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˜˜˜˜˜˜Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
maybe life should be about more than just surviving


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04/05/2017 Anticarde 249 Adam Driver My self Second et maître artilleur du Moissonneur. (Combat spécialité explosifs, navigation) 44
Percussionniste du Chaos


Sujet: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Sam 3 Juin - 16:35

Que font les cœurs à l'heure
où la nuit tombe des nues ?

Avinashi & Jason.


Ce n'est pas lui, le coupable. Lui, il n'a été que le bras armé du mal. Lui, il n'a fait qu'obéir aux murmures. Obéir aux murmures que quelque chose de bien plus puissant est venu écouler à son oreille de musicien. Quelque chose comme le ciel, comme la nuit. Le ciel immense, saoul d'obscurité, et puis cette nuit trop tiède, indécente. Quelque chose qui s'est mis à jouer avec son cœur fringuant, qui s'est mis à fouailler ses tripes, levant d'étranges pulsions, des obsessions malsaines qui ne sont l'apanage ni des hommes, ni des animaux.

C'était une belle bâtisse, grande comme un hangar à bateaux. Sauf que les Rahjaks n'ont pas de bateau. C'était une bâtisse austère, aux murs hauts, aux volumes grandiloquents qui semblaient attendre la venue d'un monarque. Une bâtisse dans laquelle, quand il a crié, sa voix rauque a trouvé un écho céleste, qui a embrassé l'infini. Il y avait de larges baies ouvragées qui laissaient entrevoir, à l'intérieur, des mosaïques éclatées, des brisures de céramique qui craquelaient sous sa botte comme maïs jeté dans le feu. Ce n'est pas lui, qui a causé la perte de ces murs. C'est le silence, la lourde pesanteur qui y régnait, et puis tous ces fantômes morts d'ennuis, qui attendaient, assis sur les charpentes branlantes, qu'on leur amène sur un plateau un rafraîchissement, un divertissement. Et le divertissement, ça ne pouvait être que lui. L'artificier. L'acrobate. L'aspirant cracheur de feu. Il n'était qu'un pion, qu'un exécutant. L'homme lige d'un inéluctable désastre.

Il avait quelques coups dans le nez, en plus. Il n'était pas ivre à proprement parler, mais en goguette, fort d'une soirée passée à jouer aux dès, à empocher les mises de sa chance insolente. Ses compagnons sont alors pour la plupart des Rahjaks de mauvaise vie ; truands de bas-étages, vils prêteurs sur gage, vulgaires monte-en-l'air... et puis lui, le pirate en escale. Minuit passé, la fine équipe se disperse par les rues de la Cité. Chacun vaque à ses affaires. Jason vient souvent ici, lors des relâches du Moissonneur. Il aime la mentalité de ces survivants qui ont emprunté les chemins de la corruption, qui vivent à tombeaux ouverts, qui crachent à la figure des lendemains funestes. Il en connaît quelques uns, par ailleurs, à force de fréquenter les mêmes tripots. Après une journée caniculaire suivie d'une soirée arrosée, le maître artilleur s'en va profiter de l'air du soir. Baguenaudant au hasard, il quitte les bas-quartiers pour remonter de longs faubourgs désertiques, ou croiser la route d'un chien errant vaut mieux que celle d'un semblable.

Et puis il la voit, cette grande bâtisse éclaboussée de lune. Déliquescente, elle ne s'en tient pas moins droite dans la nuit, orgueilleuse d'un faste passé. Jason laisse courir ses doigts corneux sur le bois vermoulu de la double porte, dont il décèle d'infimes bas-reliefs sinueux, témoins d'une richesse oubliée. A l'intérieur, l'odeur de la paille et des menuiseries. Sous ses yeux, une enfilade de stalles silencieuses, des tabourets renversés, des battants de portes rognés par la vermine, quelques petits foyers improvisés à-même le sol, sans doute par des bandes de vandales venus y fomenter quelques noirs desseins. Le plafond est haut, même pour lui qui avoisine les deux mètres. Paradoxalement, l'obscurité n'en est que plus épaisse. Si bien que le maître artilleur sort son silex, sa pointe de fer, un morceau d'amadou et un bâtonnet soufré. A l'issue d'un geste qu'il a répété mille fois, une flammèche bleuâtre vient danser au sommet de l'allumette. Jason lève la tête vers les plafonds, que la lueur chétive atteint à peine. D'anciennes écuries, gage t-il, une conviction bien vite renforcée par la présence de vieilles carcasses d'attelages.

