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˜˜˜˜˜˜Un coeur pour deux.
maybe life should be about more than just surviving


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13/09/2016 Anticarde 2227 Evan Peters Varghounette ♥ (avatar) - soeur d'armes (crackship) - Tumblr (gif profil + signe) - Ashiri ♥ (picspam) Sorcier - Médecine & apothicaire spécialité Poison. 18
Semeur d'épidémies éthérées


Sujet: Un coeur pour deux.
Lun 29 Mai - 6:31

Un coeur pour deux.
Varghause & Cassian.


"J'aimerais quand même bien savoir ce qu'il se passe !" Clame l'empoisonneur, contraint de forcer un peu la voix pour contrer le vent qui s'engouffre dans sa capuche.
"Elle est très mal en point ! La fille de votre ami, l'esclavagiste Cerkhòt !" Lui répond ce qui lui semble une brute épaisse au féminin, laquelle mène son étalon d'une main de fer par les ruelles étriquées de la Cité.
"Cerkhòt ?! Mais qu'est ce qui lui est arrivé, à sa fille ?" Rétorque t-il, essayant de rassembler les rares morceaux du puzzle qu'il a pu glaner.
"Elle est méconnaissable, elle peut mourir à tout instant !" S'exclame la cavalière, tout en crachant de vives exclamations à l'attention de son coursier.
"Oui, ça j'avais compris !" Fulmine le Sorcier, monté derrière elle, accusant tant bien que mal les secousses de cette galopade échevelée, qui devait bien sûr succéder à son petit déjeuner. "Mais qu'est ce qu'elle a ?"
"Aucune idée ! On m'a juste dit de vous ramener au plus tôt ! Je l'ai entraperçue... Elle était livide !"
"Oui ben ça m'aide pas beaucoup !" Peste Cassian, toute patience mise à mal. "Une grosse majorité des malades ont tendance à être livides, vous voyez !" Crache t-il par-dessus l'épaule de la messagère, bien incapable de se satisfaire des maigres éléments qu'elle lui apporte.
"Vous pouvez pas vous taire, Empoisonneur ?" Soupire bruyamment la femme, éperonnant son cheval alors qu'ils engloutissent une large allée de poussière des faubourgs.
"Et vous, vous ne pouvez pas vous dépêcher, espèce de larbine ?" Répond sans ambages le Sorcier, d'une voix offensée.

Sans doute Cassian Saada aurait-il pu faire l'économie de cette ultime provocation parfaitement stérile. Serrant les mâchoires, l'émissaire met tant de coeur à l'ouvrage qu'en lieu et place de cravacher la croupe de son cheval, on croirait qu'elle s'est mise en tête de le tanner à vif. La cadence, qui était déjà bien rude, vire tout bonnement à l'insoutenable. Forcé de s'agripper aux arceaux de la selle comme si sa vie en dépendait – et c'est sûrement le cas – l'empoisonneur sent quelques aigreurs lui vriller l'estomac, sa digestion se trouvant quelque peu malmenée. Voilà bien un scénario qu'il n'avait pas appréhendé. Il y a quelques minutes de cela, il se tenait encore au comptoir du Noctarium, à dresser ses comptes d'apothicaires quand cette rustaude a déboulé à la volée, comme la malpropre qu'elle est, le fracas de la porte faisant trembler le monde entier de ses verreries. Le teint cramoisi d'avoir accouru, le visage hagard, elle l'a sommé de le suivre dans un pantomime alarmiste qui a eu pour effet de le faire ricaner tièdement, dans un premier temps. Un ricanement qui a cessé net lorsqu'une escarcelle ventrue, retentissante d'écus tintant, a atterri sous son nez. C'est bien l'or, qui a mis un terme à ses réflexions, et non pas les moulinets venteux dont n'avait pas cessé de se fendre cette hommesse soigneusement cuirassée. Les secondes suivantes, après avoir agrippé son nécessaire de soins le plus exhaustif, il s'est empressé d'enfourcher le cheval de course, s'installant juste derrière la mercenaire. Les éperons enfoncés dans la panse, la bête a mis un furieux coup de jarret qui les a propulsé dans un nuage de poussière rouge.

Cerkhòt, alors. Cassian connaît bien Cerkhòt. Un esclavagiste ventripotent à l'humour graveleux, très à cheval sur ses petits profits, qui traite ses marchandises comme on le fait d'une vulgaire quincaillerie. Dire que Cerkhòt est son ami est un abus de langage, un terrible raccourci du lien plus complexe qui est leur. Non, ils ne sont pas amis. Disons qu'ils sont associés, partenaires, alliés. Disons qu'ils ont des intérêts communs, et que des intérêts communs, à la Cité de Feu, sont souvent plus endurants que la plus étincelante des amitiés. Cassian a déjà acheté de nombreux esclaves dans les cheptels de Cerkhòt, lequel ne se fend jamais de la moindre question indiscrète concernant les besoins exponentiels de Cassian en chair fraîche. Bien sûr, Cerkhòt se doute que l'empoisonneur ne peut que couver d'odieuses tractations, bien au-delà de la rude besogne que réclament les champs cultivés des Saada, pour se fournir aussi régulièrement. Les rumeurs ne manquent d'ailleurs pas à ce sujet. Du reste, le grossier personnage qu'est l'esclavagiste prend un plaisir hilare à alimenter lui-même les racontars, non sans faire part à Cassian des énormités qu'il a pu dégoiser à son sujet, en proie à l'inspiration. Ce sont deux criminels qui se protègent mutuellement, de subtile manière, dos à dos, afin de pouvoir prospérer égoïstement. C'est un lien purement intéressé, qui au fil des années s'est teinté d'une insondable complicité. Le jour où le tutoiement s'est immiscé dans leurs échanges, l'alliance des deux Rahjaks était scellée.

Ce matin, pour autant, il n'est nulle question de discutailler de leurs grenouillages habituels. Jusqu'au moment où il pose pied à terre, Cassian ignorait parfaitement où siégeaient les quartiers de l'ignominieux marchand. Une résidence quelque peu excentrée, cernée de jardins à l'essence persane, faisant étalage de la fortune que peut bien lui rapporter son inqualifiable négoce. Le Sorcier pose pied à terre avec un soulagement mâtiné de crainte, concernant ce qu'il va découvrir. Si vaste soit la propriété du maître des lieux, il n'a pas l'occasion de se fourvoyer, car Cerkhòt semblait guetter son arrivée. Il l'attend sur le perron, le front luisant, les mains moites alors que se triturent inlassablement ses doigts boudinés, faisant les cent pas. Flanqué de sa lourde gibecière, Cassian accourt jusqu'à lui.

"Cerkhòt. Où est t-elle ? Ta fille, c'est ça ?" Lâche le Sorcier sans tergiverser, brûlant toutes les politesses du monde.
"Oh Saada, merci d'être venu si vite ! Elle... Elle est..." Du plat de la main, Cassian presse le dos du gros esclavagiste, l'incitant à lui ouvrir le chemin en sa demeure. Celui là ne se fait pas prier, et bedonnant comme il est, jamais l'a t-on vu se déplacer avec autant de vigueur.

