feu s'est alors répandu de bottes en bottes, de stalles en stalles, aussi vivement qu'en suivant un chemin d'espolette. Et Jason court entre les foyers les plus vifs comme un gamin cavale entre les ronciers. Il saute par-dessus les barrières du feu, souple comme un tigre, sent parfois le baiser du feu lui roussir la peau. Il court ratatiné, tâchant d'esquiver les hautes fumées qui commencent à se former. On dirait qu'il joue avec un petit frère furieux. Un petit frère qu'il aurait provoqué de manière délibérée. Et il rit, parce qu'il l'entend fulminer, il l'entend le talonner, il l'entend lui souffler des imprécations hystériques qui prennent la forme d'un souffle brûlant. Et il ne saurait là cesser ses facéties. Dans l'escarcelle, accrochée à sa ceinture, qui rebondit au rythme de ses foulées géantes, une multitude de petits sachets de fibres végétales, renfermant des poudres, des chimies pures qu'il est allé chercher on ne sait où. De la poussière de cuivre, qui teinte les feux de bleu cosmique, du sel marin en quantité, qui anime les flammes d'un jaune végétal, un peu d'aluminium et de magnésium, pour que les ardeurs crevant les toits dessinent dans le ciel des traînées blanches, qui semblent des passerelles vers le monde des esprits. Voilà la nuit habitée de couleurs. Voilà ses noirceurs impénétrables infiltrées par des langues multicolores, parmi lesquelles prédominent le blanc et le bleu, qui se mêlent pour offrir à la nocturne la délicatesse de la céruse.

Jason émerge de l'incendie, hilare. Il a le visage noir de suie, les avant-bras qui accusent des rougeurs suspectes. Une fois la distance creusée, le maître artilleur fait volte-face au spectacle rugissant. On dirait un bûcher gigantesque, dressé à l'attention des Titans condamnés. Les flammes lacèrent la nuit, plus agiles qu'une confrérie de fines lames. Dans les rues alentours, quelques badauds s'enfuient à toutes jambes, proférant des avertissements à qui-mieux mieux. Le haras qui cerne la bâtisse, ainsi que la vasteté de la périphérie isole l'incendie, qui se venge en tâchant de conquérir le ciel, qui crache une monstrueuse colonne de fumée. C'est lorsque les premières boiseries s'effondrent qu'on vient néanmoins lui gâcher le spectacle. A regret, le pirate se détourne des feux colorés. Sa silhouette se découpe en ombre chinoise sur le paysage, dont les nuances renvoient au creuset d'un forgeron. Derrière lui, organisée comme une file d'oies sauvages, une fière équipée de portes-glaives lui barre la route et toutes les issues possible, mains posées sur le pommeau de leurs sabres. Les choses se corsent. Jason s'esclaffe. Les gardes se jettent des regards circonspects, se demandent s'ils ont ferré là le fautif ou s'il s'agit d'un hurluberlu qui a échappé de justesse à une cuisson à l'étouffée, non sans y perdre quelque once de sang froid. Car il rit à s'en dilater la rate, d'un rire irrégulier, tantôt frénétique, tantôt plus lent, plus caverneux. Et c'est alors qu'il les prend au dépourvu, qu'il s'interrompt brutalement pour fondre dans la mêlée. Il n'a pas son coutelas, on le lui a ôté aux portes de la Cité. Non, il a juste son inconscience de gosse, sa férocité de tueur, et puis cette témérité folle, autant d'armes plus affûtées encore.


Dernière édition par Jason Reshk le Sam 15 Juil - 11:21, édité 1 fois

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01/02/2017 Pivette 121 Deepika Padukone ava : Pivette / sign : Grey Wind Gérante d'un bordel / Oratrice & Gestionnaire 1


Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Dim 4 Juin - 22:46


Que font les coeurs
à l'heure où la nuit tombe des nues ?

feat. Jason Reshk & Avinashi Ijaya


Un soleil de plomb avait encore une fois embrassé la cité, à présent disparu derrière l'horizon depuis quelques heures, la fraicheur de la nuit se faisait attendre. Avinashi avait décidé de ne pas mettre les pieds au bordel de la soirée ni de la nuit, les cauchemars que son enfant avait pu faire depuis quelques semaines l'avaient inquiétée. Le bruit caractéristique des pieds nus qui foulent le couloir lui fit tourner la tête une fraction de seconde avant que des cris aigus ne lui vrillent les tympans. L'inquiétude qui l'assaille laisse place à l'étonnement lorsqu'elle lit une joie non dissimulée sur le visage de sa fille. Agrippant le bras de sa mère, la gamine la force à se lever et l'entraine dans sa course jusqu'à ce que toute les deux se retrouvent sur le toit des appartements familiaux. Pointant du doigt le spectacle qu'elle contemplait quelques instants plus tôt. "Regarde, ils ont allumé un grand feu ! Tu crois qu'ils font une fête ?" Passant sa main dans les cheveux de la petite, les coiffant machinalement du bout des doigts, elle porte son regard dans la direction indiqué par l'enfant. "Je ne suis pas certaine que ce soit pour une fête, on dirait qu'il s'agit plutôt d'un incendie …" Se dirigeant vers une banquette garnie de coussins au bord de la terrasse, la mère s'y installa alors que la fille venait se lover contre elle, les yeux rivé sur les flammes au loin. "Tu ne devrais pas être couchée toi …" "Je peux rester regarder le feu avec toi encore un peu ? Je trouve ça joli … regarde ! Tu as vu il y a des flammes bleues …. C'est beau !"

Le regard perdu dans les flammes qui se parent tour à tour de d'azur, d'ambre et de diamant, elle n'a pas attendu les invectives de sa fille pour trouver elle aussi que c'était splendide. Elle ne répondait pas, se contentant de refermer ses bras autour d'elle, embrassant le sommet de sa tête, la serrant contre elle. Ce brasier, ces flammes colorées venaient de faire renaitre en elle des sentiments qu'elle avait tenté d'enfouir sous des kilos de cendres. Le passé ressurgissait plus vivant que jamais avec juste quelques flammes et voulûtes de fumées multicolores. Happée malgré elle par les langues de feu qui la projettent des années en arrière, une époque certes bien plus difficile pour elle au quotidien mais une période ou, au cœur de sa vie de catin avait brulé en elle un feu plus grand, plus fort, plus sincère et comme jamais plus elle ne voudrait en connaître. Une période révolue. Une ère bel et bien ensevelie sous un monceau de souvenirs agréables. Perdu dans les méandres de ses douces réminiscences, elle admirait les teintes que prenaient les lambeaux de feu au loin, ne détournant pas un instant ses prunelles comme si d'une manière ou d'une autre, un signe du passé pourrait lui être adressé. Elle savait pertinemment que ce n'était que vain espoir, personne, même lui, tout immortel qu'il pouvait sembler à ses yeux n'était assez fort pour vaincre la mort.

"Maman ? Maman … pourquoi tu pleures ?" La voix de l'enfant la ramène rapidement à la réalité, apercevant que les flammes perdaient un peu de leur ampleur. Se rendant compte qu'elle avait sans doute augmenté sans le remarquer son étreinte autour de la chair de sa chair, elle ferma les yeux une seconde quand les phalanges enfantines passaient sur ses joues comme pour récolter une preuve que sa mère ne pourrait réfuter. Elle grandissait tellement vite, pour la beauté brune, elle serait à jamais une petite fille à ses yeux, sa fille, même si aujourd'hui elle commençait à devenir une petite jeune femme. Elle la protégerait telle une louve jusqu'à son dernier souffle. Se contentant de l'embrasser et d'essuyer les quelques gouttelettes qui s'étaient frayer un chemin sur ses pommettes, elle lui répondit le plus sincèrement du monde. "Parce que tu as raison … c'est un spectacle splendide … mais il est temps d'aller te coucher maintenant."

Elle avait essayé de négocier pour voir les flammes jusqu'à ce qu'elles disparaissent, elle avait essayé de jouer sur le fait qu'elle n'était plus une toute petite fille, qu'elle pouvait veiller plus tard, mais au final, une fois sa tête posée sur l'oreiller elle n'avait mis que quelques minutes avant de se plonger au pays des songes. Elle l'avait regardé dormir pendant plus d'une heure, avant de se résoudre à aller se coucher à son tour. Le repos ne fut que de courte durée, se réveillant en sursaut, s'asseyant dans son lit, une main sur sa poitrine au cœur de laquelle son palpitant battait la chamade, la sueur perlant à son front. Reprenant son souffle elle chassa de son esprit les images qui l'avaient assaillie et lui avaient montré des choses qui jamais ne pourraient se produire. Jamais. Jamais plus. Se levant, jetant une étole de soie sur ses épaules, elle quitta sa chambre, se rendant dans la chambre voisine, signifiant sa présence à la vieille esclave en posant sa main sur son épaule. La vieille était assise sur un large fauteuil au chevet du maître des lieux. Avinashi s'enquit de son état de santé avant d'aller s'asseoir sur le bord du lit en voyant son époux ouvrir les yeux, la questionnant sur sa présence et son bien-être. Elle lui raconta l'épisode de l'incendie qui semblait avoir ravagé les anciennes écuries à quelques rues de là. Il lui demanda de se renseigner au matin et de venir lui en dire d'avantage, ce qu'elle lui promit avant de l'embrasser sur la joue et de quitter la chambre.

