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˜˜˜˜˜˜On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
maybe life should be about more than just surviving


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04/05/2017 Anticarde 286 Adam Driver Pivette ♥ (avatar) Second et maître artilleur du Moissonneur. (Combat spécialité explosifs, navigation) 98
Percussionniste du Chaos


Sujet: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Dim 7 Mai - 2:31

Le ressac mugit, tout autour de lui. On le croirait sorti de la gueule d'un fauve, ce long rugissement effervescent qui croisse et décroisse à l'aune d'amplitudes et de fréquences instables. Jason aime les va et vient inlassables de cette litanie. Un rythme presque charnelle, un tempo lent et impérissable qui bat depuis la nuit des temps. Depuis la naissance des Océans. Il y a la complainte du vent, aussi, qui vient effilocher sa course sur les reliefs des brisants qui crèvent dangereusement l'écume blanche. Le pirate connaît par cœur ces hauts-fonds, qui constituaient autant de pièges dont se défiait l'apprenti navigateur qu'il fut un jour. D'ailleurs, le voilà qui donne un coup de rame à bâbord. Brutalement. Un pied de nez à l'écueil qui le guettait. Il n'a plus besoin de cartes, pour entrevoir les affleurements rocheux qui attendent de croquer la coque des bateaux. Devant lui, dans la nuit bleue, une haute falaise noire qui semble une longue déchirure obscure, une faille de ténèbres, la porte vers un autre monde. Pour les étrangers, cette côte du septentrion n'est pas praticable. Pour les natifs, elle est périlleuse. Pour un pirate, c'est sans doute le gage d'une entrée sur la pointe des pieds, encore faut-il triompher de ces parois dentées contre lesquelles les flots se rompent.

La nuit est claire, couronnée d'une voûte au bleu d'azurite. Depuis quelques heures, la lune pleure le triste reflet que l'onde océane lui renvoie ; un portrait déchiqueté. Ses mains calleuses fermement arrimées aux rames, Jason finit par franchir un récif, accédant à une baie plus paisible. Là, il accoste sans heurt et tire sa chaloupe aux pieds de la falaise, dans une encoignure forée par l’infatigable ressac. Il l'amarre à grands renforts de cordages torsadées, larges comme un bras d'enfant, que ses paluches cornées manipulent comme des fils de soie. Une fois la coque de noix en sécurité, abritée des regards qui pourraient bien fondre depuis la ligne des crêtes, Jason avise la langue de granit, hérissée d'aspérités. Il ricane. Cette escalade lui est une vraie promenade de santé. Ils ne sont sans pas légion à pouvoir accomplir pareille ascension, et c'est précisément pour cette raison que l'acrobate s'enhardit à le faire. Ce serait là une déveine monstrueuse d'être pris en flagrant délit ici. Il a choisi à dessein ce littoral escarpé et cette nuit accorte pour passer outre la vigilance de ses camarades d'hier. Les Iskaars.

Le voilà alors, le pirate, à délier ses muscles nerveux, à tirer sur ses articulations capables de rotations contre-nature. Le voilà, avec son dos d'invertébré, qui sinue entre les saillies et les renfoncements de la roche. Véritable araignée, Jason semble se disloquer et se rassembler au gré des difficultés qu'il défait. Il semble se luxer des dizaines de fois genoux et épaules alors qu'il tend un bras, qu'il prend une tangente impossible, qu'il opte pour un angle insensé. Ses étirements matinaux lui confèrent la souplesse d'une salamandre, et c'est dans un élan dynamique qu'il pose enfin une main au pignon du belvédère. Furtivement, le clair de lune aidant, il jette une œillade rasante aux alentours avant de bondir sur l'éminence de tout son long. Personne à la ronde. Il faut dire que le village se tient à quelques bornes, que les bonnes gens dorment à cette heure indue. Un instant, il respire ces embruns qui lui cinglent le visage. Un regard en contre bas. Nulle trace de sa barquasse, blottie dans sa crypte. Après s'être assuré qu'il n'a pas égaré quelque effet lors de son escalade, Jason débarrasse le plancher, vif comme un lapin de garenne. Il abandonne les espaces dégagés battus par la borée, et enfile un pierrier qui le conduit à un sous-bois de conifères. Là, il ne lui reste plus qu'à longer une sente subreptice, entretenue par quelques animaux, pour rejoindre la petite hutte de sa grand-mère, qui s'élève à quelques lieues du village Iskaar. Lorsqu'il était enfant, il pestait à tout bout de champ à l'idée de vivre aussi loin de ses petits camarades. Aujourd'hui truand, il profite allègrement de cette autarcie sans laquelle il ne pourrait pas visiter aussi assidûment la vieille Reshk, sans risquer le sceau du fer rouge.

Une randonnée d'une heure s'annonce. L'artilleur fend les sapinières avec la même énergie qu'un daguet fringuant. Bientôt, la hutte rondelette de sa grand-mère se dessine à l'horizon, flanquée de deux tortueux arbres bleus qui servent de parois à part entière. Une petite cheminée dressée de pierres noircies, tordue comme une foudre, éructe dans la nuit une épaisse fumée de cuisine. Glissant derrière les troncs, le pirate patiente quelques instants, guette après des signes qui révéleraient la présence d'hôtes. Mais une tranquillité diffuse règne dans ce havre de paix. Nul éclat de conversation ne lui parvient, et pourtant il a l'ouïe particulièrement fine. Non, grand-mère doit être seule, absorbée par les tâches du quotidien, comme toujours. D'un bon pas, il gagne l'huis de bois bleu, sans prendre la peine de toquer. Grand-mère n'aime pas qu'il toque. Elle s'escrime à lui rappeler par tous les temps que cette insignifiante bicoque sera toujours chez lui.

"Bonjour Mima !" S'exclame t-il après une entrée en fanfare, ayant repoussé le battant à la volée. "C'est moi. C'est Jason. Mima ?" Les années passent, et certaines choses ne changent pas. Non seulement la grand-mère vieillit avec une lenteur incroyable, qui fait d'elle l'une des aïeules incontestée du village, mais le décor de sa hutte semble une bulle traversant les époques. Il y a toujours ce petit âtre, dans lequel un lourd chaudron émane les effluves de son infecte soupe aux champignons. Le feu plonge l'espace de vie dans une lumière tamisée, dans la chaleur d'une tanière d'ours. Sur les petites tables de bois bleu, toute une série de napperons brodés de motifs colorés, représentant champignons, renards, sapins et flocons de neige. Et non loin du plan de travail, la petite silhouette rabougrie de l'ancêtre, ratatinée sur un panier de baies, dont elle défait feuilles et branches de ses longs doigts, tordus comme des ceps. Elle ne l'a pas entendu. Elle est sourde comme un pot. Arborant un sourire affectueux, Jason se rapproche pour pouvoir poser sa main sur la petite épaule nouée.