Hâtivement, le Sorcier est introduit dans une pièce à l'étage. Malgré les fenêtres grandes ouvertes, ainsi que le vent du matin qui en soulève les teintures vaporeuses, il règne dans l'espace une effluve de chairs viciées, de viandes carbonisées, de suintements fétides. Sur le grand lit qui trône dans la chambre, sied une véritable momie, qui jadis dut être une ravissante jeune fille. Les draps blancs qui lui servent de suaires sont maculés de fluides jaunâtres. Des liquides biologiques. Du plasma. Le corps du tendron, vêtue misérablement, est une charpie géante, une tranche de lard qu'on aurait oublié sur le grill. Un lambeau de chair bourgeonnant et suintant, parsemé de phlyctènes éclatées, d'amas de bulles qui semblent la rage écumante, tapissés en certains endroits de lambeaux de peau blancs, gris, parfois aussi noirs que la suie. Cassian fait un effort surhumain pour ne rien laisser transparaître de ce qui inspire un tel tableau. Il gagne sans plus attendre le chevet de l'adolescente, découvre qu'elle n'a été brûlé que partiellement. Une bonne partie de l'hémicorps gauche. Son visage s'en est sorti indemne, aussi la voilà qui lui tend une frimousse striée de larmes acides, une gorge secouée de sanglots épuisés, un regard hanté par les prémisses d'une fièvre dangereuse.

"Qu'est ce qu'il s'est passé ?" Lâche le Sorcier tout en ouvrant grand la gueule de son sac, duquel il extirpe une multitude de lames à tranchants, tout ce qu'il a de gaze, quelques fioles colorées.
"Une saloperie d'esclave vengeur !" S’époumone le marchand d'esclaves. "Il l'a aspergée d'alcool, ma petite... Ce misérable connard... avant de lui jeter une torche au visage... tout ça parce qu'elle l'avait vaguement chambré... Je l'ai abattu sur le champ, cet insecte ! Je lui ai défoncé la gueule à même le sol... et je vais m'occuper de son petit frère dès ce soir... et je vais tous les massacrer... Je suis sûr qu'ils ont fomenté ça tous ensemble, ces animaux, je vais..."
"Cerkhòt. Il y a combien de temps ?" Articule le Guérisseur d'une voix neutre, lustré de tous ses ressentiments, briquée de la plus petite émotion.
"Euh... dix minutes ? Une heure ?" Il divague, en proie à un rage mêlée de détresse. Alors les prunelles de Cassian l'abandonnent pour braquer la femme qui se tient à ses cotés, attifée comme un nid de pie, grimée comme une perruche, mais dont le khôl dégouline en de larges traînées diffuses sur ses joues couperosées. La mère de la brûlée.
"Madame ?"
"Une demi-heure." Dit-elle, dans un hoquet étranglé.
"Elle va s'en sortir, Saada ?" Cerkhòt revient à la charge.
"Euh... Je vais faire mon possible, je te le promets. Mais je ne sais pas. Tu m'apportes deux grosses bassines d'eau tiède ? Du linge bouilli ? Beaucoup de linge bouilli. Du suif de chandelle... et de l'huile de noix. Des feuilles de lauriers. J'ai de quoi commencer les soins, mais je n'aurais jamais assez. De la graisse de porc, aussi. Ou de mouton, je m'en moque. Chez n'importe quel apothicaire. Je ne suis pas contre un peu d'aide, d'ailleurs. Le premier Sorcier que tu croises, ramène-le, quitte à lui mettre un couteau sous la gorge."

Si d'ordinaire, Cassian aime travailler dans un silence monastique, dans la solitude la plus absolue, les plaies sont ici bien trop nombreuses à panser. Tout un éventail de brûlures qui s'étendent d'un second degré superficiel jusqu'au troisième degré fourmillent sous ces yeux. Il faut par ailleurs lui préparer un antalgique sur mesure, adaptée à sa faiblesse criarde, et il faut l'hydrater rapidement, et il n'a pas six bras. L'épouse de Cerkhòt a détalé comme un lièvre, en quête des ingrédients et matériels réclamés. Cerkhòt, lui, fait le pied de grue, vomissant des menaces sordides à un interlocuteur imaginaire, dessinant d'inlassables cercles dans la chambre de sa fille. Attrapant une fiole au verre bleuté, Cassian laisse perler cinq gouttes dans une coupe d'eau translucide, y joignant ensuite dix gouttes d'une autre substance plus huileuse, qu'il brasse longuement. Malgré l'urgence de la situation, il ne peut s'empêcher, alors, de laisser traîner un œil noir sur ces reliefs calcinés, qui émanent une odeur de cuisson humaine, de cheveux roussis. Il ne peut s'empêcher de capter l'affleurement de quelques vaisseaux, vestiges rescapés, furieusement dilatés, qui semblant charrier un sang épais comme une boue. Sur la chair à vif, là où les veines ont été atteintes, il gît parfois des macules qu'on croirait de vin chaud. Et toutes ces bulles et ampoules, qui viennent grouiller comme pustules sur le dos d'un crapaud, qui semblent des centaines de minuscules yeux vitreux miroitant une mort blême. La jeune fille ressemble à une créature singulière qu'on aurait arraché à des fanges cauchemardesques.

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30/07/2016 Nexus 1212 Katie Mcgrath Nexus Druidesse 10
La Ciguë Noire


Sujet: Re: Un coeur pour deux.
Lun 29 Mai - 14:36

Chaleur écrasante, vent brûlant et dans l'étincelant désert, une ombre sournoise.
Drapée de son suaire, la Ciguë galope sur sa monture aussi sombre que les guenilles dont elle se couvre. Sinistre et plus macabre que jamais, elle fait cesser sa monture qui se cabre, hennissement dangereusement alors que ses sabots retombent lourdement au sol dans un claquement, envoyant du sable volé. L'animal est sauvage, presque aussi teigneux que celle qui le monte et tire sur les rennes et toisant férocement les rahjaks alentour. La monture tourne sur elle-même, queue tendue et frappe le sol de son sabot. Indomptable cheval au caractère empoisonné. Pourtant la bête finit par se calmer et sans la moindre grâce, Varghause se laisse glisser de la selle, sautant au sol avant de redresser le dos. Les regards se posent sur sa silhouette amincie et lourdement vêtue, on toise le dégout qui se lit sous ses traits alors que ses yeux clairs sont plus glaciaux que jamais.

« Cerkhòt. »


Réclame-t-elle dans un sifflement pesant, presque menaçant. Au fil des mois, la naori n'avait pas arrangé son caractère, plus insidieuse que jamais, elle bravait la moindre forme d'autorité, se renfermait un peu plus sur elle-même. Si son efficacité professionnelle était toujours reconnue, en revanche on la jugeait nettement moins supportable que d'ordinaire. Sans un mot elle fourre les rennes de sa terrible monture dans les mains de l'homme le pus proche accompagné d'une pièce d'or rahjak puis toise la foule qui la dévisage avant qu'un mercenaire, plus tranquille que les autres, se contente de désigner une maison aux jardins décorés. Il glisse une lame entre ses dents qu'il cure avant que sa voix ne gronde avec calme.

Essaye au moins de sourire la ciguë, tu risques de faire crever la gamine plus vite que prévu avec une gueule pareil. 

Varghause le toise, le gratifie de son silence et se contente de pousser la foule, jouant des coudes et des épaules pour se frayer un chemin. Les rumeurs allaient vite ici, il n'avait pas fallu bien longtemps avant que l'on parle de la catastrophe qui avait touché une rahjak, brûlée vive par excès de vengeance de la part d'esclave mécontent. Décidément, cette ville était de pire en pire, qui y était encore en sécurité ? Entre les complots politiques et la rébellion, cela devenait difficile de mettre un pied devant l'autre sans finir avec un drame sur les bras. Varghause remonte l'allée, son sac en main qui pèse sur son bras avant que sa main libre ne toque lourdement à la porte. C'est une esclave qui ouvre, timide et farouche alors que la naoris la fixe sans la moindre once de compassion.