L'air était désormais plus frais, croisant les bras sur sa poitrine, elle inspira profondément, comme si cela pouvait avoir un quelconque effet sur son esprit. Elle contemplait les larges fumées qui émanaient encore du lieu de l'incendie. Cette fumée, ce feu, ces couleurs … cela ne pouvait être ça, elle luttait de toutes ses forces avec son esprit qui voulait lui faire croire à l'impossible. Il était mort, il y a tant d'années maintenant, elle le savait, elle avait essayé de faire son deuil tant bien que mal, en secret car elle était sensée être heureuse à cette époque, affranchie depuis peu, mariée à un homme riche et influent, sa nouvelle vie lui tendait les bras. Personne n'aurait pu comprendre pourquoi lorsqu'elle était seule elle pleurait toutes les larmes de son corps. Pourtant … c'était comme si cet incendie c'était lui, elle avait pu reconnaitre au milieu de ses flammes colorées sa manière de faire, elle se souvenait l'avoir écouté parler de ça pendant des heures, voir briller ses yeux lorsqu'il trouvait une manière de faire voltiger des flammes d'une nouvelle teinte. Celui qui avait mis le feu ce soir devait avoir appris les mêmes choses que lui, peut-être même avait-il apprit avec lui, peut-être le connaissait-il, peut-être saurait-il comment la mort l'avait emporté. Elle avait besoin de savoir et alors que l'aube flirtait avec l'horizon elle retourna d'un pas preste dans sa chambre, attrapant un morceau de papier et de l'encre afin de rédiger quelques mots, elle n'avait pas besoin de grandes tournures de phrases, s'il y avait quelqu'un qui serait capable de l'aider à trouver des réponses, sans poser des milliards de questions ce serait bien celui qu'elle pouvait qualifier d'ami fidèle. Celui qui depuis des années était son confident, son médecin, le sorcier à qui elle pouvait faire appel pratiquement n'importe quand. Après avoir replié le morceau de papier, cacheter à la cire la missive elle fait appeler l'un de ses esclaves de confiance. "Apporte ça chez les Saada et remets le en main propre à Cassian, attends qu'il te donne une réponse et rapporte la moi."



© Pivette

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04/05/2017 Anticarde 301 Adam Driver Pivette ♥ (avatar) - Soldat Louis (citation signe) - Tumblr (Gifs) Second et maître artilleur du Moissonneur. (Combat spécialité explosifs, navigation) 0
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Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Sam 15 Juil - 11:29

La pierre froide, un peu de paille humide, la flotte tiède d'un baquet, une pénombre huileuse... Non, ce n'est pas ainsi, qu'il se représente la Mort. La vieille Reshk lui a dépeint des banquets célestes, des rencontres inouïes avec des âmes ancestrales, des lieux chargés de brumes et d'astres, elle lui a dit aussi que tous les mystères du monde lui apparaîtraient soudain de manière limpide, et présentement, Jason ignore jusqu'à la raison de sa présence ici. Des cachots, où retentit le crépitement d'une dizaine de torchères à la ronde, le piétinement délicat de cent rats, les doléances et les râles de plus de prisonniers, encore. Dans l'obscurité, ses pupilles s'accommodent. Sur sa litière pleine de puces, le maître-artilleur s'étire à l'image d'un chat, comme s'il se réveillait en pleine forme d'une longue nuit réparatrice. Son bâillement caverneux résonne en parfaite symbiose avec les boyaux souterrains. Il ne semble guère épris par la fatalité, par le questionnement ou par l'angoisse. Et pour cause, ses souvenirs commencent à se rassembler alors qu'il fait rouler les puissants muscles de ses épaules, le temps d'une contorsion reptilienne. Un chœur de blessures se réveille, lui aussi, une précieuse aide pour lui remettre en mémoire les derniers événements.

Il avait jailli du bâtiment en feu. Il s'était retrouvé face à une véritable herse de fiers-à-bras, arborant la livrée royale et l'épée tirée. Lui, armé en tout et pour tout de ses deux poings pugnaces, s'était littéralement jeté dans la mêlée. Enfin, c'est l'illusion qu'il avait voulu donner. Pris au dépourvu, les gardes s'étaient groupés en une phalange meurtrière, se tenant prêts à le tailler en lanières, mais au dernier instant, le pyromane qui fondait sur eux comme rapace avait brutalement dévié sa trajectoire. Il avait bondi de coté, à la rencontre d'un mur contre lequel il avait littéralement rebondi, offrant ainsi une plus longue portée à son saut acrobatique. Il s'était réceptionné impeccablement, la fière troupe dans son dos. Il avait décampé sans réclamer la monnaie de sa pièce, riant comme un dément, persuadé que son petit numéro d'acrobate l'avait tiré d'un bien mauvais pas. Mais il avait négligé un détail crucial. Celui que la milice Rahjak n'allait pas se contenter d'envoyer un pauvre escadron sur le terrain, alors qu'un incendie déchirait la nuit tiède de la Cité. Des gardes infestaient totalement le quartier, et s'il était parvenu à semer quelques détachements, le tintamarre de sa filature avait fini par rameuter tous les soldat des alentours. Un petit groupe d'entre eux s'était astucieusement posté en hauteur pour lui tomber dessus à bras raccourcis. Le sang avait inondé sa bouche. Les nuances rubicondes de l'incendie s'étaient dissipées, dans cette nouvelle nuit qui l'avait englouti. Celle de l'inconscience.

Aussi, le voilà à recenser ses blessures, sifflotant comme s'il inspectait une chemise miteuse longtemps oublié au fond d'un coffre. Il constate avec joie que les dégâts se limitent à une joyeuse ribambelle d'ecchymoses dont un bel œil au beurre noir. Les quelques taillades qu'il a récoltées sont superficielles, comme si elles avaient été commises par de jeunes recrues faisant de l'excès de zèle. Bien sûr, tous ces zouaves n'avaient pas pour intention de le tuer, seulement de le neutraliser le temps que l'enquête soit menée à bien. Rien ne prouve réellement qu'il ait été coupable de l'incendie. Il doit juste faire parti de ces individus interlopes pris à rôder autour des lieux du méfait, et sa tentative de fuite n'a certainement pas appuyé sa présumée innocence.

Au gré de ses petites découvertes, Jason réalise qu'une paire de chaînes lui entrave les chevilles. Le fer se fait un plaisir de lui mordre durement les chairs sitôt esquisse t-il quelques pas dans sa geôle. Attentivement, il s'emploie à tester le jeu de ses entraves, à contrôler les différents chaînons, mais même ses chevilles souples et osseuses ne seront pas capables d'échapper à leurs jougs experts. Le pirate pousse un soupir vaguement ennuyé, avant de s'intéresser aux barreaux de sa cellule. Des barreaux crasseux des centaines de prisonniers qui sont passés par là, qui s'y sont cramponnés le désespoir au corps, qui les ont rudoyés en vain. La serrure l'intéresse davantage. S'il n'est pas le roi du crochetage, préférant de loin enfoncer les portes qui le dérangent, il n'est jamais trop tard pour faire ses classes. Encore faudrait-il qu'il dispose d'une épingle, d'un morceau de ferraille, en somme de quelque chose dont on l'a parfaitement dépossédé. Briquet à amadou, fioles d'explosifs, fumigènes, outils, tous ses effets semblent avoir été confisqué. Enfin, pas confisqué, car ce n'est pas comme si Jason escomptait à revoir de sitôt son petit bric-à-brac, mais les gardes en charge de sa capture ont du se répartir les quelques objets dont il disposait afin de s'octroyer un pourboire. Ils l'ont bien mérité, car la course-poursuite qu'il leur a offert a du les soulager d'une bonne suée. Encore heureux que Saicere, son sabre, soit resté à bord du Moissonneur, car interdit de séjour en fief Rahjak. Tout ce qu'on lui a barboté pourra aisément être remplacé.

Pour l'heure, les perspectives d'évasion relèvent d'un doux songe. Et comme il ne sert à rien de s'apitoyer sur son sort, l'artificier s’atèle à se nourrir, non sans pointer du nez entre les barreaux pour tâcher de repérer d'éventuels compagnons d'infortune. Un vieux quignon de pain rassis et quelques gorgées d'eau croupie ne le dépaysent pas vraiment de la vie en mer dans ses plus rudes épisodes, quand bien même ce genre de régime pourrait l'affaiblir à moyen terme. Son estomac proteste encore bien après qu'il en ait englouti la dernière bouchée. Dans la cellule qui fait face à la sienne, de l'autre coté du couloir, un vieil homme se tient ratatiné contre un mur, et son œil hagard semble raconter qu'il est là depuis une éternité.