Tout est trop calme. Il n'aime pas, le calme. Il ne supporte pas, les horreurs qui se blottissent dans ces silences cois. Et puis cet établissement semble avoir été bâti pour accueillir le hennissement furieux des purs-sangs, la voix percutante des lads et des écuyers, le martèlement ininterrompu des maréchaux-ferrant. Quelque chose crépite au fond de son ventre. Comme si les écuries lui insufflaient un échantillon de leur désarroi. La petite flamme tremble, au bout de sa main, plaque sur les murs des lumières froides. Jason ressemble à un démon échappé des enfers, avançant sur ses longues jambes sèches, tournant son échine osseuse à chaque bruit, évoluant dans une nimbe bleuâtre qui lui prête un visage exsangue, saturnien. La petite flamme vacille, au gré des maigres courants d'airs qui s'immiscent dans les corridors ou lorsqu'il esquisse un mouvement trop brusque. Ce qu'il fait souvent. Chaque pied qui emboutit les panneaux de bois, qui jonche les ossuaires de mors, de harnais et de ventrière entraîne un charivari de tous les diables, la partition d'un percussionniste. Jason sème ces tintements d'acier et ces fracas comme le petit Poucet disperse les miettes de son pain. Mais il n'a pas sa délicatesse, ni sa parcimonie. Tandis qu'il se fond dans les profondeurs des écuries, les échos vont croissants, et c'est tout un concert qui vient battre les parois. Et puis l'espace d'un instant, la conscience du maître-artilleur semble basculer. C'est infime. Rien que son regard qui s'absente, qui troque sa vivacité de félin contre une béance qui semble une onde d'ombres, desquelles on pourrait s'attendre à voir émerger des silhouettes goudronneuses.

Alors, il y a un instant parfaitement silencieux. Durant lequel la petite flamme, elle même, cesse de vaciller dans l'immensité du hall. Elle tombe avec une régularité presque paisible. Elle tombe au beau milieu de bottes de foin pourrissantes, et la moisissure offre au feu qui s'ébroue des lueurs verdâtres dignes d'une pincée de barium. La flamme avance d'abord timidement, frayant dans les fagots humides, un peu au hasard de ses pas. Et puis soudain lui prend un élan diabolique, et alors le pirate se trouve cerné par une farandole enflammée. La paille crépite, sa gorge aussi, d'un rire sec, pelé, qui jaillit à torrent. Il rit comme un dément, écarte les bras, a l'impression de commander à l'élément destructeur, de sentir dans les flammes comme des prolongements de son esprit impétueux. Ce n'est que passée une inspiration de fumée noire, une quinte de toux, que le pirate détale. Le feu s'est alors répandu de bottes en bottes, de stalles en stalles, aussi vivement qu'en suivant un chemin d'espolette. Et Jason court entre les foyers les plus vifs comme un gamin cavale entre les ronciers. Il saute par-dessus les barrières du feu, souple comme un tigre, sent parfois le baiser du feu lui roussir la peau. Il court ratatiné, tâchant d'esquiver les hautes fumées qui commencent à se former. On dirait qu'il joue avec un petit frère furieux. Un petit frère qu'il aurait provoqué de manière délibérée. Et il rit, parce qu'il l'entend fulminer, il l'entend le talonner, il l'entend lui souffler des imprécations hystériques qui prennent la forme d'un souffle brûlant. Et il ne saurait là cesser ses facéties. Dans l'escarcelle, accrochée à sa ceinture, qui rebondit au rythme de ses foulées géantes, une multitude de petits sachets de fibres végétales, renfermant des poudres, des chimies pures qu'il est allé chercher on ne sait où. De la poussière de cuivre, qui teinte les feux de bleu cosmique, du sel marin en quantité, qui anime les flammes d'un jaune végétal, un peu d'aluminium et de magnésium, pour que les ardeurs crevant les toits dessinent dans le ciel des traînées blanches, qui semblent des passerelles vers le monde des esprits. Voilà la nuit habitée de couleurs. Voilà ses noirceurs impénétrables infiltrées par des langues multicolores, parmi lesquelles prédominent le blanc et le bleu, qui se mêlent pour offrir à la nocturne la délicatesse de la céruse.