« Je suis là pour la fille de monsieur Cerkhòt. Je viens proposer mon aide. »

L'esclave n'a pas le temps de répondre que Varghause s'invite d'elle-même dans la demeure, se fichant de l'accord qu'on puisse lui donner ou même lui refuser. D'un geste de la main elle repousse l'esclave et remonte le couloir, suivant les éclats de voix. Ce timbre, elle pouvait le reconnaître entre mille. Il était là le Saada, le profanateur, ombre du désert. Serpent insidieux occupé à donner ses soins à la pauvre malheureuse. La vue de la fille pourrissante en aurait écœuré plus d'un et à juste titre, si ce n'est par la vue atroce comme par l'odeur de sa chair brûlée. Pourtant la ciguë elle, reste parfaitement stoïque, là dans les ombres à écouter Cassian qui réclame de l'aide. Au vu des dégâts, même pour lui c'était trop.

Le premier Sorcier que tu croises, ramène-le, quitte à lui mettre un couteau sous la gorge.

« Allons, ce ne sera pas nécessaire, et nous avons déjà dépassé ce stade toi et moi. »

Souffle Varghause avec une pointe de cynisme dans la voix tendit que sa carcasse s'extirpe des ombres. Non sans ce rictus au coin des lèvres, sa main libre et gantée se lève, caressant la cicatrice qui barre sa gorge et qu'elle trimballait depuis six mois à présent. Petit cadeau laissé par Cassian dans un accès de rage et de folie qui les avaient éloigné l'un de l'autre, brisant ce lien fusionnel et étrange qui les unissait. La sinistre femme s'avance lentement, pas à pas, sans quitter Cassian du regard, planqué sous sa lourde capuche, toujours avec cette aura de mauvaise augure qui suintait d'elle comme un poison.

« Permets-tu que je me joigne à toi ? Pour le bien de cette jeune femme, évidemment. »

Plutôt que s'imposer, Varghause attend l'accord de son comparse, debout, pli et glaciale à comme son habitude. Elle se refuse à détourner le regard, elle ne scille pas, ne bouge pas d'un pouce. Si Cassian ne supporte pas sa présence, dans quel cas elle s'en ira sagement, le laissant à ses soins en compagnie d'un autre sorcier. D'un geste lent, la sombre ciguë repousse sa capuche, dévoilant un faciès plus pâle que jamais, orbites et joues creusées dont les ombres cendré donne un air plus macabre encore à ses traits. Le manque de sommeil, le refus de se nourrir. Elle avait déjà un pieds dans la tombe la Naori,triste allure, rien d'autre qu'une douleur qui nécrosait son cœur et détruisait son corps comme une gangrène lente et insupportable.



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13/09/2016 Anticarde 2227 Evan Peters Varghounette ♥ (avatar) - soeur d'armes (crackship) - Tumblr (gif profil + signe) - Ashiri ♥ (picspam) Sorcier - Médecine & apothicaire spécialité Poison. 18
Semeur d'épidémies éthérées


Sujet: Re: Un coeur pour deux.
Lun 5 Juin - 15:13

Malgré la canicule de l'été imminent, malgré les pierres de la Cité qui réverbèrent la chaleur sous forme d'ondes torpides, il fait dans cette chambre un froid à pierre fendre. La faute à la haine qui monte, dans le cœur de Cerkhòt, et qui balaye l'image du marchand débonnaire dont il se targue habituellement. La faute au Sorcier, exempt d'empathie, qui toise l'adolescente comme une pièce défectueuse. Et puis la faute à la Ciguë, cerise sur le gâteau, qui monte lentement les marches, élégante comme la Mort. Cassian la devine avant de l'entendre. Il l'a côtoyée durant deux années, à intervalles réguliers, à l'occasion de sordides pratiques expérimentales. Il l'a étudiée sous toutes ses coutures, pourrait vous égrainer le tempo de son cœur, vous décrire l'amplitude de ses poumons quand elle respire du plus profond de son être, vous détailler la lenteur dont aiment à se délecter ses articulations, lorsqu'elle se meut comme vipère. Alors, lorsque sa silhouette se profile, dans l'encadrement de la porte, ses prunelles l'épinglent, vives comme deux lames qu'on brandit pour tenir en respect un importun. Une importune. Elle raille, sinistrement, longeant la balafre qui ourle coquettement sa gorge crépusculaire. A défaut d'une parure, c'est là une jolie gravure qui arbore le rose délicat des bourgeons que donnent les arbres fruitiers, une couleur pâle et tendre qui tranche avec son habit noir. Cicatrice qui allie la teinte de l'innocence à l'esthétique de la barbarie.

La revoir ne l'emplit pas de joie pour autant. Elle l'emplit de bile froide. Il escomptait ne plus jamais recroiser sa route, et les longs mois de silence qui ont suivi leur dernière entrevue le laissaient à penser que c'en était bel et bien terminé, d'eux, de leur douteuse complicité. Il demeure une déception cuisante à l'endroit où s'érigeait autrefois cette amitié, rien qui ne saurait néanmoins dulcifier la rancune actuelle de l'empoisonneur. Aujourd'hui, alors que la veuve noire s'immisce dans la même pièce que lui, quelque chose se hérisse dans les entrailles de Cassian. Quelque chose de piquant, de rêche. Son visage, véritable banquise, se fait l'écrin d'une infime tension. Presque rien. Juste les ailes de son nez, qui se resserrent un instant, comme pour juguler la furia d'un souffle. Rien qu'une lueur haineuse, qui ajoute à la noirceur de ses pupilles une terrible fixité, comme peuvent en arborer les globes peints des pantins. Le premier élan qui lui vient est celui de claquer des doigts après un esclave, sommant de faire jeter cette mendiante à la rue. Mais c'est oublier les circonstances qui les réunissent. Ce serait là démériter aux yeux de l'esclavagiste, à son rang de Sorcier, ce serait cracher sur la détresse qui assaille le père blessé que de s'absorber dans de vulgaires chamaillis au détriment de sa fille grièvement brûlée.

"Saada ? Tu la connais ? On peut lui faire confiance ?" Lâche Cerkhòt. Dans sa voix palpite l'ombre d'une impatience, l'once d'une irascibilité. S'il existe une tension palpable entre les deux guérisseurs, nul doute qu'il s'en moque éperdument, tout accaparé qu'il est par le sort de sa chair.
"Je la connais." Abrège Cassian, humant l'instabilité dangereuse de l'esclavagiste. La seconde partie de la question est autrement plus délicate à combler, aussi se fend t-il d'une œillade méfiante envers sa comparse avant de poursuivre. "On va lui faire confiance." Dit-il, d'une voix mécanique, désincarnée, étrillée des ressentiments qui lui mordent la langue.

Car Cassian ne se leurre pas. Pour optimiser les chances de l'enfant, il faut que les plaies soient pansées au plus vite, nettoyées de leurs sérosités troubles, et quatre mains vaudront mieux que deux vu l'ampleur du désastre. Et puis il connaît les talents et les prouesses dont est capable la Ciguë. Car elle ne sera plus que la Ciguë, désormais. Varghause n'est plus. Il ne prononcera même pas son prénom, dont il affectionnait les syllabes caverneuses, au risque de raviver des souvenirs enterrés. Tout haineux soit-il, alors, le Sorcier qu'il est tâche de réfléchir avec impartialité. Il relègue ses émois au loin, au fond de son ventre, se soustrait à lui-même, réduit tout son être à une paire de mains expertes, à deux yeux affûtés, à un esprit tout entier tourné vers la médecine. Varghause n'existe pas. Cassian non plus. Toute émotion est mise à sac, évidée comme un poisson. Ils ne seront que deux fantoches sur des tréteaux grinçants. Ils ne feront que coopérer, pour le bien de cette jeune femme, comme l'a souligné pertinemment la Ciguë. Le hasard qui les a réuni se chargera de les séparer, une fois la besogne accomplie. Après l'avoir dévisagé d'un œil intrusif, de longues secondes crissantes, le Sorcier adresse un regard à l'esclavagiste fébrile.