"MIMA ! C'EST MOI ! C'EST JASON !" Et là, doucement, la vieille femme papillonne des paupières, levant la tête comme si elle avait perçu la voix des esprits. Il lui faut quelques secondes pour saisir une présence près d'elle. "Ooôoh, Jason ! C'est bien toi, mon tout petit ? Est-ce que c'est vraiment bien toi ?" Lui répond t'elle de sa voix chevrotante. Toutefois, elle ne lui laisse pas l'occasion de répondre et, à défaut de le voir tout à fait, s'enhardit à lui tâter les épaules, le torse, à lui palper les bras et les flancs comme on le fait d'une pâte à gâteau. Un examen en bonne et due forme auquel il se soumet sans rechigner, décochant un éclat de rire. "Mais que tu es grand ! C'est pas vrai, tu as encore poussé ! Et ces épaules... olhalhah, ce sont bien les tiennes ?" Elle pousse l'examen plus loin, tentant d'atteindre son visage malgré son échine voûtée. Jason se penche de bonne grâce, pour la laisser passer ses doigts derrière ses oreilles un peu trop grandes, qui font qu'elle le reconnaîtra toujours. "C'est bien toi, mon petit bonhomme ! Enfin... plus si petit que ça ! Mais que te font-ils faire, sur ces bateaux, pour que tu aies tant forci ? Tu n'es encore qu'un freluquet... Je vais parler au Capitaine... Où est le capitaine, Jason ?" Lâche t-elle avec une petite lippe soucieuse à vous fendre l'âme, semblant se croire au beau milieu des quais. "Mima, j'ai trente trois ans. Je suis un homme, tu te souviens ?" Dit-il avant d'attirer le petit corps rabougri dans ses grands bras, déposant au passage un baiser sur sa pommette striée des rides rieuses. Et la vieille émet un petit rire mièvre, prenant le bras de son petit-fils. "Trente-trois ans..." Répète t-elle laborieusement, comme si elle apprenait à compter. "Déjà... Et le dîner n'est même pas prêt..." Lâche t-elle, déjà oublieuse de la conversation battante.

Un instant se cristallise la quiétude du pirate, lorsqu'il aperçoit deux couverts dressés sur la table. Vif comme l'éclair, son regard balaye les alentours sans qu'il ne discerne la trace d'un quelconque visiteur. Il ne serait pas question de tomber nez à nez avec l'un des îliens. Tout le monde sait quels chemins funestes il a empruntés, du sang de quels crimes il s'est gorgé. Tout le monde sait les sillages carbonisés qu'ont laissées ses passions féroces. Sauf peut-être la grand-mère, qui se plaît à lui imaginer une carrière de noble navigateur, omettant régulièrement la triste réalité. "Mima, tu as un invité ?" Demande le canonnier, sans cesser de sonder les parages, son oreille absolue à l'affût. "Hein ? Un invité, comment ?" Répète hardiment l'ancêtre. "Il y a deux couverts, sur la table. Tu as invité quelqu'un à manger ?" Explique t-il avec une patience que le monde ne lui connaît que pour la vieille femme. "Ah, euh, oui... Où elle est... La jeune fille... Le petit bouchon... Comment elle s'appelle... Lupika, Ludmila, Lucrèce... Petite ! Viens ici ma petite ! Tout va bien, c'est mon grand garçon qui est là ! Tu sais, je t'en ai parlé..." Puis, levant ses yeux voilés vers l'ombre qui lui tient lieu de petit fils, elle esquisse un grand sourire qui révèle une rangée d'adorables chicots, parmi lesquels subsistent quelques pauvres quenottes branlantes. "Je lui ai raconté tous tes exploits, Jason ! Il me semble n'en avoir pas oublié..." Radote la grand mère, tandis qu'un bruit infime monte dans l'air, celui d'un petit pied qui foule la poussière.

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Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Dim 7 Mai - 16:58

Il faut quelques instants pour que les battements frénétiques de son cœur se calment. Une poignée de seconde où elle craint qu’ils trahissent sa présence. La porte s’est à peine ouvert que la paix fragile, qu’elle se construit à chacune de ses venues ici, se brise. Les éclats volent dans l’air et elle attend  le moment où ils viendront l’acérer son âme. Ils tailladeront sa douce illusion avec la cruauté qui sied si bien à la Réalité. Retour à la Case départ. Froid, Honte et Douleur. Trois compagnes dont l’étreinte glacée à l’écho de la routine. C’est dans leurs bras qu’elle s’éveille le matin. C’est souvent contre elles qu’elle s’s’assoupit le soir. C’est leur présence qu’elle comptait fuir ce soir. Oh elle sait bien que c’est une punition bien méritée pour profiter ainsi de la faiblesse d’une pauvre vielle femme. On le lui a assez répété… Mais… Elle a du mal à voir le mal dans ses visites. Elle profite d’une conversation, d’histoires fantastiques. D’un repas chaud, des attentions d’une Grand-Mère qui en déborde. De temps, justement hors du temps. Ses instants d’une banalité affligeante pour beaucoup, sont ses petits extra dans l’ordinaire. Alors où est le mal ? Pourquoi les Autres se sentent ils obligés de rappeler à l’ancienne qu’elle est rousse ? Le visage bienveillant se craquelle alors pour laisser place au dégoût. Même dans son regard voilé, elle le lit avec intensité. Et Lüya se fait chasser de son refuge comme d’ailleurs. Evidemment, elle y revient. A Chaque fois. Mais ça n’empêche pas le cœur de la petite de se morceler. Il est beaucoup plus dur de se faire rejeter par ceux qu’on aime. Et à n’en pas douter, elle l’aime la vielle Reshk.

Son esprit aiguisé finit par déchirer le tissu de peur qui recouvrait son être. Jason. Si la voix qu’elle entend n’a rien de familier, le prénom lui, éveille la chaleur de l’affection. Elle ne le connait pas et pourtant, il est le héros de bien des rêves de la gamine. Dans son monde imaginaire, celui abrite ses espoirs, il a même une place de choix. Faut dire qu’elle se nourrit d’histoire et que celles de la Grand-mère place l’homme au centre de bien des aventures. Il a affronté le Kraken. Il l’a dompté. Il a bravé la mort. Il vadrouille sur l’océan qu’il a conquis. Il est courageux. Il est valeureux. Il fait briller le regard de sa mamie avec une flamme rare. De celle qui ne naissent que sur les braises de l’amour… Lüya ne peut que l’admirer. Alors qu’elle, elle connait la vérité. Elle n’a pas l’excuse de l’ignorance ou d’une douce folie. Elle sait qu’il est Pirate. Que le nom de son capitaine agite encore les langues au village, même s’il se prononce à peine. Que leurs actes terrorisent bien des cœurs. Oui, elle sait tout ça mais… elle s’en moque. Jason est un héros. Qu’importe que ses mains soient tachés de vermeille ou qu’il soit bannit.