Jason émerge de l'incendie, hilare. Il a le visage noir de suie, les avant-bras qui accusent des rougeurs suspectes. Une fois la distance creusée, le maître artilleur fait volte-face au spectacle rugissant. On dirait un bûcher gigantesque, dressé à l'attention des Titans condamnés. Les flammes lacèrent la nuit, plus agiles qu'une confrérie de fines lames. Dans les rues alentours, quelques badauds s'enfuient à toutes jambes, proférant des avertissements à qui-mieux mieux. Le haras qui cerne la bâtisse, ainsi que la vasteté de la périphérie isole l'incendie, qui se venge en tâchant de conquérir le ciel, qui crache une monstrueuse colonne de fumée. C'est lorsque les premières boiseries s'effondrent qu'on vient néanmoins lui gâcher le spectacle. A regret, le pirate se détourne des feux colorés. Sa silhouette se découpe en ombre chinoise sur le paysage, dont les nuances renvoient au creuset d'un forgeron. Derrière lui, organisée comme une file d'oies sauvages, une fière équipée de portes-glaives lui barre la route et toutes les issues possible, mains posées sur le pommeau de leurs sabres. Les choses se corsent. Jason s'esclaffe. Les gardes se jettent des regards circonspects, se demandent s'ils ont ferré là le fautif ou s'il s'agit d'un hurluberlu qui a échappé de justesse à une cuisson à l'étouffée, non sans y perdre quelque once de sang froid. Car il rit à s'en dilater la rate, d'un rire irrégulier, tantôt frénétique, tantôt plus lent, plus caverneux. Et c'est alors qu'il les prend au dépourvu, qu'il s'interrompt brutalement pour fondre dans la mêlée. Il n'a pas son coutelas, on le lui a ôté aux portes de la Cité. Non, il a juste son inconscience de gosse, sa férocité de tueur, et puis cette témérité folle, autant d'armes plus affûtées encore.


Dernière édition par Jason Reshk le Sam 15 Juil - 11:21, édité 1 fois

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01/02/2017 Pivette 112 Deepika Padukone Pivette Gérante d'un bordel / Oratrice & Gestionnaire 0


Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Dim 4 Juin - 22:46


Que font les coeurs
à l'heure où la nuit tombe des nues ?

feat. Jason Reshk & Avinashi Ijaya


Un soleil de plomb avait encore une fois embrassé la cité, à présent disparu derrière l'horizon depuis quelques heures, la fraicheur de la nuit se faisait attendre. Avinashi avait décidé de ne pas mettre les pieds au bordel de la soirée ni de la nuit, les cauchemars que son enfant avait pu faire depuis quelques semaines l'avaient inquiétée. Le bruit caractéristique des pieds nus qui foulent le couloir lui fit tourner la tête une fraction de seconde avant que des cris aigus ne lui vrillent les tympans. L'inquiétude qui l'assaille laisse place à l'étonnement lorsqu'elle lit une joie non dissimulée sur le visage de sa fille. Agrippant le bras de sa mère, la gamine la force à se lever et l'entraine dans sa course jusqu'à ce que toute les deux se retrouvent sur le toit des appartements familiaux. Pointant du doigt le spectacle qu'elle contemplait quelques instants plus tôt. "Regarde, ils ont allumé un grand feu ! Tu crois qu'ils font une fête ?" Passant sa main dans les cheveux de la petite, les coiffant machinalement du bout des doigts, elle porte son regard dans la direction indiqué par l'enfant. "Je ne suis pas certaine que ce soit pour une fête, on dirait qu'il s'agit plutôt d'un incendie …" Se dirigeant vers une banquette garnie de coussins au bord de la terrasse, la mère s'y installa alors que la fille venait se lover contre elle, les yeux rivé sur les flammes au loin. "Tu ne devrais pas être couchée toi …" "Je peux rester regarder le feu avec toi encore un peu ? Je trouve ça joli … regarde ! Tu as vu il y a des flammes bleues …. C'est beau !"