"Cerkhòt, embrasse ta fille." Lâche Cassian. "Ensuite je vais m'occuper de l'endormir. Tu ferais mieux de sortir, durant les soins. Ça ne va pas être très ragoûtant."
Gardant un résidus de dignité, le marchand opine du chef succinctement, ravale un long trait de salive acide. Dans un silence de verre, il s'approche du chevet de sa fille, embrasse longuement son front pendant que le tendron gémit, agrippant de sa main valide la chemise de son père. Celui là s'épanche longuement à son oreille, lui murmure quelques propos rassurants, parfaitement mensongers, lui promet qu'elle s'en sortira, qu'il fera tout ce qu'il faut de prières et de sacrifices sur les autels du temple du Feu pour lui assurer de bons oracles, que l'issue ne peut-être autre. Puis, retrouvant toute sa raideur, il commence à s'éloigner, s'arrêtant un instant devant la Naori. "Faîtes tout ce qui est en votre pouvoir." Tonne t-il avec une certaine dureté, dû au fait qu'il contient le monstre de sa rage. Il s'arrête brièvement devant Cassian, lui adressant un ultime regard, un dernier hochement de la tête, puis il quitte la pièce sans plus de cérémonie, d'un pas lourd et irrégulier. Le battant claque, et il n'y a alors plus que les geignements continus de l'adolescente pour froisser le silence de crypte.

Avant de lui administrer l'antalgique, le Sorcier agrippe le carafon qui sied sur son guéridon, jauge d'un œil le volume avant d'y déverser toutes sortes d'ingrédients, tantôt sous forme de poudres minérales, tantôt des broyis végétaux, parfois quelques gouttes qui reflètent étrangement la lumière. Avant d'apaiser sa douleur, qui laissera la jeune fille pantelante, il compte bien lui faire déglutir quantité de nutriments et d'électrolytes qu'elle a suinté par toutes ses plaies béantes. Tout en préparant le breuvage, qui promet d'être infâme compte tenu des premières effluves acres, Cassian s'attache à dévisager la Naori. Varghause a l'air d'avoir vieilli. Il l'a connue pâle, la voilà terne. Il l'a connue Ombre, la voilà l'ombre de cette Ombre. Il l'a connue serpentine, provocatrice, tente-le-diable, la voilà une dépouille ballottée par le mauvais sort. Elle a une mine cafardeuse, les traits creusés, un air de Parque, comme si l'envie de jouer lui était définitivement passée. Et c'est terrible, mais il ne peut s'empêcher d'en concevoir une satisfaction carnassière. Car si une quelconque disgrâce a frappé cette amie déchue, c'est bien lui qui a jeté la première pierre. L'idée qu'à ses foudres se soient mêlées celles du destin lui est particulièrement jouissive. Elle l'a menacé. A jamais, elle doit pâtir de cette folie, de ce geste tout impulsif qu'il soit. Personne ne menace Cassian Saada. Personne ne le menace sans le payer très cher, car la loi du Talion ne saurait éponger l'écume de ses velléités vengeresses. Il a l'art et la manière de toujours tout rendre au centuple. A ses lèvres brûlent des railleries caustiques, des attaques gratuites, des réflexions tout à fait indélicates, mais le Sorcier s'interdit la moindre admonestation d'origine personnelle, qui ouvrirait là une brèche dangereuse. Varghause et Cassian doivent demeurer en coulisses.

"Mets-toi à l'aise." Siffle t-il entre ses dents, rendant toute son attention au breuvage infect. D'un geste du menton, il désigne le tabouret qui siège de l'autre coté du lit. La commode fera un plan de travail satisfaisant pour les affaires de la Ciguë. Par ailleurs, on croirait que c'est là une façon pour Cassian de délimiter leurs fiefs respectifs, dont la frontière s'incarne dans la peau bulleuse de la blessée. Ils n’œuvreront non pas côte à côte, comme ils ont pu le faire naguère, mais face à face, à l'instar de deux duellistes.
"Je vais lui donner de quoi combler un peu ses pertes liquidiennes, et je me suis occupé de lui préparer un antalgique. Je te laisse te rendre compte par toi-même de ses blessures, et si tu veux commencer à t'occuper des plaies les plus superficielles, je t'en prie. Pour le reste, nous attendrons qu'elle dorme à poings fermés. Est-ce que ça te convient ?"
Loin de lui l'idée de lui dicter ce qu'elle doit faire. Il sait qu'elle n'en ferait rien. Il s'agit davantage de lui soumettre une trame directrice, afin qu'ils puissent officier de manière synchrone et cohérente. Une trame énoncée avec détachement, nue de fioritures, de provocations ou de remarques qui n'auraient pas lieu d'être. Une trame aride, ponctuée de quelques politesses qui visent la bienséance plutôt qu'un authentique respect. Le visage public du Sorcier, hors d'atteinte, dont l'âme semble couverte d'une peau de crocodile.

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30/07/2016 Nexus 1212 Katie Mcgrath Nexus Druidesse 10
La Ciguë Noire


Sujet: Re: Un coeur pour deux.
Mer 7 Juin - 16:38

L'ambiance pesante lui étreint les tripes. Il aurait été facile de dire que c'est son cœur qui en souffre le plus mais depuis quelque temps déjà, elle soupçonnait son palpitant de n'être plus qu'un tas de cendre. Elle n'éprouve ni la culpabilité, ni la colère, juste le vide. Le vide froid et sombre d'un cœur brisé, d'une âme en peine. Trop de perte, trop de douleur, l'abandon et le rejet. Inacceptable. Cette fois, il était évident que la sinistre et fière naori, ne s'en relevait pas.

_ Saada ? Tu la connais ? On peut lui faire confiance ?
_ Je la connais. On va lui faire confiance.


La méfiance du père est compréhensible, pourtant la remarque de Cassian arrache un tic nerveux à la druidesse qui ose enfin bouger, s'arrache à sa posture de statue macabre pour porter son regard sur le Rahjak en peine.

« Mon nom est Varghause Braghan, je suis druidesse Naori... Ce qui par définition, veut dire que médicalement parlant je suis plus fiable que les empoisonneurs. »

Ses mots s'accompagnent d'un rictus sournois alors que ses yeux plus clairs que jamais sur son teint cireux, toise Cassian avec amertume. Il aurait été plus agaçant encore de préciser qu'elle ne facturerait pas ses honoraires, qu'elle était là de son plein gré pour sauver une vie par élan d'altruisme, mais son comparse n'aurait sans doute pas apprécié la pique. Alors elle se tait Varghause, oublie sa rancoeur pour observer un père au cœur lourd d'angoisse, embrasser sa fille. Le baiser sonne comme un adieu et lui rappelle cruellement son triste sort. Une boule au ventre, elle observe Cerkhòt partagé entre la douleur et la férocité de la haine. Deux sentiments qu'elle ne connaissait que trop bien. N'avait-elle pas elle-même perdu un enfant ? Elle savait comme il était violent de vivre avec ce sentiment d'incertitude, de savoir la mort planer au-dessus de sa tête et d'être totalement impuissant. Malgré son intense froideur et son détachement, Varghause se laisse envahir par une vague d'empathie alors que le rahjak finit par de quitter la pièce malgré la peur de sa fille qui tente de le retenir. Alors que le silence retombe, Varghause réalise qu'elle a cesser de respirer tout au long de cette scène, de peur de briser cet instant entre l'homme et son enfant, un instant qui sera probablement leur dernier. C'est finalement la voix de Cassian, sifflante à souhait, qui la sort de ses pensées.