Elle se fige. Non plus sous la crainte d’être chassé mais par celle d’être découverte par un homme qu’elle a placé bien haut dans son estime. Les héros ne sont pas censés être rencontrés. Elle finit par adopter une immobilité qui s’est fait naturel pour celle qui a l’habitude de se cacher. D’épier. Ou de voler des scènes quotidiennes d’une vie de famille qu’elle envie. Ça ne la dérange pas, au contraire. Invisible, elle est juste… Spectatrice. Et ça suffit à un petit bonheur. Elle imagine sans mal les expressions de la Mamie, ses mimiques, la manière dont elle doit le palper, trahit par une vision qui lui fait défaut. Elle referme les yeux, prête une fois encore, à se contenter d’écouter. Après tout, la vie des autres est une Histoire comme une autre. C’était sans compter sur l’observation affûtés du Pirate. Elle aurait dû s’en douter. Pareil à elle, il n’a pas sa place ici, alors il guette tout ce qui pourrait le trahir. Elle ferait de même. Son cœur recommence une danse folle. Elle sourit pourtant. Face à la patience aimante dont fait preuve le sois disant Pirate sans cœur. Un homme capable d’autant, n’est définitivement pas mauvais aux yeux de la petite.

Sa présence dénoncée et face à l’absence d’un quelconque don à disparaître, (qu’elle se souhaiterai pourtant souvent) elle quitte sa cache. Dépliant ses jambes puis son corps pour sortir du recoin qui l’avait accueilli. Petit rat qui se glisse dans les brèches. Elle gagne quelques secondes précieuses pour rassembler son courage. Tirant sur ses vêtements trop grands pour les réajuster.. «  C’est Lüya, Madame Mamie. »  Elle se mordille la lèvre mais ce n’est pas la peur qui noie son regard lorsqu’elle le relève enfin vers Jason. C’est un mélange pétillant de joie timide, d’admiration enfantine et d’espièglerie, celle d’avoir réussi à se cacher aux yeux du Pirate. C’est qu’elle devient forte à ce jeu. Evidemment, il y a aussi la crainte du rejet, de la colère ou de la haine, mais ça… Elle l’éprouve avec n’importe qui. C’est une parcelle de son âme innocente qui s’entrevoit dans ses iris d’un bleu azur. Elle le détail, pas comme si elle le découvrait, mais comme si elle le reconnaissant. Associant chaque aventure contée à sa personne. Il a les yeux indomptables de ceux qui piétinent les interdits. Qu’il est grand. Qu’il a l’air fort. Il pourrait sans doute broyer son crâne en le saisissant entre ses doigts. Qu’elle le trouve beau. C’est l’image qu’elle se fait des Aventuriers. Il n’a pas la gueule placide de n’avoir rien vécu. Elle ne sait ce qu’elle doit dire. Elle manque sans doute de pratique dans l’art de la communication.  

Elle se demande sans cohérence, s’il y a une hiérarchie pour les Autres. Est-ce qu’il est plus méprisable qu’elle d’avoir délibérément choisit de trahir la tribu… Ou le faîte qu’elle soit née maudite la rend plus détestable que le Pirate ? Y a-t-il des règles pour régir le déshonneur ? Lequel des deux a, à leurs yeux, le plus de moral ou de valeur ? Elle chasse avec peine son flot de pensée incessant. Nécessaire pour combattre la Solitude, essayant plutôt de se concentrer sur ce qu’elle devrait faire. Ouvrir la bouche pourrait être un bon début. «  Je… hmm… » Réfléchir à quoi dire avant, est au final une meilleure idée. Parce qu’à présent que sa bulle est percée, et tout héros que soit Jason, elle se trouve quand même chez sa Grand-mère, où elle était dissimulée comme une voleuse, sans vraiment d’explication à apporter. Il ne la connait  pas et s’il a entendu parler d’elle, elle se doute bien que ça ne doit pas être très flatteur. «  Je… devrai… j’allais y aller. » C’était faux il y a quelques minutes, mais ce qui est vrai sur l’instant, n’est pas mensonge pour la gamine. «  Vous serez tranquilles » C’est une promesse cachée qu’elle fait au Pirate... Aussi Maudite soit elle, elle ne sèmera pas la trahison, en allant crier au village sa venue. Il vient voir sa mamie, il n’y a aucun crime à dénoncer.

Est-ce que le sien sera pardonné quand elle rentrera ? Est-ce que son oncle aura abandonné sa rage ? A chaque fois qu’elle s’apprête à le rejoindre après une punition, elle espère avoir le droit à sa tolérance réticente, cette fois ci n'est guère différente. Il sera attelé à dépecer le gibier qu’il partait chasser quand il a quitté la maison. Les pièges n'avaient rien prit, et s'était forcément le faite de à sa nièce. Pourquoi ? Parce qu’il est plus évident de vivre avec un visage sur son malheur, qu'on nomme Malédiction. Ainsi, quoiqu’il arrive, ce n’est jamais votre faute. Elle apaisera sa colère en lui montrant son sang toujours fluide et vermeille… Comme on apaise un Dieu Vengeur d’un sacrifice. Elle a vérifié avant de venir ici. Juste pour se rassurer. Chaque reproche dont on l’accable, doit la rapprocher un peu plus de la Damnation. Alors après chacun d’entre eux, elle se doit de s’assurer qu’elle n’y est pas encore tombée. Un sang pur en est la preuve, c’est son oncle qui le lui a appris.

« Encore merci Madame Mamie. » Lüya a l’art de la fuite lorsque la discrétion échoue. C’est une leçon que la Nature lui a enseigné. Quand on n’est pas assez fort face à certaine situation, il faut courir pour se cacher. Et elle n’a pas la force cette nuit, d’encaisser ce qui la frappe pourtant tous les jours. Peut-être parce qu’elle a déjà enduré suffisamment, peut-être parce que cela viendrait d’un homme qu’elle admire. En tout cas, lui, il le voit bien qu’elle est rousse. Et tout bannit qu’il soit, c’est parmi les Iskaars qu’il a grandi.