"Eh, vieillard ! Tu peux me dire quelle heure il est ?" Hasarde Jason, et sa voix résonne profonde, dans les coursives échoiques. Mais les éclats suprêmes de sa voix ne sont plus rien, lorsque le vieillard se fend d'un coassement lugubre.
"Les heures n'existent plus, ici, mon gars !" Ricane t-il avant de se rembrunir brusquement, passant de l'austérité la plus absolue à une hilarité qui taquine la folie, sans la moindre transition.
"Okay, vieillard... quel jour, alors ? J'ai pris une bonne raclée, et j'ignore combien de temps j'ai pioncé."
Rebelote. Le vieux, avec le peu d'énergie souffreteuse qu'il lui reste, émet une véritable quinte ricassière qui donne l'impression qu'il s'étrangle.
"Les jours n'existent pas non plus ! Plus rien ! Plus rieeen !" Répète t-il, avec des accents de prédicateur à la noix, et les corridors semblent lui servir de porte-voix.
"Laisse tomber, mec. J'ai bien essayé d'en tirer quelque chose... mais ce pauvre bougre doit avoir perdu la boule, qu'on était pas encore né, toi et moi."
Jason tâche de se contorsionner pour apercevoir celui qui a prononcé ces mots, et qui semble se trouver dans la cellule voisine. Un exercice vain.
"Nouveau dans le coin ?" Lâche Jason, et sans doute les deux hommes se trouveraient-ils dos à dos si un mur de pierre, épais comme le tronc d'un vieux chêne, ne s'érigeait pas entre eux.
"Oui, je viens d'émerger il y a... une heure, peut-être ? Deux ? On me suspecte d'avoir foutu le feu à de vieilles écuries. Comme si j'avais que ça à foutre." Dit l'inconnu, avec un soupçon de méfiance dans la voix.
"Ah ! Moi aussi ! D'ailleurs si je mets la main sur cet enfoiré, il regrettera de ne pas être mort carbonisé." Répond Jason avec une hargne rentrée, et ses prouesses d'acteur ne laisse pas un silence qui soit sujet à caution.
"On est six à avoir été récupéré cette nuit, ou la nuit dernière, dont une femme qui a été incarcéré dans une autre aile... Je m'appelle Vigild." Répond t-il, baissant vraisemblablement sa garde, et sa main apparaît péniblement, devant la baie de sa cellule.
"Jason. Tu m'as l'air d'en savoir long, Vigild." Se fend le pirate, jouant à son tour la carte de la méfiance, juste histoire d'équilibrer le rapport. Ce qui ne l'empêche nullement d'agripper la main tendue, le temps d'une poignée on ne peut plus bancale.

Durant un moment, Vigild lui narre de quelle manière il s'est fait prendre puis traîner jusqu'ici. Les alguazils auraient réalisé assez tardivement qu'il n'était pas tout à fait sonné. Et si la suspicion mène un instant la bride des échanges entre les deux hommes, l'écrasante solitude des cachots a tôt fait d’annihiler leurs menues réserves. Le pirate ne compte pas se laisser dépérir ici. Il est bien conscient que, quelque part sur le littoral, l'équipage du Moissonneur doit s'interroger sur son absence à l'heure de larguer les amarres. Mais nul doute que ces antiques oubliettes sont à l'épreuve de tous les petits malins de la terre, et qu'il devra patienter une moindre occasion pour se faire la belle. Si les autres prisonniers sont d'humeur plus renfrognée, Vigild semble du même bois que lui, à savoir qu'il ne supporte pas l'oisiveté et l'attente aveugle. Aussi, pendant que les autres suspects de l'incendie remâchent leur amertume et pleurnichent dans leurs coins, les deux hommes troquent blagues égrillardes contre anecdotes fumeuses. Et quand le maître artilleur découvre qu'on a omis de lui chaparder son jeu de dés, ils se lancent dans d'interminables parties assorties de paris truculents qu'ils oublieront certainement une fois sortis de ce guêpier.

Au cours des premières rondes, Vigild et Jason se font réprimander pour le tapage qu'ils occasionnent, se retrouvant privés de leur maigre bouchée de pain ou de leur écuelle d'eau saumâtre. Mais ils apprennent rapidement à déceler l'arrivée des gardes à l'écho cinglant de leur pas sur les pavés disjoints. L'oreille absolue de Jason identifie rapidement tous les sons qui composent cette partition cathédralesque. Des sons amplifiés, qui se mêlent les uns aux autres, qui s'amplifient au contact des pierres séculaires des galeries. Le goutte à goutte de l'humidité pénétrante, le tapotis de la vermine qui cavalent en tout lieu, parfois le cri inarticulé d'un impatient. Une rumeur ininterrompue, presque aussi prégnante que le bouillonnement du torrent qui se tient à quelques foulées de vous. Aussi, une fois à l'aise dans cet univers de murmures, les deux irréductibles reprennent leurs échanges et leurs parties de dés, pour en suspendre le cour dès lors que résonne le pas morne de la sentinelle.

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13/09/2016 Anticarde 2127 Evan Peters Varghounette ♥ (avatar) - soeur d'armes (crackship) - Tumblr (gif profil + signe) - Ashiri ♥ (picspam) Sorcier - Médecine & apothicaire spécialité Poison. 0
Semeur d'épidémies éthérées


Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Lun 24 Juil - 17:02

Dans un geste élégant, la pointe de la plume retrouve l'azurite de l'encrier. L'esclave d'Avinashi Ijaya, qui patientait sans mot dire sur le perron, emporte avec elle une réponse pour sa maîtresse, silencieuse comme la brise du soir. Cassian l'observe un instant disparaître à pas feutrés par les venelles de la Cité des Sables. Lorsque se referme la porte du Noctarium, la rue replonge derechef dans le silence et l'obscurité et nul échange ne semble jamais avoir eu lieu. Il a mis bien plus de temps que de raison, pour rédiger cette piètre missive. Il a soigneusement pesé ses mots. La plume lui a paru aussi lourde qu'un stylet de mercenaire. C'est chose délicate, que de contourner adroitement une vérité qui ne demande qu'à resurgir des abîmes, que d'ignorer délibérément une question, tacite, qui empèse l'atmosphère.

Cassian sait parfaitement qui est à l'origine de cet incendie. Comme il sait parfaitement quelles questions effleurent Avinashi et quels tourments sont ses compagnons, cette nuit. Il pressent aussi quelles retrouvailles épineuses risquent de s'orchestrer dans les jours à venir. Des retrouvailles qu'il ne semble pas en mesure de contrecarrer, cette fois. Si depuis des années, il s'est employé à protéger la reine maquerelle en la couvant de mensonges éhontés, il ne lui semble plus possible de piper les dés de la destinée. Aux prémisses de la nuit, Abel l'a contacté pour lui signaler l'absence de son bras droit sur le pont du Moissonneur, à l'heure de lever l'ancre. Faire un lien avec cet incendie inopiné qui a éclaté au plus noir de la nuit, qui a mobilisé toute la soldatesque du quartier, qui a fait une dizaine de prisonniers, n'a été qu'une formalité. Cassian a assuré son ami le Porte-Mort qu'il verserait ce qu'il faut de bakchich et qu'il jouerait de ses accointances pour que le maître artilleur soit rendu à la liberté au plus vite. Des grenouillages qui s'annonçaient on ne peut plus aisés si Avinashi ne s'était pas manifestée, chose qu'il redoutait doucement. Peut-être est-il temps qu'elle regarde ses erreurs du passé droit dans les yeux. Sans doute le poids des années l'aidera t-il à se montrer clairvoyante et distante, quant à ses tocades d'adolescente.

Cela fait longtemps que Cassian fraie avec la pègre du vaisseau pirate. Non pas qu'il ait des atomes crochus avec l'équipage au grand complet, car il a tendance à considérer ces truands des mers comme une bande de bougres dégénérés issus de la plus basse extraction, une pensée qu'il se garde bien d'exprimer en leur compagnie. C'est leur capitaine, qu'il tient en haute estime, et lui seul. Abel est un précieux ami comme il peut les compter sur les doigts d'une main, et si la plupart de ses amitiés ont l'art et la manière de se fracasser au nom d'un malentendu, Abel semble un roc au milieu des tempêtes que lui sont toutes ses relations éphémères. Sa timonière, Urr, harpie aux péchés de sang, fait également partie de ces visages qu'il ne lui déplaît pas de côtoyer. Mais il n'en va certainement pas de même pour le maître artilleur, Jason. Cassian exècre ce quidam. Il représente tout ce qu'il ne supporte pas chez un pirate, chez un homme de manière général. C'est un vulgaire coureur d'adrénaline sans ambition, qui arbore un sempiternelle sourire impossible à décaper, et qui s'illustre notamment dans la grossièreté et la médiocrité. Par ailleurs, lui qui est amateur de morts subtiles, d'interminables agonies, de souffrances hallucinées, ne comprend pas qu'on puisse prendre plaisir à tout faire péter en une demi-seconde, car tel semble être son cheval de bataille. Pas le moindre degré de finesse.

L'incendie aux nuances carnavalesques est signé. L'idée de broder quelques nouveaux mensonges pour écarter Avinashi est tentante, bien sûr, mais l'empoisonneur sait au fond de lui même que ce serait là reculer pour mieux sauter. Les innombrables relâches du Moissonneur à la Cité de Feu rendent la rencontre inéluctable, sans compter que la maquerelle compte parmi les relations d'Abel et de Urr. Alors à la tombée du soir, Cassian fixe rendez-vous à son amie dans un salon de thé huppé, non loin de la place palatiale. Les salutations habituelles y ont cours, quelques racontars trouvent à se délier autour d'une boisson à la cardamome, et puis les deux bourgeois se lèvent pour prendre la direction des cachots. Sur une route des beaux quartiers aux pavés soigneusement jointoyés, piqué de loin en loin par des gardes à la mise impeccable, les discussions tiennent de la banalité. Il s'agit des derniers ragots en faveur, qui tournent principalement autour de la décadence de telle famille croulante de dettes, des mariages récents, et puis de la santé de leurs affaires respectives. En somme autant d'éléments anodins qui pourraient avoir seule vocation à distraire, à moins qu'une double lecture n'en révèle les alliances tacites, les coups portés et le mouvement des fortunes.