Mets-toi à l'aise.


« Ah, euh... oui, merci. »


Minaude Varghause d'un ton faible. Le tabouret est déjà près, la commode à sa disposition et sans un mot de plus, la sinistre femme se défait de son lourd manteau. Dos tourné à Cassian, elle évite de le regarder, alors que d'un geste habile elle vient s'emparer de sa tignasse pour la natter d'un geste machinal. Libérer de ce voile bouclée, le haut de son dos est visible, une partie du tatouage qui l'orne avec. Si d'antan cette vue aurait pu offrir une vision onirique, il n'en était plus rien à présent. Le tissu de la robe baillait sous la perte de poids effrayante qu'avec subit la druidesse au cours des mois, à chaque geste, ce n'est plus le muscle qui roule sous sa peau, mais ses os. La pointe de ses clavicules, l'arrondi de ses vertèbres et alors qu'elle se tourne pour enfin lui faire face, la cicatrice semblé amoindrit, misérable face à un corsage presque vide de chair et de graisse. Envolé les jolies formes qu'il avait si bien connues. Cadavérique, la femme vient poser son postérieur sur le tabouret, posant sa besace à ses pieds et se penche, voûtant le dos et accentuant la vue des os saillants sous sa peau. Quel atroce spectacle, on l'aurait cru aux portes de la mort.

Je vais lui donner de quoi combler un peu ses pertes liquidiennes, et je me suis occupé de lui préparer un antalgique. Je te laisse te rendre compte par toi-même de ses blessures, et si tu veux commencer à t'occuper des plaies les plus superficielles, je t'en prie. Pour le reste, nous attendrons qu'elle dorme à poings fermés. Est-ce que ça te convient ?

Varghause relève le visage, cherchant naturellement le regard de Cassian du sien. À nouveau elle se heurte à la dureté de ses prunelles d'onyx, à l'absence de sentiments et malgré tout, elle peut sentir ce pincement de haine qui le bouffe comme un poison. Silencieuse durant un instant, la femme finit par hocher la tête, redressant le buste et posant sur ses cuisses une sacoche de cuir qu'elle ouvre doucement, dévoilant des outils métalliques et finement ciselés.

« Oui, pourquoi cela ne me conviendrait pas ? Tu connais ton métier, je connais le mien et nous savons comment accorder notre façon de travailler. Il n'y a pas de raison pour que cela ne fonctionne pas. »

Lentement elle tire de la sacoche, une petite pince et un scalpel avant de soupirer lentement en les déposant sur la table alors qu'elle remonte ses manches, dévoilant ses bras fins aux poignets et coudes décharnés. Lentement elle plonge ses mains dans le bac d'eau le plus proche, frottant ses doigts, ses paumes dans un nettoyage méticuleux puis vient les essuyer sur un tissu propre qui leur était destiné.

« D'un point de vue professionnel, tu sais que j'ai une totale confiance en toi Cassian. J'ai eu tout le loisir de t'observer travailler, je sais ce que tu vaux et la dernière chose que tu as à faire c'est me demander comment faire ton travail. Fais le juste, je me contente de te suivre et de caler mon rythme au tien. »

Mains sèches, Varghause s'empare à nouveau de ses outils avant de venir s'attaquer aux tissus brûlés et morts, retirant de fines pellicule. Si ses mots visent à rassurer Cassian, quelque chose semble clocher dans ses gestes. Des tremblements presque imperceptibles mais pourtant bien présent et visible pour un œil averti. Elle fait comme si de rien n'était, gardant ses yeux glaciaux dardés sur la pauvre jeune femme dont la souffrance aurait de quoi rendre fou n'importe qui a sa place. La naori déglutit, ajustant sa prise sur ses outils et continue de gratter lentement les chairs mortes malgré la faiblesse dans ses mains émaciées. Finalement la voilà qui s'y reprend à plusieurs fois à l'aide de sa pince pour saisir un minuscule bout de peau avant qu'elle ne pose délicatement, toujours en tremblant, ses outils. Visiblement mal à l'aise, elle serre et desserre les poings et affiche un sourire crispé à Cassian.

« Je crois que mes outils ne vont pas... Tu aurais quelque chose à me prêter s'il te plaît ? »

Ou comment nier que sa santé déplorable vienne impacter sur son travail. Elle était incapable de se concentrer rien qu'un instant pour tenir une pincette et un scalpel correctement... Pitoyable. Le regard fuyant, Varghause soupir, la gêne crispant sa sinistre silhouette.


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13/09/2016 Anticarde 2227 Evan Peters Varghounette ♥ (avatar) - soeur d'armes (crackship) - Tumblr (gif profil + signe) - Ashiri ♥ (picspam) Sorcier - Médecine & apothicaire spécialité Poison. 18
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Sujet: Re: Un coeur pour deux.
Mar 13 Juin - 17:19

Toute endeuillée qu'elle soit, la Ciguë ne saurait se priver de quelques piques à son égard. Sans doute la preuve la plus fiable de la vivacité enfouie que ne laisse pas filtrer sa carcasse amoindrie. Et quand bien même, jusqu'ici, cela semble être l'unique rouerie qu'elle s'offre, l'empoisonneur se montre intraitable, bien décidé à ne rien lui accorder, piqué par l'idée que malgré ses déboires récents, elle se laisse encore tentée par l'idée de le disqualifier au nez de ses patients. Il ne se donne pas la peine de la foudroyer du regard, néanmoins. Dès qu'elle a esquissé un pas dans cette pièce, il s'est fait l'intime promesse de la traiter comme l'étrangère qu'elle est, de museler tous ressentiments qu'il peut bien nourrir envers elle. La sournoiserie qui habite Varghause ne rencontre, au visage du Sorcier, qu'une froideur policée.

"Poison, remède... Tout est affaire de dosage." Répond t-il d'une voix machinale, à peine plus fluide que celle d'un automate. "Il n'y a que les profanes pour discriminer ces deux sciences." Ajoute t-il, sans se priver d'un tiède hochement de tête, comme si l'audition de telles absurdités lui était assommante.

Cerkhòt ne perçoit rien des tensions sous-jacentes. Ces échanges semblent monnaie courante entre druides Naoris et sorciers Rahjaks un tant soit peu chauvins. Rien ne transparaît, de l'horreur vibrante de leur dernière entrevue. L'esclavagiste quitte la pièce de son pas lourd. L'atmosphère est alors si pesante que l'on perçoit aussi distinctement le claquement de ses babouches sur les dalles marmoréennes que s'ils se trouvaient dans la grand'salle d'un palais des glaces. Avec lui, Cerkhòt semble avoir emporté les dernières traces d'émotions qui ponctuaient la scène de ce tableau humain. Car une fois parti, les protagonistes s'animent de manière désincarnés, à la façon des figurines mécaniques d'une de ces horloges à coucou des temps reculés. Cassian se concentre sur ses gestes, sur la recette de sa potion, et ne se fend d'une œillade pour sa comparse qu'en de rares occasions, juste de quoi honorer la plus élémentaire des politesses, bien conscient que leur différend ne doit pas outrepasser le travail fastidieux qui les attend. Une froide diplomatie. Le visage du Sorcier semble une peau vierge de la moindre expression, un territoire que n'a jamais foulé la plus petite émotion fourvoyée, des traits à la pureté dérangeante, parfaitement aseptisés.