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Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Jeu 18 Mai - 0:39

La voilà, l'intruse, qui sort de sa cache. Un instant inquiété par la présence d'une tierce personne, rompu à jouer les criminels en cavale, Jason se détend instantanément. Une enfant. Une fillette, si minuscule qu'il doit baisser les yeux à en faire trébucher ses rétines. Il ne côtoie jamais d'enfant. Il ne se rappelait même pas qu'un être humain pouvait être si petit. Elle lui rappelle un animal furtif, de ceux qui creusent les murs et les troncs. Elle a la frimousse d'un écureuil, les joues d'un poisson-lune, les pattes d'une souris. Un éclat de rire jaillit à ses lèvres, à l'idée que cette demi-portion ait pu l'espace d'un instant représenter un danger dans son imaginaire. La gamine lui coule un regard qui brille autant que ces morceaux de ciel ronds que capture sa longue vue. Il se demande quel genre de pensées peut se cacher sous ces iris constellés. Un peu tardivement, il réalise que ses cheveux flamboient comme des feux d'incendies, que les chandelles à l'entour y tisonnent toute une kyrielle de reflets d'or et de cuivre qui paraissent une nuée de brandons soufflés. Un instant absorbé par ces étincelles, qui semblent n'attendre que les prémisses d'une tempête pour s'ébouriffer, Jason commence à entrevoir quelques vérités maussades.

N'est-ce pas pour cela qu'elle se trouve ici, qu'elle vient trouver refuge dans le foyer de la vieille Reshk, laissant sur le pallier tous les jugements qui l'accablent comme on se défait d'une cape détrempée ? Il ne saurait lui jeter la pierre, agissant de la même manière. Mais si lui a choisi d'assumer pleinement les crimes dont il s'est rendu coupable, s'il a eu l'impression de choisir son opprobre, de choisir ses horizons rouges, de choisir de laisser un libre cour explosif à toutes les pulsions destructrices qui lui pétrissent les boyaux, quitte à endurer le courroux du reste du monde, il se demande ce que cela fait, quand on a pas choisi cette vie là. Cette vie de pestiféré. Qu'est ce que cela fait, quand on a pas les moyens de prendre le large, quand on a l'âge de dormir tout son saoul, de rêver dans la démesure, de courir dans les landes contre le sens du vent, de rire à pleins poumons. Quel âge a t-elle, d'ailleurs ? Cinq ans ? Six ans ? Elle est si petite, et elle semble rapetisser encore au moment où elle passe près de lui pour aviser l'unique porte. Sur la pointe des pieds, elle tire sa révérence. Sans doute a t-elle pour amis des fantômes, car elle semble avoir l'habitude de s'évaporer ainsi. L'air se froisse à peine sur son passage. Certains navires fendent les eaux avec une proue fière, sabrant les flots, soulevant l'écume, et puis il y a ces longs esquifs qui entaillent les mers comme une lame d'assassin bien affûtée, troublant à peine la houle. Elle fait partie de ceux là. Sans crier gare, alors qu'elle se glisse vers la porte, un fracas retentit. Jason vient de heurter ladite porte du plat de la main. Avec la véhémence que ces matelots qui frappent les tables des tavernes pour réclamer à boire. Avec la même brutalité que ces rustres qui claquent la cuisse des catins avant de les passer à la casserole. Pas une goutte de délicatesse.

"Ben alors, ou est-ce que tu vas, l'écureuil ?" S'exclame t-il alors de sa voix de stentor, qui a l'art de faire tressauter les verreries, de semer dans le silence douillet quelques basses musicales. "Ne me fait pas croire que t'as un rencard à ton âge. Grand-mère t'a invitée cordialement à souper, tu ne vas pas lui fausser compagnie !" Ajoute t-il en désignant du menton la tablée apprêtée. "Allez, demi-tour." Lâche t-il, ponctuant ses dires d'un petit sifflement dont l'autorité indiscutable se fissure alors qu'un sourire canaille vient tirer généreusement sur ses commissures.

Elle sait. Pour la piraterie. Pour les crimes qui salissent ses mains, pour les incendies qu'il a laissé dans son sillage de cendres. Il s'en doute aux quelques mots qui roulent, dans sa voix flûtée, à la perspicacité qui luit dans ces yeux plus grands que le ciel. Et il a bien compris l'insinuation qu'elle lui a faite, lui promettant la tranquillité. C'est assez effrayant, de voir une enfant agir de manière aussi considérée et réfléchie, de la voir appréhender les conséquences qu'auraient eues le colportage de sa venue, de la voir mesurer le débit de ses paroles à l'aune de potentielles répercussions. Un enfant ne devrait pas avoir à penser de la sorte, de manière aussi méthodique. Un enfant devrait pouvoir dire tout ce qui lui passe par la tête et le cœur. Un enfant devrait pouvoir courir dans les jambes des adultes, et pas se terrer dans les encoignures des chaumières. Un enfant devrait pouvoir tout casser en riant, répéter les secrets de polichinelles, braver les interdits et prononcer le nom des démons sous le prétexte de son innocence chatoyante. Il n'y connaît rien, aux gosses. Mais il se souvient de son enfance, faites de croûtes aux genoux, de bastonnades, d'éclats de voix et d'immodérées bêtises. Il aurait souffert, du moindre bât.

La vieille Reshk sursaute sans raison. Elle semble réagir avec quelques secondes d'écart, suite au heurt apposé dans l'huis clos. "Mais oui... Lüya... Oui c'est ça, Lüya... Reste donc ! J'ai de quoi nourrir tout un régiment ! Et puis tu manges comme un petit oiseau... Toi..." Jason fait mine de s'offusquer, très mauvais comédien. "Ca veut dire quoi, ça, Mima ?"
La vieille émet un long rire granuleux avant de se diriger à petits pas vers la marmite, dont les effluves alléchantes emplissent l'atmosphère. "Hihihi... Laisse-moi deviner... Tu as une faim de loup ?" Ricane t-elle dans sa barbe, brassant du cuiller le potage, aussi épais qu'une mélasse. "Ben ouais. Mais c'est parce que je suis grand. Mes rations sont proportionnelles à ma taille." Se défend le Pirate qui tente la partition de l'indignation, criblée de fausses notes. "Hihihi, si tu tends un peu le bras, tu touches la lune, mon garçon, non ? Laisse en un peu pour Layu... Pour Lüya... il faut qu'elle pousse, cette petite !"