Le regard perdu dans les flammes qui se parent tour à tour de d'azur, d'ambre et de diamant, elle n'a pas attendu les invectives de sa fille pour trouver elle aussi que c'était splendide. Elle ne répondait pas, se contentant de refermer ses bras autour d'elle, embrassant le sommet de sa tête, la serrant contre elle. Ce brasier, ces flammes colorées venaient de faire renaitre en elle des sentiments qu'elle avait tenté d'enfouir sous des kilos de cendres. Le passé ressurgissait plus vivant que jamais avec juste quelques flammes et voulûtes de fumées multicolores. Happée malgré elle par les langues de feu qui la projettent des années en arrière, une époque certes bien plus difficile pour elle au quotidien mais une période ou, au cœur de sa vie de catin avait brulé en elle un feu plus grand, plus fort, plus sincère et comme jamais plus elle ne voudrait en connaître. Une période révolue. Une ère bel et bien ensevelie sous un monceau de souvenirs agréables. Perdu dans les méandres de ses douces réminiscences, elle admirait les teintes que prenaient les lambeaux de feu au loin, ne détournant pas un instant ses prunelles comme si d'une manière ou d'une autre, un signe du passé pourrait lui être adressé. Elle savait pertinemment que ce n'était que vain espoir, personne, même lui, tout immortel qu'il pouvait sembler à ses yeux n'était assez fort pour vaincre la mort.

"Maman ? Maman … pourquoi tu pleures ?" La voix de l'enfant la ramène rapidement à la réalité, apercevant que les flammes perdaient un peu de leur ampleur. Se rendant compte qu'elle avait sans doute augmenté sans le remarquer son étreinte autour de la chair de sa chair, elle ferma les yeux une seconde quand les phalanges enfantines passaient sur ses joues comme pour récolter une preuve que sa mère ne pourrait réfuter. Elle grandissait tellement vite, pour la beauté brune, elle serait à jamais une petite fille à ses yeux, sa fille, même si aujourd'hui elle commençait à devenir une petite jeune femme. Elle la protégerait telle une louve jusqu'à son dernier souffle. Se contentant de l'embrasser et d'essuyer les quelques gouttelettes qui s'étaient frayer un chemin sur ses pommettes, elle lui répondit le plus sincèrement du monde. "Parce que tu as raison … c'est un spectacle splendide … mais il est temps d'aller te coucher maintenant."

Elle avait essayé de négocier pour voir les flammes jusqu'à ce qu'elles disparaissent, elle avait essayé de jouer sur le fait qu'elle n'était plus une toute petite fille, qu'elle pouvait veiller plus tard, mais au final, une fois sa tête posée sur l'oreiller elle n'avait mis que quelques minutes avant de se plonger au pays des songes. Elle l'avait regardé dormir pendant plus d'une heure, avant de se résoudre à aller se coucher à son tour. Le repos ne fut que de courte durée, se réveillant en sursaut, s'asseyant dans son lit, une main sur sa poitrine au cœur de laquelle son palpitant battait la chamade, la sueur perlant à son front. Reprenant son souffle elle chassa de son esprit les images qui l'avaient assaillie et lui avaient montré des choses qui jamais ne pourraient se produire. Jamais. Jamais plus. Se levant, jetant une étole de soie sur ses épaules, elle quitta sa chambre, se rendant dans la chambre voisine, signifiant sa présence à la vieille esclave en posant sa main sur son épaule. La vieille était assise sur un large fauteuil au chevet du maître des lieux. Avinashi s'enquit de son état de santé avant d'aller s'asseoir sur le bord du lit en voyant son époux ouvrir les yeux, la questionnant sur sa présence et son bien-être. Elle lui raconta l'épisode de l'incendie qui semblait avoir ravagé les anciennes écuries à quelques rues de là. Il lui demanda de se renseigner au matin et de venir lui en dire d'avantage, ce qu'elle lui promit avant de l'embrasser sur la joue et de quitter la chambre.