Lorsque la Ciguë se meut sous ses yeux, alors, révélant quelques portions de son corps cachectique, Cassian ne sourcille même pas. A croire que les rares visions qu'il accroche, plus par mégarde que par curiosité, il les range dans un compartiment de son esprit pour s'en offusquer plus tard. Il ne se demande même pas qui de la maladie où du désarroi a pu ainsi efflanqué si cruellement la druidesse, dont les côtes saillent comme les cordes d'une sinistre harpe. Son univers s'est réduit à la peau cartonneuse de la fillette, aux bulles nonchalantes qui montent à la surface de l'infect breuvage qu'il délaye soigneusement, à l'étincelle bleutée qui joue sur le tranchant de ses lames. La Ciguë parle, et même sa voix semble avoir maigri. Elle évoque l'harmonie de leur binôme, la confiance qu'elle a envers ses compétences, l'inutilité des mots en de telles circonstances. L'inutilité des mots qui les ont déjà conduit à la fracture. Oui, mieux vaut se taire, mieux vaut suivre son intuition. Un conseil qu'elle aurait pu leur prodiguer six mois plus tôt. S'il ne donne pas l'impression d'avoir entendu, ne levant à aucun moment le nez de sa mixture, à laquelle il mêle une bonne dose de sel, un léger clignement des paupières semble venir consentir aux paroles de la Naori. Alors retombe aussitôt un silence glacial, durant lequel le Sorcier achève la préparation de son concentré d'électrolytes. Et pourtant, ce n'est pas vraiment cela qui lui fait redresser la tête. C'est un bruit infime et irritant, un carillon ridicule, sans écho, un vulgaire cliquetis aussi minuscule que le choc inlassable d'un moustique contre un carreau. Levant les yeux, Cassian ne tarde pas à en trouver l'origine. Entre les doigts de Varghause, les outils choquent faiblement. Ses mains sont accablées de légers tremblements, qu'il n'aurait sans doute pas remarqué si elle ne s'était pas livrée à un tel travail de fourmi. Un spectacle qui l'horrifie au plus profond de son être. Voir les scalpels trembloter ainsi, au bout de ses mains expertes, a l'art de lui porter sur les nerfs. Au point qu'il doit réprimer une pulsion, celle de lui claquer les mains pour qu'elle lâche prise, pour qu'elle cesse de lui servir cette démonstration répugnante. Comment a t-elle pu tomber si bas ? Elle qui se voulait une étoile de la chirurgie, elle dont les mains gracieuses se faufilaient entre les nerfs et les vaisseaux sans accroc, comme si elle connaissait de manière innée leurs dispositions ? Cassian sent ses mâchoires se serrer. Lorsque Varghause lui tend un regard, larguant ses outils sur son plan de travail, il semble la scruter depuis une éternité, les yeux arrondis, les lèvres serrées sur toutes les réprimandes qu'il n'a pas dit.

"Tes outils sont parfaits. Comme d'habitude." Gronde t-il d'une voix basse, sans même se donner la peine d'inspecter les ustensiles en question, sans même accorder un quelconque crédit à cette excuse misérable. "C'est toi." Lâche t-il sans préambule, sans fioritures, sans détour. La vérité toute crue. Du reste, il met un point d'honneur à soutenir son regard avec un aplomb sévère. Une sévérité qui n'est pas feinte, car à défaut de se sentir apitoyé, Cassian éprouve une contrariété monstrueuse, à observer les prouesses dont il la sait capable, croupissant dans ce corps victime d'une négligence ridicule, insultante. "Tu trembles." Articule t-il avec une pointe de dégoût, le vide de ses yeux arborant une lueur courroucée. Il l'aurait bien soupçonnée de lui interpréter là une authentique comédie des plus mensongères, afin de s'attirer le plus médiocrement du monde un peu de sa compassion, mais il y a cette maigreur cadavérique, qu'il prend alors le temps d'étudier plus longuement. Il ignore pertinemment les troubles qu'elle a rencontrés, depuis qu'ils se sont quittés la dernière fois. Néanmoins, malgré son égoïsme patent, l'empoisonneur est maintenant sûr et certain de ne pas être le seul catalyseur de sa déchéance.

"J'avais demandé l'aide d'un sorcier. Pas d'une demi-druidesse." Assène t-il sans prendre de pincettes, avec la voix posée de ceux qui énoncent des faits indiscutables et graves. Bien sûr, maintenant qu'il s'est emmuré dans un professionnalisme à toute épreuve, sa logique lui murmure qu'il n'a pas besoin d'une acolyte aussi fébrile, mais en même temps, il n'y a nulle âme à la ronde, dans les échoppes et cabinets des sorciers, qui le connaisse aussi bien qu'elle. Il n'y a personne qui soit capable d’œuvrer de concert à ses cotés, sans se fendre d'un mot, comme si un même esprit commandait à quatre mains et quatre yeux. Et de surcroît, même affaiblie, ses talents ne sauraient perdre totalement de leur superbe. Sans la quitter des yeux, Cassian lui tend la carafe dont il vient d'achever la préparation. "On inverse." Commente t-il, la chargeant de faire ingérer la potion au tendron gémissant. Se frictionnant rapidement les mains au moyen d'un tord-boyau brûlant, Cassian agrippe ses bistouris rutilants aussi aisément qu'un chat sort les griffes. Séance tenante, il se penche sur les reliefs carbonisés, là, sur la zone que la Ciguë avait commencé à ratisser de ses nécroses. Jamais il n'a eu encore à passer derrière elle. D'habitude, ils se rejoignaient, ils se complétaient, ils se suivaient peut-être, mais jamais encore l'un n'a t-il eu à repriser ce que l'autre a accompli. Une pensée qui n'est pas sans l'exaspérer. Cassian cherche quelque chose à dire, pour qu'elle se rende à l'évidence. Pour qu'elle réalise le grand gâchis qu'elle incarne à elle toute seule. Il cherche quelque chose qui ne relève pas d'une pique, d'une offense. Quelque chose qui sauvegarde péniblement les frontières terriblement civiles qui se sont levées entre eux. "Tu n'aideras plus personne, si tu te laisses mourir. Est-ce que cette évidence t'échappe ?" Dit-il, d'une voix nette comme l'arête d'un diamant, les yeux absorbés dans son méticuleux curage. Et il se retient d'ajouter qu'elle déshonore l'altruisme légendaires des Naoris, en agissant de manière aussi égoïste, mais ce serait là enfreindre ses propres règles. Sous ses lames, la jeune fille demeure immobile, parfaitement insensible à la douleur. Les quelques gémissements qui crèvent ses lèvres, humides de sanglots et de hoquets étranglés, laissent libre cour à une litanie funèbre, dans la pièce. Une pièce peuplée de cadavres, dans laquelle Cassian se sent bien seul, du coté des vivants.

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30/07/2016 Nexus 1212 Katie Mcgrath Nexus Druidesse 10
La Ciguë Noire


Sujet: Re: Un coeur pour deux.
Mar 20 Juin - 14:32

Tes outils sont parfaits. Comme d'habitude.

Affirme sans détour le sorcier face à qui le mensonge semble plus médiocre encore. Varghause ne bronche pas, baissant un peu plus le nez en frottant ses paumes moites sur sa robe. Ce n'était pas juste la chaleur de la cité de feu, c'était cette angoisse qui circulait librement dans ses veines chaque fois qu'elle devait affronter le regard de Cassian, ou pire, ses paroles.

C'est toi. Tu trembles.

Comme un animal acculé dans un coin, Varghause pivote sensiblement sur son tabouret, saisissant ses outils qu'elle triture nerveusement. Si sa santé qui déclinait n'était pas faite pour l'aider à oeuvrer en paix, les mots du sorcier n'étaient pas faits pour aider. Elle suinte Varghause, atrocement. Elle pue l'angoisse, sa nuque ruisselle de sueur sous sa lourde tresse alors que ses orbites creusées par l'épuisement et la malnutrition rendent son regard aussi fou que vitreux. Pitoyable créature. Elle sent son regard, elle le subit en silence et avec une soumission qui ne lui ressemble pas. D'ordinaire, le sinistre femme aurait déjà aboyé et sans doute mordu pour rappeler à l'ordre, même son ami, qu'il serait indécent de la fixer ainsi. Comme elle haïssait ce regard qui la jaugeait avec dureté.