Quelques équipées de garde viennent interrompre leur progression pour s'enquérir de leurs identités chemin faisant. Bientôt, Avinashi et Cassian arrivent aux portes des souterrains. Le Sorcier a coutume de venir rôder dans les artères empuanties des cachots, et ce depuis la capture des Skaïkrus, il y a deux ans, époque où quelques acheteurs lui avaient demandé de venir ausculter préventivement les spécimens qu'ils convoitaient. A chaque fois qu'il doit réquisitionner le poste de soins, Cassian ne peut s'empêcher de songer à William et à sa taillade longiligne dont il s'est occupé pendant tant d'heures. A ce jour, il a pris ses marques dans cet univers troglodyte qui semble le nid enfoui d'un hideux basilic. Il vient souvent à la demande d'esclavagistes aux dents longues, qui souhaite faire main basse sur quelque besogneux prometteur dont la capture est fraîche, dont le jugement lambine. Il vient aussi au nom de ses relations privilégiées avec la famille royale pour contrôler que de potentielles blessures ne se muent pas en véritables foyers d'infection, qui seraient ici une piètre étincelle dans une merveilleuse poudrière.

"Où sont enfermés les prisonniers de l'incendie ?" Lâche Cassian, choisissant de s'adresser à l'un des gardes de faction qu'il a identifié depuis longtemps comme sa borne d'information. Un homme petit, râblé, aux cheveux poivre et sel, arborant un nez proéminent qui lui donne des airs de musaraigne. Un de ces rares soldats qui ne lui affiche pas un mépris ostensible et qui se contente de le renseigner chichement.
"Ah, oui, ceux là. Dans l'aile nord, un peu après le grand portique de pierre. On les a coffrés dans des cellules individuelles, au cas où ils aient la bonne idée de s'entretuer en recherchant le coupable." Rétorque t-il de son éternelle voix laconique. "Bonsoir madame Ijaya." Ajoute t-il, s'ébranlant d'un respectueux signe de tête. N'importe lequel de ses camarades n'aurait pas manqué d'interroger la reine maquerelle sur le motif de sa visite. Force est d'avouer que la belle dépare autant qu'un saphir au doigt d'une indigente, dans ce temple de la déchéance. Et comme son regard sur Avinashi s'attarde bien plus que la bienséance ne le permet, Cassian se permet de tuer dans l’œuf les interrogations qu'il sent naître chez le porte-glaive. "Madame Ijaya m'accompagne ce soir. Nous craignons que l'un de ses domestiques ne se soit retrouvé par inadvertance au milieu de la confusion. Il s'agit simplement de confirmer nos doutes." Décrit le Sorcier de sa voix hiémale. Le garde opine lentement du chef et esquisse un pas de coté, symbolique, afin de leur indiquer l'obscure bouche d'ombre qui semble descendre dans les confins de la terre.

S'emparant d'une torchère au passage, Cassian s'attache naturellement à ouvrir la voie, repoussant les ténèbres de la nuit éternelle. En tous points, les cachots sont parsemés de petits escaliers traîtres, de passages exigus, de longs corridors glacés. L'empoisonneur s'enhardit à prêter à son amie un bras charitable sitôt s'annonce une volée de marches courtaudes et polies dangereusement par mille passages. Cet endroit, bien loin des salons rupins dont ils ont l'habitude, bien loin du faste de la cour, auraient de quoi hérisser deux hobereaux de leur acabit, mais il y est quelque chose, au fond de Cassian, qui aime à évoluer dans cette atmosphère taillée de râles souffreteux, de fièvres hallucinées, de suppliques désaccordées. Par ailleurs, il connaît suffisamment Avinashi et son parcours cahoteux pour savoir qu'il en faudra bien plus pour la désarçonner. Aussi est-ce dans un silence religieux qu'ils cheminent à pas de loup dans cette forêt de barreaux corrodés. On pourrait croire que des hordes de prisonniers se serait rués vers eux, implorant leurs aides, mais l'indifférence leur est une ration journalière, et la plupart les observe d'un oeil torve, comme s'ils n'étaient que deux fantômes en errance. Les rares misérables qui tâchent d'attirer leurs attentions ne sont pas arrivés depuis longtemps, à en juger par leurs peaux claires et le brame puissant de leurs voix. Arrivé à la lisière de l'aile nord, l'empoisonneur suspend sa foulée, retenant sa comparse d'une main sur son avant-bras. Il ne la regarde pas, semble tout à coup envahi de pensées fracassantes.

"Avinashi. Je veux que tu saches que j'ai toujours œuvré pour ton bien. Tout ce que j'ai pu faire. Tout ce que j'ai pu dire. J'espère que le temps passé t'aidera à comprendre."

Des mots qui résonnent comme des pierres, dans les galeries d'ombres. A quelques pas devant eux, un cul-de-sac se profile, flanqué de cellules nuiteuses où doivent crouler les prisonniers de l'incendie.

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01/02/2017 Pivette 121 Deepika Padukone ava : Pivette / sign : Grey Wind Gérante d'un bordel / Oratrice & Gestionnaire 1


Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Dim 6 Aoû - 4:13


Que font les coeurs
à l'heure où la nuit tombe des nues ?

feat. Jason Reshk & Avinashi Ijaya


Tendant la main, ses phalanges se referment avec rapidité sur la missive que lui remet son esclave. D'un geste vif, un rien dédaigneux elle renvoie l'esclave à ses occupations alors qu'elle s'installe sur une méridienne pour découvrir les mots de son ami. Son visage reste impassible, pas l'ombre d'un sourire n'étire ses lèvres aux commissures, pas de froncement de sourcils non plus. Une toile vierge. Ses émotions, au fil des ans, elle a su les museler, les enfermer, les garder en otage dans un coin replié de son cerveau et une parcelle infime de son cœur de glace. Une fois de plus le sorcier reste sobre dans ses mots, elle le connait assez pour imaginer que s'il a la moindre chose d'importance à dire, il le dira de vive voix, on ne sait jamais qui pourrait intercepter les messages, qui pourrait faucher un messager en pleine course. Le rendez-vous est fixé. Elle le sera bientôt elle aussi. Elle l'espère. Ne pas savoir, se poser des questions depuis que l'incendie a fait remonter en elle une multitude de souvenirs qui se bouscule dans son esprit et ne lui laisse que peu de répit. S'il y a bien une chose qu'elle déteste… ce ne plus avoir le contrôle sur la situation. Sur elle-même.

Une heure avant le moment du rendez-vous, replaçant pour la dixième fois l'étoffe céruléenne sur sa tête en faisant attention de ne pas se décoiffer, elle inspecta son reflet dans le miroir avant de se tourner vers son garde qui annonçait son arrivée d'un raclement de gorge. Croisant le regard du colosse au travers de la psyché, la maquerelle lui expliquait le déroulement que devrait prendre leur sortie nocturne. Le rendez-vous dans les environs du palais où il resterait à l'extérieure, puis la distance qu'il devrait observer lorsqu'ils se rendraient en direction des cachots, il resterait également à l'extérieure jusqu'à ce qu'elle en ressorte ou qu'elle le fasse appeler. Une fois les directives énoncées, il baissa respectueusement la tête et sorti de la pièce pour l'attendre à la porte d'entrée du domicile. Prenant une profonde inspiration, replaçant une énième fois le foulard sur ses cheveux, qui cachait à la vue du monde les quelques bijoux qu'elle portait. Rien de trop extravagant, il ne fallait pas tenter les maraudeurs plus que nécessaire.  

Enfilades de ruelles et successions de passages plus ou moins larges se succédaient au fil de leurs pas. Le pas léger de la maquerelle contrastait drastiquement avec la foulée lourde de son escorte, résonnant çà et là contre une façade baignée d'ombre. Arrivés sur la place du palais, le garde l'accompagna jusqu'à l'entrée du salon de thé dans lequel l'empoisonneur lui avait donné rendez-vous. Prenant place près de lui, elle se contenta de poser sa main sur son poignet en signe de salutation, pas d'embrassades ou d'autres gestes plus amicaux elle savait mieux que personne qu'il n'était pas du genre à apprécier ce genre de démonstration, alors en public, la discrétion était de mise, même si l'amitié qui liait la maquerelle aux Saada était de notoriété publique. Buvant leur breuvage tout en discutant, de tout, de rien, mais à aucun moment elle n'aborda le sujet de leur rencontre nocturne, pas ici. Chacun s'enquiert du bien-être de l'autre, ils échangent quelques banalités habituelles. Avinashi demanda des nouvelles de Scylla et Noah qu'elle n'avait pas revu depuis les derniers événements survenus récemment, à quelques pas de là. Elle les aimait tous les trois, plus que de simples connaissances, bien plus, chacun à sa manière était un véritable ami faisant partie de son cercle de proche, plus que restreint. Cette fratrie-là, elle leur portait une affection toute particulière, un lien qu'elle imaginait indéfectible. Certains anciens disaient qu'on ne choisissait pas les membres de sa famille, sa famille de cœur, l'Ijaya l'avait choisie.

Sereinement, d'un commun accord, les deux amis prirent le large et quittèrent l'ambiance feutrée du salon de thé pour prendre la direction des cachots. Une fois sortis, le garde de la maquerelle attendit quelques secondes avant de leur emboiter le pas, restant à une dizaine de mètres derrière eux, leur laissant tout le loisir de discuter sans qu'il ne les dérange. Passant devant certaines chiches demeures, ils en profitaient pour échanger les derniers ragots sur leurs occupants. En matière de potins, Nashi était la reine incontestée pour connaitre tout ce qu'il y avait à savoir sur tout le monde au sein de la cité de feu, riche marchant ou petit artisan au bord de la ruine, il faut dire qu'entre les murs de son bordel, les langues se déliaient sans même s'en rendre compte, et depuis des années la brune avait su comment exploiter ce matériel intangible, le faisant pousser dans le terreau de son lupanar. Elle n'attendait qu'une chose, arriver aux portes des cachots pour enfin avoir des explications, des réponses, savoir qui était celui qui avait mis le feu aux poudres et qui avait plus que certainement côtoyé le seul homme qui avait ravi son cœur il y a de cela une éternité.