Et malgré moult cécités, malgré la démence qui l'étreint doucement, voilà que la vieille Reshk s'empare de petites fioles et de bouteillettes avec lesquelles elle agrémente et épice sa soupe en véritable chef d'orchestre. Ses doigts cagneux connaissent par cœur les étagères de guingois qui érigent ses murs de pierre. Pendant ce temps, Jason se met à l'aise, se défaisant de ses affaires dans un boucan de tous les diables. Il se défait du gros ceinturon qui lui entravait le torse, auquel pend un coutelas dont la lame semble capable de trancher net les cervicales d'un boeuf. Sur la face ventrale de la courroie, de petites loges de cuir ont été cousues après coup, abritant d'étranges petites sphères au revêtement rigide et tavelé, qui rappelle la matière des conchyles. "Tiens, par ici." Lance Jason à l'attention de la morveuse. "Enfin, sauf si tu as peur que je te mange. Grand-mère t'a raconté que je mangeais les enfants, et que ça me procurait la vie éternelle ?" Et il ricane dans sa barbe de trois jours, avant de s'agenouiller pour extirper du fourreau l'une des petites sphères, qui a l'air de l’œuf d'une créature mystique, en un peu plus cabossée, coiffée d'une jolie mèche entortillée. "Tu sais ce que c'est ?" Demande t-il. Il s'est agenouillé, puis assis en tailleur, ses longues jambes d'escogriffe drôlement tordues, afin de ne pas avoir l'impression d'échanger avec la petite depuis le donjon d'une haute tourelle.

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Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Ven 19 Mai - 23:23

Un instant avant que la paume ne s’abat contre la porte, un instant avant que ne résonne un fracas semblable au grondement du tonnerre, le corps de la petite se tend. C’est instinctif. Sa raison n’a même pas le temps de lui insuffler la peur, que déjà son cœur bat à la chamade. Une seconde, ses yeux se referment. Et son être se prépare à se fondre de nouveau dans une douleur vive. Lüya est coutumière de la violence. Suffisamment pour s’y attendre sans prémices. Pourtant, aucune souffrance ne vient heurter sa frêle silhouette. Même quand le bruit de l’impact retentit dans la chaumière. Une seconde passe, avant que la surprise ne vienne danser dans ses iris. Elle relève son regard vers le Pirate qu’elle voit comme un géant.
Et son sourire la prend au dépourvu.
Elle connaît la haine. Le dégoût. Le rejet. La colère. Souvent, la honte vient saisir son âme alors qu’on la dévisage comme si elle était l’enfant du Démon. Elle en a l’habitude. Elle sait faire avec ça. Mais cette sincérité qu’elle lit sur ses lèvres qui s’étirent, allume une braise quelque part dans son esprit, diffusant une douce chaleur dans ses veines. Alors elle le trouve beau. Plus beau que n’importe qui sur cette île. Il avait déjà acquis son respect de par ses actes héroïque, imaginé par sa grand-mère. A présent, il gagne sa confiance. Juste comme ça. Evidemment qu’elle ne sait comme réagir. Ses compagnons sont imaginaires. Ses amis rêvés. Et ses conversations se jouent généralement en huit clos. Elle et elle.
Alors, elle fait ce que l’enfant fait de mieux. Elle fait fit de tout ce qui ne compte pas en ce moment. Elle fait fit de sa rousseur. De ce que cela implique. De ce qui se passe habituellement. Elle oublie ses réactions acquises, qui ne seraient pas appropriés. Elle oublie ce qui se raconte sur l’homme qui lui fait face. Sur les horreurs qu’il aurait commis, mais qu’elle ne condamnera jamais et… Elle improvise. Simplement.

Comme un reflet au sien, un sourire vient flirter avec ses lèvres. Mutine. Un rire s’échappe même. Aérien. Il allie, dans une harmonie éphémère, la claironnante spontanéité de la candeur, à la discrétion, presque insaisissable, de la pudeur. Il lui a parlé. Elle a mis un temps à comprendre que ses paroles n’avaient rien d’insultes. Écureuil. Evidemment que ça l’amuse. Elle détourne son pas pour se rapprocher de la vielle femme. Sans plus de réticence. Sans plus de méfiance.  Et peu habituée qu’elle est à tenir une discussion avec un être de chair et de sang, elle ne répond mot. Elle en pense pourtant beaucoup.
Enveloppé dans la douce torpeur de la bienveillance, elle revient s’asseoir sur la chaise qui l’accueillait avant que  Jason ne fasse irruption. Son attention se porte sur la doyenne qui reprend en même temps que la parole, ses esprits. Elle ne va pas dire non à un bon repas chaud. Pas plus qu’à la compagnie du pirate et de sa mamie. Elle a mille et une questions à poser. Elle a mille et une histoires à lui faire compter.

En attendant de concrétiser ses demandes, elle se contente d’observer. Elle se place dans le rôle auquel elle s’adonne le plus. Celui de spectatrice. Qu’elle se plait à se fondre sous le manteau du secret, dissimulé dans l’obscurité, à épier l’intimité des familles. Pour une fois qu’elle est convié, elle en apprécie d’autant plus l’authenticité. Elle aime ce qu’elle ressent ici. Elle aime leurs habitudes sans doute plus vielles qu’elle. Ces discussions anodines mais qui démontre leur complicité. Dans ce petit-fils modèle, elle a du mal à reconnaître  le fou sanguinaire que décrivent les habitants de l’Île. Elle ne remet pas en cause leur véracité mais… Un être dépourvu de cœur ou de morale, ne viendrait pas voir la vielle Reshk. Il ne la ferait pas rire. Prendre soin de ceux qu’on aime, ça suffit aux yeux de la petite pour être quelqu’un de bon. Sa morale s’y plie.

Elle étouffe un rire quand le Baní tente de justifier son appétit, amusée. Il lui a fallu un temps pour comprendre que l’amertume aliéné était un fléau qui ne sévissait qu’en son foyer. Ailleurs, les mères étreignaient leur enfant avant de les laisser à Morphée. Les pères portaient leur fille sur les épaules. Les oncles prenaient leur neveu sur leurs genoux. Ils se parlaient. Ils riaient. Ils se disputaient. Et ils s’aimaient. Qu’elle pouvait envier ses bonheurs volés. Qu’elle  pouvait se promettre qu’un jour, elle y aurait aussi le droit. Elle donnera aux siens une raison d’être fière d’elle. A défaut que leur tendresse soit innée, elle l’obtiendra. Elle la méritera. Lüya ne sait pas encore comment, mais elle trouvera. Encore à cet instant, elle le jure.