J'avais demandé l'aide d'un sorcier. Pas d'une demi-druidesse.


« Je sais ! »


S'étouffe brusquement Varghause, à deux doigts de la crise de nerfs. Elle se calme presque aussitôt, détournant toujours plus le regard et murmure, le souffle brisé, plus que la voix.

« Je sais... »

Accablé de chagrin, de malheur et par cette mort qui continuait de la tourmenter, fauchant inlassablement son entourage, Varghause subit sans plus d'effort, la verve de son comparse. Qu'aurait-elle pu dire de plus ? Il avait déjà tout résumé en une phrase. Une demi-druidesse... Et encore. Elle le soupçonnait de l'avoir ménager car la naori se savait bien moins que cela encore. Tu es trop doux Cassian, même dans ta haine, à cet instant, tu es trop doux....

On inverse.

« Quoi ? »

Fébrile, Varghause lève le nez, perplexe face à l'ordre de son confrère. Alors qu'elle le suit du regard, médusée par l'ordre donné. Pourtant bien vite elle s’exécute, ses doigts tremblants relâchent les outils sur la table de travail et sa carcasse gigote, se redresse. On pourrait presque entendre ses os grincer, couiner sous l’inconfort provoqué par chaque mouvement. C'est douloureux, mais elle ne se plains pas. La douleur comme la tristesse lui rappelait qu'elle était vivante. Ce n'était peut-être pas une si bonne chose après tout... D'un geste machinal, Varghause ajuste le collé de sa robe, tirant dessus pour couvrir l'épaule qui se dénude, cacher la pointe de sa clavicule saillante. Elle n'a plus la chair même pour garder ses vêtements en place. Évitant toujours le regard de Cassian, elle passe près de lui, l'effleure de son corps et contourne la table pour prendre la place qu'il avait quelques instants avant.

Tu n'aideras plus personne, si tu te laisses mourir. Est-ce que cette évidence t'échappe ?

Mollement, la créature s'empare du bol, hydratant à son tour la pauvre fille droguée pour ne plus sentir la douleur du mal qui ronge ses chairs. Pendant un instant, il n'y a plus que le bruit des soupirs à chaque inspiration, les râles de la blessée et le cliquetis discret des outils maniés par le sorcier. Elle hésite à répondre Varghause, sa main libre caressant doucement les cheveux de leur patiente qu'elle ne quitte pas du regard. Dans les traits macabres de son faciès au teint cireux, ses yeux brillent d'une compassion qu'elle n'avait que pour ceux qu'elle prenait sous son aile.

« Ce n'est pas comme si tu t'en souciais vraiment, Cassian. »


Enfin, ses yeux fatigués et creusés se posent sur la stature altière et tendue du sorcier, toujours si sombre et lumineux à la fois. Comment faisait-il ? Elle se l'était toujours demandé. Il avait tout du prince et tout du monstre. Et pourtant elle n'y avait toujours vu qu'un homme. Un homme seul et malheureux, abusé et désabusé par sa vie.

« Y-a-t-il encore des choses auxquelles tu crois ? »


Souffle Varghause dans un murmure. Et lui alors, en quoi croyait-il encore ? Si tant est que son cœur et son esprit en étaient capables. Le bol se penche, le liquide glisse entre les lèvres de la pauvre fille et la naori porte une fois encore son regard clair et maladif sur le sorcier. En lui, elle cherche la réponse à ses propres maux.

« Qu'est-ce qui fait encore tenir debout, Cassian ? Qu'est-ce qui te donne la force de continuer ? Je refuse de croire que la haine que tu voues au genre humain soit la seule chose qui t'empêche de t'écrouler face au sort misérable de la vie. »

Et si personne ne lui donnait la réponse, lui le pourrait peut-être . Mais avec Cassian, c'était tout au rien, avoir ses conseils était à présent un luxe qu'elle n'effleurait que du bout de l'esprit. Et sa condition, elle la lui devait en partie. Malheureuse est Varghause n cet instant, plus que jamais. Le regard triste, elle pose un regard en biais sur le rahjak, le jaugeant en silence avant de souffler.

« Après tout, tu n'es jamais qu'un homme. »

Là où tout le monde voyait un monstre.

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Sujet: Re: Un coeur pour deux.
Lun 16 Oct - 2:04

Elle s'exclame. Elle s'agace. Même ce mouvement d'humeur doit rançonner cruellement le peu d'énergie qui subsiste dans sa maigre peau. Insensible, Cassian l'observe s'ébranler, comme s'il s'agissait d'une vulgaire pâture qu'il aurait lui-même livrée à la Mort. Il l'observe avec son air faraud, arborant une lueur lasse, ostensible, comme il peut le faire avec les hordes de moribonds qui viennent suer sel et lymphe dans les draps froids de son arrière-boutique, suppliant pour une dernière gorgée d'opium. Qu'il renâcle, à leur concéder ces anesthésies cotonneuses qui gâtent la fulgurance de leurs agonies. Il aime tant à contempler la montée de leurs souffrances, l'effusion de leurs délires hantés de terreur et de remords inutiles, observer le lent décrochement de leurs mâchoires qui tirent sur leurs traits, excavent leurs joues, les défigurent. Cassian se demande si Varghause affrontera cette agonie dont l'ombre l'enveloppe déjà, si elle lui offrira la vision de sa décrépitude, de son délabrement, si elle lui offrira l'instant où ses yeux se voileront puis sécheront, l'instant où ses entrailles se peupleront de fumets et de miasmes, où son corps deviendra une ruche noire. Ce n'est qu'une pensée fugace, qu'une menue distraction. Pour l'heure, elle se tient encore debout, si maigre que le rythme de son propre souffle la fait chalouper.

Sobrement, elle se conforme à ses directives. Il la suit du regard alors qu'elle contourne la litière de la jeune fille carbonisée, alors qu'elle l'effleure lui, sur son passage, du bout de ses os et de ses tendons, alors qu'elle s'essaie à dissimuler, sous les vastes pans de sa robe tombante, le recreux profond de sa clavicule. Elle est ridicule, à se draper de la sorte. Rien que de la minauderie. Rien que des pâles simagrées. Qu'espère t-elle lui dissimuler ? La Mort qui la guette ? La maladie qui la ronge ? La lente déliquescence de sa chair blême ? A lui, qui la côtoie et l'orchestre, la Mort, qui l'accueille et l'honore, qui de tout temps aspire à la sonder, à la comprendre, à la connaître ? A lui, elle espère dérober son agonie naissante ? L'éclat d'un rire étouffé racle sa gorge, à Cassian. Rien qu'un écho caverneux. Un embryon d'amusement. Il escompte bien sûr lui épargner un tel effort, parfaitement dérisoire.

"Inutile de jouer les coquettes. La vue des moribonds efflanqués ne m'incommode pas. Ôte ta robe si elle te pèse de trop, Ciguë." articule t-il avec la fluide éloquence, avec le ton régulier qui sied à un homme de son rang. De seconde en seconde, il creuse le fossé entre eux, ne recule devant nulle sournoiserie, veut l'acculer, veut se transformer en miroir, pour qu'elle puisse contempler à travers ses mots et ses yeux le reflet de son corps dévoré.