Vraisemblablement, il était clair que Cassian avait ses entrées et ses habitudes auprès des gardes des cachots. Ce n'était pas la première fois que l'Ijaya s'y rendait mais elle ne les fréquentait pas aussi souvent que lui, loin de là. Mais elle était tout de même connue ici, pour preuve le simple fait que le garde la salue par son nom après que Cassian ait posé sa première question. Le regarde de la sentinelle n'était pas des plus discret sur la brune, dans son dos elle pouvait sentir son escorte avancer d'un pas, mais d'un geste discret de la main elle lui intima l'ordre de rester à distance. Le sorcier se chargea de couper court à la discussion, balançant simplement au garde la raison de sa visite en compagnie d'Avinashi. Le vigile s'écartant, les deux comparses purent avancer et s'engouffrer dans les entrailles sombres des cachots.

Inutile de dire qu'elle accueilli le bras que l'empoisonneur lui offrit avec empressement, elle savait à quel point les marches polies pouvaient être dangereuses si l'on ne faisait pas attention à l'endroit où l'on posait ses pieds. Malgré la torche que Cassian tenait à bout de bras pour leur ouvrir la route, il lui fallut quelques minutes pour que ses prunelles s'habituent à la pénombre, par contre jamais elle ne s’habituerait à l'odeur fétide qui stagnait en ces lieux sinistres. Elle avait suffisamment subi le manque d'hygiène qui pouvait régner à une certaine époque au bordel, lorsqu'elle y était prostituée, c'était pour cette raison qu'aujourd'hui, depuis qu'elle le dirigeait d'une main de fer, elle avait fait changer les choses, il n'était pas question que ses filles soient négligées, elles étaient ses cartes de visites, sa publicité, elles devaient être aussi irréprochables qu'elles n'étaient douées pour satisfaire la clientèle. Les couloirs se succédaient sans que la maquerelle ne porte son attention sur autre chose que le bras de Cassian qu'elle tenait fermement alors que son regard balayait les couloirs et cellules, sans véritablement se poser sur quoi que ce soit de particulier.  

Véritable labyrinthe dans les entrailles de la cité, ce devait être un des rares endroit protégé de la chaleur étouffante du désert, bien que l'odeur et la moiteur qui y régnaient donnait tout sauf envie de profiter de la fraîcheur des lieux. Arrivés au début de l'aile nord, elle regarda sur sa gauche, observant la première cellule qui se présentait devant eux, la silhouette rachitique qui s'y trouvait pourrait bientôt passer au travers des barreaux mais n'aurait jamais la force de gravir la moindre marche, même si sa survie en dépendait. En voilà un qui ne ressentirait jamais plus les rayons du soleil sur son enveloppe charnelle. Alors qu'elle s'apprêtait à avancer vers la cellule suivante, elle fut stoppée net par le sorcier. Ses mots. Ses mots étaient emprunts d'un ton qu'elle ne lui connaissait que trop bien. Il était son ami et elle sentait une retenue, une certaine gêne qu'elle avait du mal à assimiler. Ce qu'il avait fait. Qu'avait-il donc fait ? Ils avaient tous les deux quelques squelettes dans leur placard commun, ce n'est pas comme si elle ne connaissait pas l'empoisonneur et qu'elle était sur le point de découvrir qu'il avait un côté sombre et cruel qui faisait partie intégrante de sa personnalité, elle le savait, sans doute mieux que quiconque mais il était son ami, et ses mots entre les lèvres de celui-ci n'étaient pas pour la rassurer.

Avinashi relâche et repousse doucement le bras de son ami, se tournant pour lui faire face et tenter de capter son regard. Ses paroles, cela ne lui ressemble pas. Ce ne sont pas des excuses mais cela y ressemble trop pour ne pas relever que ce n'est pas quelque chose qui fasse partie des agissements habituels du sorcier. "Cassian … de quoi est-ce que tu parles ? Que le temps m'aidera à comprendre ? A comprendre quoi ?" La voix est un rien agacé, le ton est tendu, sur la défensive alors qu'elle se détourne de lui et fait face aux cellules sur sa droite, ses yeux balaient une cellule après l'autre et elle saisit de sa main gauche une torche accrochée contre l'une des parois qui sépare quelques cellules et observe les silhouettes. Le flambeau vacille entre ses doigts et manque de lui échapper, retenant un cri au fond de sa gorge, elle fait un pas en arrière, avant de s'immobiliser. Elle sait que ce n'est pas possible. Pas lui. Pas ici. Pas après tant d'années. Pas vivant. Ses doigts tremblent alors qu'elle porte sa main à son visage pour couvrir sa bouche alors que la torchère illumine l'irréel qui se tient à quelques dizaines de centimètres d'elle, juste au-delà des barreaux de métal. Elle clôt les paupières, inspire profondément avant de les ouvrir à nouveau, comme si ce simple stratagème allait lui prouver que son esprit lui joue des tours, que le jeu des ombres lui fait voir une chose qui n'est autre qu'une chimère. Et puis les paroles de Cassian résonnent dans son crâne. Chaque mot prend son sens et au fil des secondes qui s'égrènent, elle réalise. Elle réalise le mensonge, la trahison, la duperie.

Nerveusement, avec une colère au fond du regard elle tourne le dos à la cellule et fait face au sorcier, à son ami. A celui qui se prétend son ami et qui ose dire ne faire qu'œuvrer dans son intérêt. Pourquoi ? Pourquoi avoir décidé de prendre une décision à sa place, comme si elle n'était qu'une petite fille incapable de pouvoir s'imposer et choisir sa propre voie. Elle se retourne à nouveau vers la cellule, croisant une nouvelle fois les iris de son occupant, la torchère dans la main gauche, alors qu'elle se tourne à nouveau vers Cassian, sa main droite vient s'abattre avec force sur le visage de celui-ci dans un claquement sec qui résonne dans le presque silence qui règne à ce moment dans les cachots. Elle sait que ce geste ne sera sans doute pas compris par le sorcier, et pourtant elle ne le regrette pas, cette gifle, emplie de colère et de frustration ne la soulage qu'un court instant. Sifflant entre ses lèvres elle le foudroie du regard, jamais il n'a dû sentir autant de froideur dans sa voix. "Comment est-ce que tu as osé me faire ça ? Comment as-tu osé me mentir en me regardant dans les yeux ? Qui es-tu pour prendre des décisions à ma place ?" Ce sont des larmes de rage qui s'échappent de ses paupières et qu'elle chasse du revers de sa main avant de regarder Cassian comme s'il n'était rien. Comment peut-on se dire être l'ami de quelqu'un et lui voler des années de sa vie. Des années. Plus de douze ans. La trahison à un goût amer au fond de sa gorge et le simple fait de le regarder lui donne la nausée, se retournant vers la cellule elle fait quelques pas jusqu'à ce qu'elle se trouve face aux barreaux, posant sa main sur l'un deux, n'ayant que faire de la crasse qui peut les encombrer.

Tourbillonnant dans son esprit, les pensées, les questions se bousculaient comme les clients aux portes de son bordel. Son regard ne pouvait pas encore totalement réaliser ce qu'il venait de découvrir, au fin fond des cachots royaux. Elle ne pouvait s'empêcher de détailler sa silhouette à la lueur du flambeau, il avait changé, son corps avait changé, les années étaient passées mais il y avait cette flamme dans ses yeux que jamais elle n'avait pu oublier. Durant ces années, elle le voyait chaque jour en regardant sa fille. Leur fille. Il était vivant. Bien vivant. Fermant les yeux un instant, elle inspira longuement avant de relever la tête et plonger son regard droit dans le sien. "C'était le plus beau feu que j'ai jamais vu …" Souffla-t-elle. Au fond d'elle, du fond de ses tripes elle avait su qu'il était lié d'une manière ou d'une autre à cet incendie. Mais il était mort. C'est ce qu'on lui avait dit, ce qu'on lui avait fait croire. Ce que Cassian avait voulu lui faire croire. Elle se souvenait encore parfaitement du jour où il l'avait prise à part, et lui avait annoncé la mort du seul homme pour qui son palpitant avait battu. "Tu étais vivant …. Jason … Pendant toutes ces années tu étais vivant et je te croyais mort …"



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Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Ven 11 Aoû - 1:37

Les pas de la sentinelle, dans le lointain des galeries. Jason ferme les yeux. Il a rempoché sa paire de dés, dernier trésor en sa possession dans cet univers où l'ennui finit par rogner les esprits les plus cartésiens. Le temps s'étire cauteleusement. Nul doute qu'à long terme, il ne supporterait pas l'oisiveté et l'inertie auxquels le condamnent ses barreaux. Pour l'heure, Jason n'a pas fini de s'astreindre à mille distractions, dont déchiffrer les signes gravés par les précédents locataires, dans le mortier des monstrueux blocs de pierre, ainsi que de s'adonner à mille casse-tête mentaux, à la récitation de quelques vers, à la composition de nouveaux, à ses rudes exercices physiques, et puis bien évidemment à appréhender les passages de la garde. Non content d'écouter leurs conversations, il apprend leurs foulées, s'amuse à en déduire les personnalités, nerveuses ou plus lymphatiques.