L'air était désormais plus frais, croisant les bras sur sa poitrine, elle inspira profondément, comme si cela pouvait avoir un quelconque effet sur son esprit. Elle contemplait les larges fumées qui émanaient encore du lieu de l'incendie. Cette fumée, ce feu, ces couleurs … cela ne pouvait être ça, elle luttait de toutes ses forces avec son esprit qui voulait lui faire croire à l'impossible. Il était mort, il y a tant d'années maintenant, elle le savait, elle avait essayé de faire son deuil tant bien que mal, en secret car elle était sensée être heureuse à cette époque, affranchie depuis peu, mariée à un homme riche et influent, sa nouvelle vie lui tendait les bras. Personne n'aurait pu comprendre pourquoi lorsqu'elle était seule elle pleurait toutes les larmes de son corps. Pourtant … c'était comme si cet incendie c'était lui, elle avait pu reconnaitre au milieu de ses flammes colorées sa manière de faire, elle se souvenait l'avoir écouté parler de ça pendant des heures, voir briller ses yeux lorsqu'il trouvait une manière de faire voltiger des flammes d'une nouvelle teinte. Celui qui avait mis le feu ce soir devait avoir appris les mêmes choses que lui, peut-être même avait-il apprit avec lui, peut-être le connaissait-il, peut-être saurait-il comment la mort l'avait emporté. Elle avait besoin de savoir et alors que l'aube flirtait avec l'horizon elle retourna d'un pas preste dans sa chambre, attrapant un morceau de papier et de l'encre afin de rédiger quelques mots, elle n'avait pas besoin de grandes tournures de phrases, s'il y avait quelqu'un qui serait capable de l'aider à trouver des réponses, sans poser des milliards de questions ce serait bien celui qu'elle pouvait qualifier d'ami fidèle. Celui qui depuis des années était son confident, son médecin, le sorcier à qui elle pouvait faire appel pratiquement n'importe quand. Après avoir replié le morceau de papier, cacheter à la cire la missive elle fait appeler l'un de ses esclaves de confiance. "Apporte ça chez les Saada et remets le en main propre à Cassian, attends qu'il te donne une réponse et rapporte la moi."



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04/05/2017 Anticarde 249 Adam Driver My self Second et maître artilleur du Moissonneur. (Combat spécialité explosifs, navigation) 44
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Sujet: Re: Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?
Sam 15 Juil - 11:29

La pierre froide, un peu de paille humide, la flotte tiède d'un baquet, une pénombre huileuse... Non, ce n'est pas ainsi, qu'il se représente la Mort. La vieille Reshk lui a dépeint des banquets célestes, des rencontres inouïes avec des âmes ancestrales, des lieux chargés de brumes et d'astres, elle lui a dit aussi que tous les mystères du monde lui apparaîtraient soudain de manière limpide, et présentement, Jason ignore jusqu'à la raison de sa présence ici. Des cachots, où retentit le crépitement d'une dizaine de torchères à la ronde, le piétinement délicat de cent rats, les doléances et les râles de plus de prisonniers, encore. Dans l'obscurité, ses pupilles s'accommodent. Sur sa litière pleine de puces, le maître-artilleur s'étire à l'image d'un chat, comme s'il se réveillait en pleine forme d'une longue nuit réparatrice. Son bâillement caverneux résonne en parfaite symbiose avec les boyaux souterrains. Il ne semble guère épris par la fatalité, par le questionnement ou par l'angoisse. Et pour cause, ses souvenirs commencent à se rassembler alors qu'il fait rouler les puissants muscles de ses épaules, le temps d'une contorsion reptilienne. Un chœur de blessures se réveille, lui aussi, une précieuse aide pour lui remettre en mémoire les derniers événements.

Il avait jailli du bâtiment en feu. Il s'était retrouvé face à une véritable herse de fiers-à-bras, arborant la livrée royale et l'épée tirée. Lui, armé en tout et pour tout de ses deux poings pugnaces, s'était littéralement jeté dans la mêlée. Enfin, c'est l'illusion qu'il avait voulu donner. Pris au dépourvu, les gardes s'étaient groupés en une phalange meurtrière, se tenant prêts à le tailler en lanières, mais au dernier instant, le pyromane qui fondait sur eux comme rapace avait brutalement dévié sa trajectoire. Il avait bondi de coté, à la rencontre d'un mur contre lequel il avait littéralement rebondi, offrant ainsi une plus longue portée à son saut acrobatique. Il s'était réceptionné impeccablement, la fière troupe dans son dos. Il avait décampé sans réclamer la monnaie de sa pièce, riant comme un dément, persuadé que son petit numéro d'acrobate l'avait tiré d'un bien mauvais pas. Mais il avait négligé un détail crucial. Celui que la milice Rahjak n'allait pas se contenter d'envoyer un pauvre escadron sur le terrain, alors qu'un incendie déchirait la nuit tiède de la Cité. Des gardes infestaient totalement le quartier, et s'il était parvenu à semer quelques détachements, le tintamarre de sa filature avait fini par rameuter tous les soldat des alentours. Un petit groupe d'entre eux s'était astucieusement posté en hauteur pour lui tomber dessus à bras raccourcis. Le sang avait inondé sa bouche. Les nuances rubicondes de l'incendie s'étaient dissipées, dans cette nouvelle nuit qui l'avait englouti. Celle de l'inconscience.