Alors que la Naori s'enhardit à hydrater l'adolescente, dont les lèvres fissurées éructent une gorgée sur deux, l'empoisonneur poursuit son travail de fourmi. Il prend son temps. Les plaies suintantes sont irrégulières, jonchées de boursouflures et de cratères éruptifs, aux coulées qui semblent un miel trouble, appelant de la lame des sinuosités qui lui donnent l'impression d'être un tisserand. C'est dans une atmosphère à couper au couteau que portent les questions fumeuses de Varghause. Il lui répond d'une voix sèche, irritée.

"Croire ? Je ne crois plus. Je me contente de savoir, ou d'ignorer." Pure rhétorique. Limpide provocation. Trop facile, en apparence. Pourtant il est un fond de vérité dans ce qui apparaît comme un trait d'esprit, comme une boutade. Cassian n'aime qu'elles. Les sciences froides, les strictes données et les roides chiffres, les inoxydables chimies et l'effroyable logique. Autant de disciplines qui défraient les croyances et les espoirs, qui imposent et écrasent par leur rigueur architecturale. Il aime et cajole l'idée que tout est tracé, que tout est compté, que la foi des hommes, force qui lui fait cruellement défaut, n'influence nullement leur irrémédiable destinée. Des toutes croyances sont superflues. Un instant, l'empoisonneur s'humecte les lèvres, semble remâcher divers mots à l'intention de sa comparse, hésite. Il a soudain envie de lui parler sans détour, délaissant les formules communes qui lui ont permis jusqu'alors de la tenir symboliquement en respect. Car elle l'interpelle. Depuis tout à l'heure. Elle l'exhorte à quitter les stalles hautaines de cette glaciale politesse. Elle parle à Cassian. Quand lui s'escrime à s'adresser à une consoeur lambda, à faire abstraction de leur tumultueux passif pour ériger un climat stérile. Mais elle insiste. Et il l'entend. Et cela le hérisse tout entier, jusqu'à la moelle des os. Du bout du pied, il pousse sur le sommier. Le trépied du tabouret racle sur le carrelage aux nuances occitanes. Il s'est interrompu. S'est écarté brutalement de son objet d'étude. Il lui adresse un regard bravache, à Varghause. Toute l'indifférence dont il faisait étalage se durcit, se condense. Sur son visage, une sévérité implacable. Assis sur ses lèvres, un nœud. Une contrariété. Légère, mais aussi persistante qu'une tique. Le visage de Cassian. Non plus celui du Sorcier.

"Cela t'importe vraiment, de savoir ce qui me fait tenir debout ? De connaître les convictions qui m'animent ? Ca me semblait pourtant le cadet de tes soucis, la dernière fois, quand tu voulais me tuer." Pas d'euphémisme. Jamais. Au contraire. "Et alors qu'imagines-tu ? Qu'on va se mettre à deviser tranquillement de la vie, de la mort, et puis de notre profonde raison d'être ? C'est vrai que c'est typiquement le genre de préoccupation fumeuse qui assaille les mourants. Comment t'en vouloir ?"

Il a la voix lisse, polie, mais quelques accrocs vibrants effilochent subtilement sa diction impeccable. Ses yeux, noirs, inhumains, la foudroient, l'accusent, la condamnent. Il est évident qu'il n'a nullement l'intention de lui donner satisfaction. Il ne répondra pas. Il n'a pas envie. Par ailleurs cette question a tout l'air d'un gouffre dont il se refuse à jauger la profondeur. Sa raison d'être ? Il la soupçonne dérisoire, il la soupçonne d'une futilité à en pleurer.  Du reste, les Mots les ont déjà perdus une fois. Les Mots ont déjà manqué de les tuer tous les deux. Les Mots, entre eux, sont infiniment plus dangereux que les outils affûtés et lustrés qui accompagnent incisions glissantes et nettes sections.

"Tais-toi." C'est un ordre cinglant. Le même ton, à la fois courroucé et polaire, qu'il dispense à ses esclaves les plus cabochards. Il ignore bien ce qu'il fera, ce qu'il pourrait seulement faire, si elle persistait à le tarabuster. Tout est de sa faute, après tout. Cassian n'en doute pas un seul instant. C'est elle qui a précipité leur complicité magnifique vers la ruine, c'est elle qui a proféré des calomnies et semé la tempête. Si s'elle s'était tue, à ce instant là, si elle s'était contentée d'un silence, d'un battement de cils, alors tout serait comme avant. Mais même à l'article de la mort, elle ne peut s'empêcher de jouer avec le feu, avec les Mots. "Soit tu m'aides en silence. Soit tu dégages." Il feule, maintenant. Il réalise subitement qu'il s'est levé, retrouvant sa confortable hauteur, son ascendance sur elle, et que la lame du scalpel toute enlisée de croûtes sanglantes et de sanie trouble pointe son menton. Une ironie mordante. "Tu es en train de crever sous mes yeux. Mais tu as choisi d'être ici. Alors, est-ce que je peux te demander un peu de décence, une once de dignité, pendant que nous nous occupons d'elle ?" Quelques secondes de silence. Il baisse le scalpel, qu'il n'a jamais eu l'intention de brandir de la sorte. Ce n'était qu'un réflexe épidermique, une sauvagerie de son inconscience. Ce n'était pas lui. Esquissant quelques pas en arrière, Cassian agrippe une étoffe imbibée d'alcool pour lustrer la lame longiligne et rendre son attention à la fille de l'esclavagiste.

"Tiens là et tais-toi." Martèle t-il, une fois encore, scellant l'avertissement d'une voix péremptoire. Non sans se délester d'un long soupir, Cassian reprend la course de ses excisions là où il l'a laissée. Quelques secondes lui sont nécessaires pour faire le vide, pour purger son esprit de sa rancoeur parasite. Que fait-elle ici, alors que ses forces l'abandonnent comme eau d'une cruche fêlée ? Un silence de crypte retombe dans la chambre après ces quelques camouflets, et il n'est plus que les infimes entrechocs des instruments métalliques. Le Sorcier prend son temps. Peu lui importe la douleur lancinante de sa patiente, et puis celle de sa comparse. "Redresse-là." Ordonne l'empoisonneur, sans un regard pour la Naori. Il l'oblige à prendre en poids l'infortunée, pendant qu'il s'occupe d'un flanc à l'aspect lunaire. Il sait qu'un tel effort doit être éprouvant pour le squelette qu'elle est devenue. Il entend presque la complainte de ses tendons, qui grincent comme les cordages d'un navire, et le claquement de ses os qui tremblent tels baliveaux dans le vent d'hiver. Mais au lieu de se hâter, il semble que le Rahjak se montre particulièrement sourcilleux, traitant les plaies infectées avec des précautions infinies. "Tiens là mieux." Commente t-il, usant d'un ton tiède, reformulant à chaque fois qu'il la sent faillir. A quoi joue t-il ? Simplement à la terrasser. A lui porter le coup de grâce. Il veut la voir tomber et s'abîmer contre les dalles marmoréennes. Il veut qu'elle atteigne ses limites, qu'elle franchisse la ligne de feu, qu'elle n'ait plus d'autre choix que d'embrasser une lucidité effrayante. Parce qu'elle pourrait continuer longtemps, comme ça, à vivoter médiocrement, à singer les médicastres, à panser des plaies plus misérables qu'elle, pour se tisonner une illusion de vie dans laquelle elle se vautre. C'est peut-être sa façon à lui d'aider une vieille amie déchue. En la poussant dans le gouffre dont elle scrute les ondes opaques inlassablement. Il n'a pas la patience pour attendre l'hécatombe. Il la veut maintenant. "Tiens-là mieux, j'ai dit ! Sinon, nous n'aurons pas fini à la tombée du soir." Crache t-il, tandis qu'au dehors, les rayons du zénith font bouillir la terre cuite des terrasses et le sable des places.
 

Un coeur pour deux.

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