Adossé contre le mur, le canonnier écoute l'écho caverneux que produisent les pas sur les pavés granuleux. Ses doigts s'animent comme autant de médiateurs, tapant les dalles froides de sa cellule au rythme des répercussions. Tiens, les sentinelles d'alors semblent avoir passé le flambeau. La cadence est plus lente, plus irrégulière. Les foulées sont moins longues, plus précautionneuses. Non. Ce ne sont pas des patrouilleurs. Ils sont deux, et ils ralentissent par endroits. Peut-être des médicastres ? Peut-être des marchands d'esclaves à la recherche de bétail, qui viendraient inspecter les derniers embastillés ? Auquel cas il a tout intérêt à se montrer sous son plus mauvais jour, à jouer les tire-au-flanc, les malingres, soit un exercice on ne peut plus délicat quand on arbore sa carrure.

A mesure qu'ils approchent, les échos se précisent, se cisèlent. Il y a une femme. Une paire de talons claque, dont la brièveté de l'écho porte sévèrement dans les vastes corridors de pierre. Pas une femme, non, car les rangs des soldats regorgent d'hommesses peu aimables, mais une authentique dame aux manières délicates. Il l'entend. Une démarche féline. A la musique de ses pas, il devine des hanches chaloupantes, des chevilles fuselées, une assurance à peine coupée d'élégance. Des chuchotis commencent à sourdre. Des voix se lèvent, à quelques mètres d'ici, et son oreille de loup fait moisson de bribes de phrases, de consonances étrangement familières. Il y a quelque chose qui se sert, dans ses entrailles, quelque chose d'enfoui, une lourdeur qu'il ignorait cachée là. Mais Jason n'a pas le temps de remuer ses souvenirs que déjà deux silhouettes apparaissent, sur le chemin de ronde. Les flammes des torchères éclaboussent de lueurs orangées leurs visages. Son visage. Son visage à elle. Ses traits se dessinent avec une délicatesse feutrée, derrière un rideau de feu, à l'abri d'une étoffe veloutée. Et pourtant cette vision est d'une violence inouie. Elle le transperce plus terriblement qu'une flèche. Elle lui cloue le coeur au mur, derrière lui. Elle lui brûle les yeux. Eclipse.

Depuis longtemps, Jason ne fait plus compte des années. Il ignore jusqu'à son âge précis. Il ne saurait plus dire en quelle année il a pris la mer, définitivement. Sa vie est un paysage de brumes épaisses où l'errance est de mise, où le hasard est grand seigneur, où la chance est un esprit frappeur. Tout n'est qu'approximation, divagations. Sa mémoire est un chemin trompeur, plein de boucles insensées, d'ornières et de ravins. Alors quand il croise son regard... à elle... qui jadis a fait de lui un homme, qui a poussé, la première, le loquet des pulsions qui le dévasteraient, elle qui lui a appris l'étreinte sans la douleur, la douceur sans le mensonge, la torpeur sans la mort, il a le vertige. Quel âge avait-il, quand il l'a rencontrée ? Quatorze ? Dix-neufs ? Il ne sait plus. C'est trop loin. C'était dans une autre vie. Et pourtant, voilà les souvenirs des moments passés avec elle, avec Avinashi, qui resurgissent, intactes, plus rutilants que les émeraudes d'un trésor enfoui. Une seconde, l'artilleur reste là, pantois, foudroyé. Et puis il se lève, parce qu'il est comme ça, parce que rien en ce monde n'est capable de le terrasser. Parce qu'il doute, aussi, de ses propres yeux.

A ses pieds, les chaînons cliquettent. Jason s'approche des barreaux. Il s'approche du halo des brandons, plissent les yeux quand la lumière vient gorger les reliefs arides de son visage. Il s'approche du feu. Il s'approche d'elle. L'idée que les gardes l'aient drogué lui effleure l'esprit. Cela n'aurait rien d'édifiant, à la cité des poisons. Peut-être est-ce une sirène, faite de folie et de fièvre, qui se tient là devant lui. Rien qu'une ondulation d'éther. Une fragrance d'absinthe. La scène qui se déroule sous ses yeux, néanmoins, n'a rien des enchantements caressants dont est capable un esprit en déroute. Avinashi gifle l'empoisonneur. Cassian. Il le connaît vaguement, Cassian. C'est le Sorcier d'Abel, une sorte de pupille. Tout ce qu'il sait au sujet du blondinet, c'est que ce n'est pas tout à fait le compagnon idéal de beuverie, qu'il a peur de son ombre, qu'il pense de manière extrêmement compliquée, et que tout est prétexte à maudire, à souffrir et à haïr. Dépourvu de second degré, il ne goûte aucune forme de plaisanterie. Une plaie vivante. Le voir planté là, la joue rougie, forte d'une magnifique volée, est un spectacle des plus distrayants. Alors, sans trop savoir si ce pantomime relève du délire ou de la réalité, Jason se fend d'un éclat de rire sonore, qui par les galeries souterraines retentit comme le haro d'une hyène. Il a le rire d'un typhon. Il a les nerfs qui craquent méchamment.

"Tire pas la gueule, Cassou, ça te donne un joli teint de bébé ! Tu vas plaire aux filles, ou aux garçons ? Ou aux cadavres ? On sait pas trop, avec toi." Lâche le forban, hilare. Il s'attend alors à ce que Vigild le questionne, lui demande à qui il parle, lui dise qu'il n'y a personne, et que s'il continue à délirer longtemps, il va rameuter tous les soldats désœuvrés qui n'attendent que de passer leurs nerfs sur les prisonniers. Mais Vigild est parfaitement silencieux. Et Avinashi s'approche. Au point qu'il peut sentir son odeur sucrée. Au point qu'il pourrait la toucher, s'il esquissait encore un pas. Un seul pas. Au point que... Il arrête de rire. Brutalement. Il arrête même de respirer. Tout est réel, pas vrai ? Car cette émotion vrillée qui tord son beau visage, la lueur qui danse dans ses prunelles fauves, tout ça, son imagination n'en est pas capable.

Il manque de trébucher. Au lieu de ça, il la rejoint. Ses mots lui arrachent un sourire. Pas son éternel sourire de bandit aux milles malices, non. Un autre. Indéfinissable. Un sourire qui serre les tripes et déleste le cœur d'un poids auquel vous vous étiez habitué. Le genre de sourire qui vous fait vous sentir écartelé dans votre propre corps. Elle a aimé, les nuances de l'incendie, c'est ce qu'elle dit. Rien que pour ça, il criera au monde que c'est lui, le coupable. "Moi, mort ? Non... Quelle idée. Je... j'ai toujours eu une bonne étoile, tu te rappelles ?" Il se tient à un souffle d'elle. Du bout des doigts, avec la précaution d'un harpiste, il effleure la peau de son bras, comme par mégarde. Si elle s'offusque, il dira qu'il n'a pas fait exprès. Après tout, plus de dix années se sont écoulées, le temps d'une vie, le temps de bâtir un royaume et de le voir tanguer, le temps de connaître la haine, la victoire, la désillusion, quelques amours et cent revers. Autant d'expériences qui écrasent de tout leurs poids les idylles de jeunesse. Elle n'est plus sienne. Elle ne l'a jamais été. C'est bien pour ça, qu'il a tiré sa révérence, sans faire de vagues, se jetant dans les tempêtes des flots bleus. Elle ne devrait pas, s'ébranler d'une telle émotion. Elle devrait observer tout ceci avec plus de hauteur, et non pas comme s'ils s'étaient quittés... Hier. "C'est bien. Tu as l'air d'avoir réussi..." Articule-il, la gorge sèche, faisant mine de relever les étoffes précieuses qu'elle a rehaussées. Le pirate fait semblant de le remarquer fraîchement, car il sait parfaitement à quel point elle s'est érigée, dans le panier de crabes de cette cité. Il l'a entendu dans les ragots des estaminets, aux lèvres de leurs connaissances communes, à chaque fois qu'il a pu faire étape dans le Désert. Quelque part, c'est comme s'il avait assisté à son ascension depuis les coulisses, gardant un silence qui a tout d'abord été détestable, puis auquel il s'est habitué, année après année. "Oui... Je suis content, que tu aies réussi. Mais ce n'est pas comme si j'avais douté une seule seconde de toi."

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13/09/2016 Anticarde 2127 Evan Peters Varghounette ♥ (avatar) - soeur d'armes (crackship) - Tumblr (gif profil + signe) - Ashiri ♥ (picspam) Sorcier - Médecine & apothicaire spécialité Poison. 0
Semeur d'épidémies éthérées


Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Lun 21 Aoû - 20:40

Un claquement sourd, dans les ténèbres. La compréhension de Cassian trébuche. Sa joue s'est empourprée, tout sang fouetté, et voilà qu'une chaude radiance se dissout dans ses chairs. Cette sensation, aussi virulente que subite, ne saurait néanmoins se dissiper plus vite que la stupeur qui l'étreint. Sa joue pulse encore que, déjà, ses prunelles se gorgent d'un sinistre hiver. La surprise l'a saisi à la gorge quelques secondes seulement. Déjà, elle s'effondre, se fissure, alors que le monstre de haine qu'il loge en son sein trouve une faille par laquelle suinter hideusement. Sa tête, qui a basculé sous l'impact, retrouve avec une lenteur mécanique son axe initial. Et ses yeux se mettent à darder la maquerelle, passant au crible toutes les émotions qui gâchent ses traits virginaux. Elle l'a giflé. Elle l'a giflé lui. Il n'aurait jamais cru cela possible. Pas de sa part à elle, qui est là depuis si longtemps. Elle l'a giflé et si seulement il n'y avait que ça. Dans ses grands iris d'acajou se tord une lueur insensée. De la colère. Pire. Une rancune abyssale qui se déploie telles les ailes de ces grands corbeaux qui louvoient au pays des brumes. Plus terrible que son geste est l'odieux mépris dont elle le gratifie. Car elle le toise comme s'il n'était qu'un insecte, comme si leur longue amitié ne valait pas plus qu'un fétu à coté de cette énergumène, avec qui a polissonné l'adolescente stupide qu'elle était. Il pensait qu'elle serait plus intelligente que ça, qu'elle saurait considérer ce rebut de son passé avec toute la distance qui sied à une telle situation. Elle réagit comme s'ils s'étaient quitté hier. Le temps est-il à ce point futile ? Ses vieilles expériences ne se sont-elles pas patinées de sagesse, de hauteur, d'amertume ? Sombre idiote. Misérable gamine.