Quelques secondes pour percuter que Jason lui parle. La vielle femme est retournée à son art et son petit-fils prend ses aises. Mais ce n’est pas ça qui fascinait jusqu’alors l’attention de la gamine. Non. C’est le coutelas qui pend au ceinturon qu’il retire. A écouter l’ainée, Jason est un héros des mers. Un héros dont la lame est redoutable. Alors mille questions s’entassent et écrasent un instant le fils de ses pensées. Combien de fois  l’arme s’était-elle nourrit du vermeille ? Quelles histoires pourrait-elle raconter ? Qu’avait elle apprit des âmes qu’il avait volé ? Bien des fantaisies défilent dans l’esprit de la demoiselle avant qu’elle ne pose son regard sur son possesseur. Et à nouveau, un sourire anime ses lèvres. « Non. Madame Mamie, elle dit que les enfants tu les sauves ! Pour pas qu’ils se fassent manger. » Elle le rejoint, captivé à l’instant même où elle voit la sphère qu'il lui montre. Ses yeux s’illuminent de curiosité, tandis que son imagination s’emballe. «  C’est… Ce sont des œufs de sirènes ? Ou… Non, non… C’est bête des œufs de sirène. Ça doit être plus grand…Hmmm… » Elle mordille sa lèvre, observant l’étrangeté sous tous les angles avant de venir tapoter le bout de son nez. Puis, elle fronce légèrement les sourcils, hochant la tête. « Oui… Je sais… Ce sont des yeux de dragon ! » Et cette fois ci, elle en est convaincu. « C’est la flamme qui danse dans leur regard qui les a rendus tout noir et tout abîmés. » Lüya s’y connait en créature fantastique. Elle en croise tous les jours dans son esprit et en invente chaque nuit de nouvelle.

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Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Jeu 25 Mai - 16:15

Ses lèvres s'incurvent timidement, puis plus franchement. Elle sourit, la demi-portion, et cela confère encore plus de rondeur à son visage potelé, et cela force un peu plus son rose-aux-joues. Elle se met à rire, aussi. Et ça, c'est un son qu'il n'avait jamais entendu jusqu'alors. Des notes aiguës, comme des pépiements d'oiseaux, comme un arpège sur les hauts octaves, comme une grêle de comètes. Jason n'a jamais entendu le bruit que font les comètes lorsqu'elles tombent et déferlent sur les bardeaux, mais il s'imagine un son cristallin, un son profond comme l'univers, un son un peu métallique, parfois, lorsqu'il effleure de délicates stridences, un son cuivré, comme lorsqu'on donne une chiquenaude dans l'airain d'une cloche, et que longtemps après que vous soyez parti, l'air résonne encore d'une note infime, feutrée et pure. C'est le son que fait l'innocence, quand l'innocence ne meurt pas. Des étincelles sonores, des petits sursauts d'éternité qui crépitent au sein du foyer de la vieille Reshk. Voilà, c'est précisément ça, la musique de l'enfance comme il s'en souvient. C'est ce tempo effréné, ce sont ces dièses vrillants, c'est cette partition là, qui a été la sienne jadis, qui l'est toujours un peu aujourd'hui.

La scène prend une drôle de tournure. Si les minutes précédentes, la méfiance était de mise, voilà que ce climat se délite sans guère de résistance. La complicité qui se tisse entre l'enfant et le pirate semble couler de source, comme si malgré leurs mondes aux antipodes, malgré le sang, les années et les gouffres qui les séparent, il existait une passerelle vacillante reliant les deux rivages. Un littoral verdoyant à un autre de roche noire. A vrai dire, Jason n'a jamais tout à fait perdu son âme d'enfant. Elle persiste et signe, envers et contre les désillusions de la vie, elle s'est transformée en une hardiesse folle, en une inconséquence qui tient de la monstruosité. Son âme semble se plaire à snober délibérément le lot de ces émois qui affligent l'homme de tout temps. Elle zigzague, elle ripe, elle serpente. Alors c'est sans doute là qu'ils font connaissance, à la croisée de leur turbulence. Ils s'apprivoisent, là, dans cet espace de paix où la violence n'a jamais eu voix au chapitre. La vieille Reshk a toujours veillé à ce que son logis soit une bulle, une relâche, de sorte à ce que les enfants opprimés comme les criminels infatués laissent sur le seuil tristesses, peurs, rages et pulsions. Tout le monde semble pouvoir cohabiter en bonne intelligence, dans ces quatre murs hantés d'esprits charmants.

Agenouillé à même la poussière, presque empêtré dans ses jambes de grenouille, Jason observe l'écureuil qui approche à petits pas. Ses grands yeux brillent à n'en plus pouvoir, comme la surface de l'océan lorsque le soleil couchant crache ses lumières rasantes. Il se doute que son imagination est à l'oeuvre, qu'elle ne dévisage pas le tout venant ainsi. Qu'est ce que grand-mère a bien pu raconter, à son sujet ? Il sait qu'elle le prend pour un preux navigateur, qu'elle lui prête toute sorte de péripéties romanesques qu'elle confond parfois avec les aventures des Argonautes. Tout se mélange, dans son esprit fêlé, aussi bien que les épices dont elle agrémente son potage. Jason ne peut s'empêcher de sourire à l'idée d'incarner ce héros, aux yeux du poisson-lune. Est-ce qu'une once de tristesse devrait l'étreindre ? Est-ce qu'un semblant de rancœur devrait le saisir, alors que la fiction ne s'est jamais tenue si éloignée de la réalité ? Dans son sourire de brigand, pas la trace de la plus douce amertume. Il n'est pas homme à s'encombrer de culpabilité. Ce genre de vague à l'âme serait trop lourd à porter, lesterait ses élans d'acrobate. Il est bien trop tête brûlée, pour regretter ces frasques, où les crimes sont venus se mêler comme par inadvertance. La seule chose dont il s'estime coupable, c'est bien de sa survie. Et il lui est bien trop plaisant de revêtir le costume de héros dont l'affuble la petite rouquine plutôt que de remâcher une amertume insipide.

Du reste, il n'y qu'à l'écouter pour se retrouver embarqué ailleurs. Lüya parle. Elle lâche la bride aux chevaux sauvages de son imagination. Elle parle de sirènes, d'yeux de dragons, et ce sont les portes de brume d'un monde enchanteur qu'elle lui ouvre. On trouve toujours de merveilleux trésors, dans l'imagination d'un enfant, dans les ambitions demeurées des hommes. Il doit se montrer digne de ce passe-droit qu'elle lui offre. Il doit faire honneur à toutes les légendes qu'on lui a mis sur le dos. Un sourire facétieux imprime alors les lèvres du pirate. Le voilà qui se confond dans son rôle d'aventurier. Le voilà qui s'essaie à jouer les êtres taciturnes, afin de draper son personnage d'un voile de mystère. Voilà qu'il lâche un rire rauque, qui semble jaillir d'une gorge minérale, hérissée de reliefs déchiquetant, comme un écho rebondirait contre les plafonds d'une grotte sous-marine.