Aussi, le voilà à recenser ses blessures, sifflotant comme s'il inspectait une chemise miteuse longtemps oublié au fond d'un coffre. Il constate avec joie que les dégâts se limitent à une joyeuse ribambelle d'ecchymoses dont un bel œil au beurre noir. Les quelques taillades qu'il a récoltées sont superficielles, comme si elles avaient été commises par de jeunes recrues faisant de l'excès de zèle. Bien sûr, tous ces zouaves n'avaient pas pour intention de le tuer, seulement de le neutraliser le temps que l'enquête soit menée à bien. Rien ne prouve réellement qu'il ait été coupable de l'incendie. Il doit juste faire parti de ces individus interlopes pris à rôder autour des lieux du méfait, et sa tentative de fuite n'a certainement pas appuyé sa présumée innocence.

Au gré de ses petites découvertes, Jason réalise qu'une paire de chaînes lui entrave les chevilles. Le fer se fait un plaisir de lui mordre durement les chairs sitôt esquisse t-il quelques pas dans sa geôle. Attentivement, il s'emploie à tester le jeu de ses entraves, à contrôler les différents chaînons, mais même ses chevilles souples et osseuses ne seront pas capables d'échapper à leurs jougs experts. Le pirate pousse un soupir vaguement ennuyé, avant de s'intéresser aux barreaux de sa cellule. Des barreaux crasseux des centaines de prisonniers qui sont passés par là, qui s'y sont cramponnés le désespoir au corps, qui les ont rudoyés en vain. La serrure l'intéresse davantage. S'il n'est pas le roi du crochetage, préférant de loin enfoncer les portes qui le dérangent, il n'est jamais trop tard pour faire ses classes. Encore faudrait-il qu'il dispose d'une épingle, d'un morceau de ferraille, en somme de quelque chose dont on l'a parfaitement dépossédé. Briquet à amadou, fioles d'explosifs, fumigènes, outils, tous ses effets semblent avoir été confisqué. Enfin, pas confisqué, car ce n'est pas comme si Jason escomptait à revoir de sitôt son petit bric-à-brac, mais les gardes en charge de sa capture ont du se répartir les quelques objets dont il disposait afin de s'octroyer un pourboire. Ils l'ont bien mérité, car la course-poursuite qu'il leur a offert a du les soulager d'une bonne suée. Encore heureux que Saicere, son sabre, soit resté à bord du Moissonneur, car interdit de séjour en fief Rahjak. Tout ce qu'on lui a barboté pourra aisément être remplacé.

Pour l'heure, les perspectives d'évasion relèvent d'un doux songe. Et comme il ne sert à rien de s'apitoyer sur son sort, l'artificier s’atèle à se nourrir, non sans pointer du nez entre les barreaux pour tâcher de repérer d'éventuels compagnons d'infortune. Un vieux quignon de pain rassis et quelques gorgées d'eau croupie ne le dépaysent pas vraiment de la vie en mer dans ses plus rudes épisodes, quand bien même ce genre de régime pourrait l'affaiblir à moyen terme. Son estomac proteste encore bien après qu'il en ait englouti la dernière bouchée. Dans la cellule qui fait face à la sienne, de l'autre coté du couloir, un vieil homme se tient ratatiné contre un mur, et son œil hagard semble raconter qu'il est là depuis une éternité.