Alors qu'interrogations fusent de toute part, dans la tête de l'empoisonneur, la maquerelle se rengorge, lui jette des insanités au visage. Les mots sont moins écorcheurs que ses yeux de cisailles. Il se retient de lui cracher au visage, de la projeter dans les salissures. Elle se cherche un coupable. Elle n'a que lui sous la main. Alors elle lui offre le rôle du protagoniste qu'il manque, à la pièce ridicule dont elle se veut l'héroïne. La colère aime se décharger sur de tièdes bouc-émissaires, mais Cassian n'a pas l'âme charitable qui lui ferait enfiler ce costume. Il reste persuadé de lui avoir rendu service. Ce n'était qu'un tout petit mensonge, pour que tout le monde vive mieux. Pour que la page soit tournée, pour que les souffrances soient plus intenses, mais plus brèves. Pourquoi elle ne comprend pas ? Cassian aimerait remonter le temps. Il aimerait revenir à l'instant où il a rencontré Avinashi, et lui reprendre aussi sec la précieuse confiance qu'il avait lovée dans le creux de ses paumes. Il repense à tous les instants qu'ils ont partagés, toutes les confidences qu'ils ont échangés, et il aimerait faire feu de tout bois. Il exagère, sans doute. Ce n'est qu'une gifle, une maldonne. Il ne devrait pas se livrer à de telles imprécations, à de tels regrets grandiloquents. Mais c'est plus fort que lui. Ce sont ses démons, ses peurs bleues, ses horreurs sombres, qui brandissent en oriflammes ses plus piètres fâcheries.

Il l'observe, Avinashi qui rue au chevet de sa crapule. Toutes les femmes aiment les mauvais garçons. Le grand frisson, n'est-ce pas ? Et lui. Encore plus lamentable qu'elle. L'effroyable barbaresque qui pille et massacre à tout va, et qui se fait sucre devant les charmes d'une putain. Un scénario vu et revu, une romance sans originalité, à l'authenticité postiche. A vomir. Il les observe, éperdus de jérémiades, à se roucouler dans l'oreille, avec la vague impression de tenir la chandelle, de jouer les laissé-pour-compte. Sans doute que s'il ne comptait pas pourrir leurs retrouvailles dans les règles de l'art, il se serait contenté de s'éclaircir timidement la voix pour signaler sa présence. Evidemment, Jason fait honneur à sa nature triviale. Il a toujours dans la manche, quelque blague ou allusion portée sur la chose, rappelant que même le Temps en personne n'est pas capable d'affiner son esprit, de lui flanquer une once de subtilité. Les bras croisés sur la poitrine, Cassian renifle tout le mépris que lui inspire le gredin, accueillant la fronde le menton bien haut.

"Je vais vraiment finir par croire que hormis trois-quatre allusions sous la ceinture, tu n'as rien d'autre dans ton répertoire. Ce serait bien que tu relèves le niveau. Par exemple en assumant tes actes, couille molle. Ca te parle, ce langage là, ou c'est encore trop élaboré ? Ce n'est pas moi qui ait mystérieusement disparu il y a dix ans, si je ne m'abuse." Une voix froide, une langue affûtée. Effronté. Piquant. Quand bien même fait-il mine de s'adresser au forban, ce n'est là qu'un jeu de dupes. Cassian sait parfaitement qu'à cela, Jason n'a rien à piper, mais qu'en revanche Avinashi est tout ouïe. Lentement, ses pupilles de chat basculent ostensiblement sur la maquerelle, qu'il détaille non sans pavoiser un mépris dégoulinant. Il esquisse un pas vers eux, se sentant soudainement d'humeur à l'arracher à ces barreaux crasseux, et à la repousser violemment à terre, sur les pavés nidoreux, comme elle semble vraisemblablement renouer avec son penchant pour la vermine. Mais Cassian n'est pas totalement fou. Il sait que le pirate, aux aguets, qui n'a jamais eu que ses grosses paluches couturées pour se faire respecter, ne manquerait pas de l'agripper par le collet. Alors il reste hors de portée. Se rapprochant suffisamment pour emplir l'espace de son amie. Déchue. Destituée. "Ce n'est pas moi qui ait décidé de sortir de ta vie !" Clame t-il, écœuré. Une goutte de rage sur son masque vénitien. "Moi, j'ai décidé de t'offrir le deuil d'un cadavre plutôt que celui d'un disparu. Pour la simple raison qu'on ne fait jamais, le deuil d'un disparu." Admoneste t-il. Sa voix siffle. Un chuchotis d'acide sulfurique. Il se renfrogne. "A compté de ce soir, je ne suis plus ton médecin. Je ne suis même plus ton ami. Va au diable, misérable putain... toi et ton corniaud." C'est un crachat aux lèvres d'un ange. De tels mots le salissent. Mais ces malpropres, ils ne comprennent rien d'autre.

Alors, Cassian pourrait se contenter de tirer sa révérence. S'il partait maintenant, on pourrait sans doute parler de dignité, de hauteur. De sagesse. Mais il a toujours aimé partir en semant la tempête, en crevant les abcès, en donnant un coup de pied à la fourmilière. Mauvais joueur, prince exécrable, perdant monstrueux. Alors, non sans avoir coulé aux amants réunis un regard noir, teinté de verdeurs subtiles, il se détourne nonchalamment d'eux comme s'il s'apprêtait à quitter la scène sans faire de vague. Et puis il suspend sa foulée, comme rattrapé par un souci mineur qui ne ferait qu'effleurer son esprit. "Oh... Un conseil. Vous feriez bien d'être discrets, dans vos retrouvailles, car il y a là mille yeux et mille oreilles qui attendent d'être divertis." Articule t-il avec une onction faite d'hypocrisie mielleuse. Il effectue quelques pas vers les cellules les plus proches, et matraque les barreaux au moyen de sa torche enflammée, éclaboussant les ténèbres de gerbes de suif et d'étincelles. On dirait un despote réveillant la chiourme endormie. Sa voix s'extirpe alors, du monde des murmures. Sa voix monte et retentit. "Vous entendez, prisonniers ? Soyez attentifs, et vous aurez bientôt de quoi faire chanter une des maquerelles les plus riches de la Cité ! Pensez à votre liberté ! Il y a des secrets qui valent plus cher que vos vies !" Crie t-il, repu de constater que des bouilles noircies, des yeux vitreux et des exclamations balbutiantes se pressent doucement aux barreaux des geôles. Dans sa haine démesurée, Cassian ronronne, à l'idée que ce secret, qui a demandé tant de sacrifices et d'abnégation pendant de longues années, se retrouve soudainement sur le fil du rasoir. Parce qu'il en a décidé ainsi. Dans le tumulte naissant des dizaines de corps qui se traînent, il lève un doigt devant lui, avec des airs d'érudit ingénu. Mascarade.

"Ah. Au fait. Ce serait un peu suspect de tuer tant de témoins compromettants." Car il sait. Il sait qu'elle ne recule devant rien. "Enfin, personnellement, à la place du capitaine de la Garde et devant un tel tableau, je serais persuadé qu'on se fout copieusement de ma gueule."

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01/02/2017 Pivette 121 Deepika Padukone ava : Pivette / sign : Grey Wind Gérante d'un bordel / Oratrice & Gestionnaire 1


Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Ven 25 Aoû - 1:52


Que font les coeurs
à l'heure où la nuit tombe des nues ?

feat. Jason Reshk & Avinashi Ijaya


Il le pique au vif, ses paroles sont aussi tranchantes que certaines lames, en une fraction de seconde elle se retrouve des années en arrière, mais rapidement son esprit la fait revenir à l'instant présent, elle sait que les mots que Jason vient de prononcer vont mettre le feu aux poudres. Et pour cela il n'y a pas plus talentueux que le maître artificier. Elle aurait pu le jurer, elle aurait pu parier toute sa fortune sur ce qui allait se passer, sur l'attitude qu'allait adopter le sorcier. Nashi avait vu juste, il l'avait provoqué et Cassian avait plongé la tête la première dans la gueule du loup, elle ne dit rien, elle laisse son regarde passer du visage du prisonnier à celui du médicastre et inversement, suivant la joute verbale comme on suivrait des yeux le jeu de balle de gamins des rues.