"Que je sauve les enfants, moi ? Pfff, balivernes !" S'exclame t-il en haussant les épaules de manière exagérée. Il se concentre quelques secondes avant de se composer une expression énigmatique. Acrobate, artificier, musicien, ses prouesses d'acteur laissent néanmoins à désirer. "Je les bouffe. Tout cru. Haché menu. Je fais comme les serpents, d'ailleurs, à savoir que je commence par la tête et je finis par leurs petits pieds qui moulinent en vain. Et quand ils sont trop bien nourris, les marmots, je descends un fût de bière à moi tout seul pour m'éviter de vilaines crampes à l'estomac. Mais je vais peut-être faire une exception pour toi. Parce que tu rigoles comme une étoile filante." Ajoute t-il d'une voix pleine de mansuétude boursouflée, comme s'il lui faisait là une fleur. A peine, il se redresse, les mains posées sur ses genoux osseux, empruntant la posture d'un vieux sioux qui accueillerait des réflexions plus grandes que lui. Un sourire renard, alors, il se penche de quelques centimètres pour lui murmurer sur le ton de la confidence : "Tu comprends ce que ça insinue ? Si tu arrêtes de rire, qu'est-ce qui va se passer, selon toi ?" Et il se redresse tout à trac, laissant éclore un silence dramatique.

Un silence dramatique pour le moins gâché par la vieille Reshk, qui fredonne une ritournelle ancestrale en jouant du cuiller dans la grande marmite de fonte. Tandis que Lüya divague au sujet des explosifs, lui suggérant des yeux de dragon, le pirate fait mine d'être estomaqué, écarquillant des yeux. "Mais comment tu sais ça, toi ?!" Lâche t-il avec précipitation, et sa voix porte comme le tonnerre. "C'était mon secret, personne ne le savait ! Tu ne dois dire à personne que j'ai des yeux de dragons, d'accord ?" Puis, il ajoute à voix basse, dans le creux de sa main, érigée en paravent des confidences : "Même pas à grand-mère, parce qu'elle risquerait d'avoir peur de voir débarquer chez elle toute une famille de dragons venue venger son cousin borgne. Et là, adieu la soupe... Elle nous met dehors, toi et moi, à coups de pied au cul."
"Oh Jason, j'entends des mots qui ne me plaisent pas... Sois poli, mon garçon, je ne t'ai pas éduqué comme un malappris..." Badine alors la vieille Reshk, avec sa voix grumeleuse, sans se détourner de son bouillon.
"Mais je suis parfaitement poli, Mima. Tu as sans doute mal entendu."
"Ah oui... Peut-être... c'est vrai que je t'ai bien éduqué... Oui...C'est vrai ça... Oui..." Répond t-elle, avant de partir dans un série de soliloques égarés.

Diversion faite, Jason reporte toute son attention sur la mioche qui lui fait face. Et ses yeux de pyromane luisent d'une lueur amusée, enhardi qu'il est à l'idée de raconter de jolies aberrations. Juste de quoi mettre le feu aux poudres de son imagination. "Enfin, en tout cas, même si leurs yeux te donnent l'impression d'être carbonisés... Il faut savoir qu'il y a toujours une flamme qui brûle à l'intérieur." Dit-il avec des airs de vieux savant, tout en lui tendant le petit globe noir. "Une toute petite flamme de rien du tout. D'ailleurs, même si tu serres l’œil dans tes mains, tu ne pourrais même pas en sentir la chaleur... C'est dire comme elle est minuscule, cette flamme. Il faut savoir qu'elle existe. Et il faut compter le feu parmi tes amis, car lui seul peut te révéler ce genre de secret." Pontifie le pirate, faisant tourner le globe entre ses doigts calleux comme une petite planète infertile. "Cette flamme, en fait, c'est l'âme du dragon. A ton avis, qu'est ce qu'on peut faire, quand on possède une âme de dragon ?"

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Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Ven 26 Mai - 23:21

La peur pourrait s’éveiller. Elle pourrait planter ses ongles pourrissant dans son esprit, éveillé son imagination aux sombres démons qui y habitent. La torturer d’images de bébés avalés, gesticulant. Leurs cris d’horreur étouffés pourraient résonner dans ses pensées. Tandis que l’effroi gagnerait jusqu’à sa raison, la poussant à craindre ce que le pirate pourrait lui faire subir. La peur pourrait s’éveiller, alors elle tente sa chance dans le cœur de la gamine. Et se heurte à une conviction qui ne souffre d’aucune brèche où s’engouffrer. Lüya en est persuadée. Elle ne craint rien de Jason. Qu’importe que le bon sens commun s’en choque ou que la morale s’en affole. Forte de cette conviction inébranlable, ses pensées sont occupées à vagabonder. Une tribu d’hommes serpents, dont la peau mêlé habilement écailles colorés et chair à l’éclat d’émeraude, interpelle un instant le fil de ses réflexions. De ses mains, elle mime la manière dont leur mâchoire doit se déboiter pour pouvoir engloutir un petit être humain. Elle en admire la complexité fantasmée. Pas un instant, elle ne s’émeut du sort des malheureux qui croiseraient leur route. La Nature est dépourvue de conscience. Il n’y a ni bien, ni mal. Il y a les proies et les prédateurs. Les dévorés et les survivants. C’est elle que l’enfant à choisit pour institutrice.

Qu’il est aisé de perdre Lüya dans le monde Onirique. Avec l’aisance des écartés, elle y déambule en aventurière chevronnés.

« Oui, je comprends. » Elle hoche doucement la tête, laissant ses yeux se noyer dans les siens. Elle a mis une poignée de seconde à répondre. Le temps pour elle de remettre un pied dans la réalité. Guidé par la voix chevrotante de la grand-mère chantonnante, elle laisse ses fantaisies dans un recoin pour se joindre à celles de Jason. «  Tu me gobera. » Elle ouvre grand sa bouche avant de la refermer « Et je finirai dans ton ventre. » Elle fait une légère moue, malicieuse. A son tour, elle se redresse légèrement, s’appuyant sur le genou du banni pour venir souffler quelques mots à son oreille. « Je veux bien continuer à rire comme les étoiles qui court dans le ciel… Mais faut continuer à me faire rire alors. » Parce que oui, le pirate est rigolo. Dans tous ses airs qu’il se donne, dans les déguisements qu’il enfile au grès de sa comédie, dans ce mystère dont il se drape. Ça attise la curiosité de la petite. Ça la fait sourire. Ça l’amuse. Il éveille chez elle des traits que le reste de l’île s’acharne à vouloir effacer. Sa joie de vivre. Son insouciance et son innocence. Elle est maudite. Le bonheur ne sied pas à ceux marqué par le Démon.