"Eh, vieillard ! Tu peux me dire quelle heure il est ?" Hasarde Jason, et sa voix résonne profonde, dans les coursives échoiques. Mais les éclats suprêmes de sa voix ne sont plus rien, lorsque le vieillard se fend d'un coassement lugubre.
"Les heures n'existent plus, ici, mon gars !" Ricane t-il avant de se rembrunir brusquement, passant de l'austérité la plus absolue à une hilarité qui taquine la folie, sans la moindre transition.
"Okay, vieillard... quel jour, alors ? J'ai pris une bonne raclée, et j'ignore combien de temps j'ai pioncé."
Rebelote. Le vieux, avec le peu d'énergie souffreteuse qu'il lui reste, émet une véritable quinte ricassière qui donne l'impression qu'il s'étrangle.
"Les jours n'existent pas non plus ! Plus rien ! Plus rieeen !" Répète t-il, avec des accents de prédicateur à la noix, et les corridors semblent lui servir de porte-voix.
"Laisse tomber, mec. J'ai bien essayé d'en tirer quelque chose... mais ce pauvre bougre doit avoir perdu la boule, qu'on était pas encore né, toi et moi."
Jason tâche de se contorsionner pour apercevoir celui qui a prononcé ces mots, et qui semble se trouver dans la cellule voisine. Un exercice vain.
"Nouveau dans le coin ?" Lâche Jason, et sans doute les deux hommes se trouveraient-ils dos à dos si un mur de pierre, épais comme le tronc d'un vieux chêne, ne s'érigeait pas entre eux.
"Oui, je viens d'émerger il y a... une heure, peut-être ? Deux ? On me suspecte d'avoir foutu le feu à de vieilles écuries. Comme si j'avais que ça à foutre." Dit l'inconnu, avec un soupçon de méfiance dans la voix.
"Ah ! Moi aussi ! D'ailleurs si je mets la main sur cet enfoiré, il regrettera de ne pas être mort carbonisé." Répond Jason avec une hargne rentrée, et ses prouesses d'acteur ne laisse pas un silence qui soit sujet à caution.
"On est six à avoir été récupéré cette nuit, ou la nuit dernière, dont une femme qui a été incarcéré dans une autre aile... Je m'appelle Vigild." Répond t-il, baissant vraisemblablement sa garde, et sa main apparaît péniblement, devant la baie de sa cellule.
"Jason. Tu m'as l'air d'en savoir long, Vigild." Se fend le pirate, jouant à son tour la carte de la méfiance, juste histoire d'équilibrer le rapport. Ce qui ne l'empêche nullement d'agripper la main tendue, le temps d'une poignée on ne peut plus bancale.

Durant un moment, Vigild lui narre de quelle manière il s'est fait prendre puis traîner jusqu'ici. Les alguazils auraient réalisé assez tardivement qu'il n'était pas tout à fait sonné. Et si la suspicion mène un instant la bride des échanges entre les deux hommes, l'écrasante solitude des cachots a tôt fait d’annihiler leurs menues réserves. Le pirate ne compte pas se laisser dépérir ici. Il est bien conscient que, quelque part sur le littoral, l'équipage du Moissonneur doit s'interroger sur son absence à l'heure de larguer les amarres. Mais nul doute que ces antiques oubliettes sont à l'épreuve de tous les petits malins de la terre, et qu'il devra patienter une moindre occasion pour se faire la belle. Si les autres prisonniers sont d'humeur plus renfrognée, Vigild semble du même bois que lui, à savoir qu'il ne supporte pas l'oisiveté et l'attente aveugle. Aussi, pendant que les autres suspects de l'incendie remâchent leur amertume et pleurnichent dans leurs coins, les deux hommes troquent blagues égrillardes contre anecdotes fumeuses. Et quand le maître artilleur découvre qu'on a omis de lui chaparder son jeu de dés, ils se lancent dans d'interminables parties assorties de paris truculents qu'ils oublieront certainement une fois sortis de ce guêpier.

Au cours des premières rondes, Vigild et Jason se font réprimander pour le tapage qu'ils occasionnent, se retrouvant privés de leur maigre bouchée de pain ou de leur écuelle d'eau saumâtre. Mais ils apprennent rapidement à déceler l'arrivée des gardes à l'écho cinglant de leur pas sur les pavés disjoints. L'oreille absolue de Jason identifie rapidement tous les sons qui composent cette partition cathédralesque. Des sons amplifiés, qui se mêlent les uns aux autres, qui s'amplifient au contact des pierres séculaires des galeries. Le goutte à goutte de l'humidité pénétrante, le tapotis de la vermine qui cavalent en tout lieu, parfois le cri inarticulé d'un impatient. Une rumeur ininterrompue, presque aussi prégnante que le bouillonnement du torrent qui se tient à quelques foulées de vous. Aussi, une fois à l'aise dans cet univers de murmures, les deux irréductibles reprennent leurs échanges et leurs parties de dés, pour en suspendre le cour dès lors que résonne le pas morne de la sentinelle.
 

Que font les cœurs à l'heure où la nuit tombe des nues ?

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