Il contre-attaque le renard des sables, mais il trébuche sans s'en rendre compte, pour lui ses mots sont fiers, bien sentis et envoyés tels les dards de dizaines de scorpions. Pourtant il commet la faute. L'erreur. La méprise ultime. La maquerelle n'est pas dupe, elle ne l'est plus désormais, alors asséner un coup comme une vérité qu'elle sait totalement erronée représente le pas de côté que Cassian vient d'esquisser. Elle sait désormais, elle sait qui lui a menti durant toutes ces longues années. Alors quand il s'approche, d'elle mais pas suffisamment de Jason, il n'oserait pas faire un pas de plus et se retrouver à portée de main du prisonnier, non il est trop bien pour ça ! Et puis vu le nombre de germes qui doivent proliférer ici-bas, elle s'étonne même que le clinicien ose s'y aventurer sans porter des mètres de tissus sur chaque parcelle la plus infime de son épiderme.

Ce n'est pas lui qui a décidé de sortir de sa vie ? A-t'elle bien entendu ? Il ne manque pas d'air, il se donne le beau rôle, celui de l'ami dévoué qui n'a pensé qu'à son bien-être, son bonheur et son confort. Qu'espère t'il ? Qu'elle se jette à ses pieds et le remercie encore et encore et encore jusqu'à ne plus avoir de voix ? Il ne voudrait pas non plus qu'elle lui baise les pieds et jette des pétales de roses sur son passage en clamant à qui voudrait l'entendre à quel point il est bienveillant et généreux ?

"Non… toi tu as simplement décidé que c'était à toi que revenaient les pleins pouvoirs de prendre n'importe quelle décision me concernant … Tu n'as pas droit de vie ou de mort, pas sur moi Cassian !"

Seul le bruit de ses talons claquant sur le sol rompe le silence à cet instant, en quelques pas, elle se retrouve à nouveau si proches des barreaux d'acier qui l'empêchent de s'approcher davantage de Jason, cette clôture de métal qui se dresse entre eux est la pire des tortures. Sa voix l'enveloppe, ses intonations sont restées les mêmes malgré les années, mais son timbre est plus grave aujourd'hui, elle esquisse un léger sourire, lorsqu'il évoque la bonne étoile qui semblait toujours briller au-dessus de lui. Elle acquiesce d'un léger mouvement de tête, bien sûr qu'elle s'en rappelle, combien de fois elle l'imaginait se mettre dans des situations inextricables et pourtant rien ne lui arrivait, il revenait toujours. Il lui revenait toujours. Jusqu'à ce jour maudit ou cette étoile avait semblé s'éteindre pour de bon.

Les paupières closes elle sent l'effleurement de ses doigts sur sa peau et inspire profondément. Leurs peaux se connaissent par cœur, ce contact la rend folle. Folle de ne pas pouvoir franchir ses grilles, folle de ne pouvoir dire absolument tout ce qu'elle veut, folle de rage d'avoir perdu tant d'années, folle de cet amour qu'elle pensait perdu, éteint au fond de son cœur de glace qui se met à fondre d'un simple contact. Doucement elle recule son bras, laissant les phalanges de Jason glisser jusqu'à son poignet, ses doigts, avant qu'elle ne les attrape entre les siens, rouvrant les yeux et le fixant avant de laisser échapper quelques mots à nouveau "Tu étais ma bonne étoile avant… avant qu'on ne te fasse disparaitre de ma vie !" Ce contact est nécessaire, primordial, comme pour essayer de se convaincre qu'elle ne rêve pas, qu'elle n'est pas au milieu d'un songe de plus agréables. Au fil des ans, Avinashi en a fait tant, tant de douces rêveries au milieu desquelles il revenait, qu'il avait été plus fort que la mort. "J'ai réussi …" Réussi quoi au juste ? Bien sûr qu'elle avait réussi si on prenait en compte d'où elle était partie. Plus bas que terre, le bas de l'échelle, de la jeune esclave maltraitée et violentée de tant de manière par son maître, vendue au bordel, prostituée, qui aurait pu s'imaginer qu'elle gravirait les échelons à la seule force de sa volonté et de son ambition. Elle l'actuelle esclave affranchie, la femme libre, riche et puissante. Peu de monde aurait misé la moindre piécette sur cette catin.  

"Tu es l'une des rares personnes à n'avoir jamais douté de moi … tes paroles me hantaient, de manière positive, tu m'as poussé à réussir … mais j'ai échoué dans un domaine … je n'ai jamais été capable de t'oublier Jason !"

Cette dernière phrase s'échappe de ses lèvres tel un murmure pour que seul le prisonnier puisse l'entendre, elle ne voudrait pas que le sorcier ne distingue ses mots en tout cas, lui à qui elle avait également menti, à qui elle avait par maintes fois feinté le fait d'avoir tourné la page et fait le deuil de cet amour disparu bien trop tôt à son goût. Elle le connaissait tellement bien depuis toutes ces années, elle savait que c'était un sentiment qu'il ne pourrait pas comprendre, alors elle avait tout simplement masqué sa douleur, sous des sourires de façade et autres tours de passe-passe. Mais la voix du sorcier ne s'était pas éteinte, au contraire elle ne s'était étouffée que quelques instants, le temps de reprendre tout son souffle pour déverser tout son fiel. Ses mots. Dans la bouche de celui qui était son ami, son confident, sa famille, étaient comme tant de poignards qui venaient se planter un à un en plein cœur. Putain. Jamais. Jamais d'aussi loin qu'elle s'en souvienne il ne l'avait affublée de ce terme. Il lui annonçait que tout était terminé, fini le médecin, le sorcier, fini l'ami. Elle serre les dents à s'en faire mal aux mâchoires, elle sent ses phalanges se raidir tant sur la torchère que sur les doigts de Jason, s'en pourtant véritablement s'en rendre compte.

Il la provoque elle aussi, haranguant à la ronde de prêter attention à ce qui pourrait se dire entre ces murs. Elle a envie de hurler, l'idée de lui offrir un nouveau soufflet bien plus violent que le premier dont elle l'a gratifié, mais elle n'en fait rien. Elle se contente de respirer profondément, attendant que le médicastre ait terminé de déverser tout son venin. D'un geste elle relâche la main de Jason et se dirige vers le sorcier sur le point de s'en aller. Sa voix est neutre, elle ne veut pas lui faire le plaisir de se donner en spectacle, elle ne veut pas lui offrir la victoire sur un plateau en se laissant emporter par ses émotions. Non elle ne fait que s'approcher de lui, venant frôler son visage et murmurant à son oreille.

"Ne me menace pas Cassian, tu es bien trop intelligent pour t'abaisser à oser me menacer ! N'oublie pas que j'en sais bien trop sur toi pour que tu te risques à me mettre en mauvaise posture ! Moi aussi je peux te faire ramper dans la fange, ne l'oublie jamais !"

Reculant, lui tournant ensuite le dos elle s'immobilise, se retournant à moitié, le regardant par-dessus son épaule, avant de lui faire face à nouveau, plongeant son regard dans le sien elle lui offrit quelques mots supplémentaires, quoi qu'il puisse en penser, elle pensait chaque syllabe qui sortait à voix basse de ses lèvres.

"Quoi que tu en dises, quoi que tu en penses, jamais je ne cesserai d'être ton amie Cassian, jamais ! Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement ! Pense ce que tu veux, mais sache que toi et moi, nous n'en avons pas fini, peut-être pour aujourd'hui mais tu me connais mieux que quiconque pour savoir que je ne lâcherais pas… c'est parce que je t'aime que tu me mets hors de moi, entre toi ça dans le crâne !! "

Aimer. Il y a tant de manière d'interpréter ce verbe-là. Il y avait l'amour qu'elle avait pour Jason, qui malgré les années, malgré les mensonges elle n'avait jamais pu oublier, jamais elle n'avait ressenti pareille passion brûler en elle pour quiconque. Il y avait l'amour maternel, fusionnel qui la rendrait capable du meilleur comme du pire pour la chair de sa chair. Elle sait qu'elle donnerait sa vie sans hésiter la moindre seconde pour sa fille. Et puis il y a cet amour, familiale celui qu'elle avait partagé avec son père, sa mère il y a bien longtemps, et qu'elle avait pu retrouver avec Cassian et les autres membres de sa fratrie. Alors oui, dire qu'elle l'aimait n'était pas mentir, même si à cet instant présent, ce n'était pas le sentiment qui dominait le concernant.

Tournant désormais le dos au sorcier, elle regagne le bord de la cellule de l'incendiaire, non sans défier du regard les autres prisonniers qui se détournent pour certains ou se calent dans le fond de leur cellule. Elle sait bien que sans Cassian, trouver une manière de faire sortir Jason de ces geôles ne serait pas gagné d'avance, cela prendrait plus de temps, il lui faudrait user d'autres contacts, mais ce n'est pas ce qui manquait dans le carnet d'adresse de la maquerelle, même si elle n'en voyait qu'un seul en qui elle avait suffisamment confiance. Qui d'autre qu'un Saada, pour prendre la relève d'un Saada. Raccrochant la torchère un instant sur son emplacement, tendant l'une de ses mains à travers les barreaux elle attrape à nouveau la main de Jason, à ce moment-là Cassian n'existe plus dans son esprit, il ne sera pas celui qui la privera de ces retrouvailles. Tendant son autre main vers lui, se rapprochant des barreaux encore d'avantage, elle laisse ses doigts se poser sur la joue du prisonnier, il se voit offrir un sourire que peu de monde puisse se targuer d'avoir vu sur le visage de Nashi depuis bien longtemps. Appuyant son front contre la herse métallique, elle ferme les yeux alors que ses phalanges redécouvrent le visage de celui qu'elle a tant aimé.

"Tu as changé … et pourtant je sais que tu es toujours le même pour moi … je déteste te voir avec ces chaînes, je te promets de tout faire pour te faire sortir d'ici au plus vite !"



© Pivette
 

Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?

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