Qu’elle est fière quand elle pense tomber juste. Pas une seconde, elle doute des aveux du marin. Les dragons sont réels et Jason est de ceux qui peuvent les affronter pour leur voler un œil. Elle le trouve tellement courageux d’avoir affronté tant de créatures redoutables. Fort, pour en être revenu en vie à chaque fois. Il doit être de ceux qui ont l’esprit aussi affuté que la lame d’une épée meurtrière. Les dragons sont malins, il faut l’être deux fois plus pour espérer les tromper. Chaque œil qu’il possède est une victoire supplémentaire. Une histoire de plus à entendre. Lüya a hâte de lui demander le récit de ses épopées. « Je le dirai à personne. Promis » Pour sceller sa promesse, elle pose doucement son index sur ses lèvres. Puis elle sait aussi comment Madame Mamie peut s’avérer particulièrement redoutable quand il s’agit de protéger son chez soi. Que ce soit contre des chimères reptiliennes ou contre la menace d’une malédiction, la vielle femme défendra son foyer avec fougue ! Alors, oui, la petite saura tenir sa langue, le pirate peut lui faire confiance. A la vie, à la mort. Elle étouffe un rire quand il entourloupe sa grand-mère sans pour autant la contrarier. Elle plaque ses mains sur ses lèvres, comme si son sourire devait être au secret, l’espièglerie pétillant jusque dans son regard.

Et puis c’est l’émerveillement qui s’y embrase. Sans s’annoncer. Elle caresse de ses doigts la bille sombre, avec mille précautions. Ces égards sont nécessaires avec un bien tellement précieux, qu’il n’a plus de valeur. Qu’elle aimerait pouvoir deviner la vie fragile qui y demeure. Qu’elle aimerait en sentir la chaleur ou même en deviner la danse silencieuse, qui ne sied qu’aux flammes. « Comment est-ce qu’on gagne l’amitié du feu ? » Car tout se gagne dans cette vie. Tout se mérite. Tout s’obtient ou se vole. Rien n’est donné sans contrepartie. Ça, c’est une leçon apprise des Hommes. Si elle le peut, elle l’obtiendra cette complicité. Elle nouera avec le feu des liens propices aux confidences. Elle le regardera se mouvoir, elle l’écoutera crépité en dévorant le bois et il partagera alors ses secrets. C’est ce qu’on attend-elle, non ? Qu’elle vende son âme aux flammes pour acquérir des connaissances interdites aux mortels. Réservés aux démons. Ou à leurs rejetons égarés. Ses pensées se focalisent à présent. Elle réfléchit, tapotant le bout de son nez distraitement. L’âme d’un dragon est forcément quelque chose de puissant. Même si il ne subsistait qu’une part de cette âme dans la petite sphère, nul doute pour l’enfant que ce serait redoutable. Meurtrier. Grandiose. Voilà le genre de trésor qu’elle cherchera à travers le monde quand elle aura son bateau. C’est comme ça qu’elle aura enfin le respect des siens. Elle imagine déjà le respect qu’elle imposera quand elle dévoilera ses richesses aux goûts d’ailleurs.

Soudainement, elle relève son regard pour le planter dans celui du pirate, presque triomphante. « Le feu ! Quand on possède une âme de dragon, on possède le feu. » Son souffle en vacille presque face à temps de pouvoir. Sa découverte la laisse un instant dans le silence. Ses yeux azurs s’agrandissent sous l’admiration qui lui gonfle alors le cœur. «  Tu es un maitre du feu ? » Sa voix prend la mélopée des prières qu’on souffle aux Héros oubliés. Ceux dont le sang des divins coulait dans un corps mortel. «  Est-ce que tu fais naître les flammes comme les dragons ? » Les questions se bousculent dans son esprit, mais ce sont celles-là qui lui semblent les plus importantes. Les autres, bien que brûlantes, devront attendre leur tour. Elle trépigne presque sur place, tant tout s’entrechoque dans son esprit. Son imagination consume toute raison et toute mesure. « Tu voudras bien m’apprendre ? » Cette interrogation-là survient de nulle part, mais elle s’impose en reine, prête à se faire obsession si la gamine osait la taire.

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Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Sam 10 Juin - 0:28

Jason s'esclaffe à gorge déployée. Sous ses yeux, la demi-portion joue de ses bras minuscules pour lui offrir le pantomime d'une mâchoire goulue. Elle ne semble pas faire partie de ces moutards qu'on gave de superstitions, qu'on endoctrine de bonne morale et de sensibilité ennuyeuse. Et pour cause, elle est rouquine. Les adultes ne doivent pas se bousculer pour lui insuffler conseils et sagesse, et ici, sur l'île boréale des Iskaars, c'est sans doute un cadeau qu'il lui font. Un cadeau par omission. Cette petite graine de femme a l'esprit indépendant et l'imagination vorace, Jason le sent. Si les hommes ne lui cèdent pas la moindre marque d'affection, elle s'est construite une forteresse, tout au fond de sa tête, peuplée de monstres et de légendes dont les feux sacrés laissent la réalité avec une bien grise mine. C'est peut-être sa manière de survivre. C'est sans doute ce qui fait qu'à cet instant là, malgré son statut de bouc émissaire, elle parvient à sourire, à rire, à pavoiser cette belle insouciance. De ces conclusions, Jason ne laisse rien affleurer. Le pirate ne laisse jamais rien affleurer. Son visage semble taillé pour les railleries, pour les éclats de rire fusants, pour les airs orgueilleux en tous points simiesques qu'il arbore au nom de l’esbroufe. L'affliction, la pitié et le chagrin semblent sans emprise sur son visage. Persuadé que ces états d'âme ne résolvent rien. Persuadé que le temps sacrifié aux lamentos est du temps perdu pour l'action rutilante. Peut-être bien que Lüya est-elle un peu pareille, du haut de ses trois pommes.

Au moindre soufflet, son imagination s'embrase. C'est comme mettre le feu aux poudres, dans ses creusets cabossés, c'est comme projeter une amphore d'huile sur une flammèche minable. Il suffit de trois mots, de quelques balourdises aux lèvres du pirate, et l'écureuil cabriole. Elle a une imagination affamée, qui engloutit les médiocres historiettes qu'il peut bien déverser au hasard de son inspiration de musicien. Et elle ne se contente pas de les écouter bigotement, quinquets grands ouverts et bouche cousue, non. A ces histoires sinistres, gorgées de mystères, elle y appose sa touche personnelle. Et loin d'invoquer les lieux communs et les dénouements courus, elle s'attache à comprendre les monstres, à négliger les sacrifiés que réclament toutes les bonnes histoires pour s'intéresser à ce qui se trame au delà de ces petits drames sans envergure. Elle s'attache à contempler les mystères, les royaumes dans les brumes, les Titans qui l'épient, tapis dans les abysses des mers. Lui qui comptait lui raconter quelques sornettes pour l'égayer, il se retrouve en quelque sorte pris à son propre jeu. Car ces sornettes, c'est à deux qu'il les composent. Et celui qui y croit le plus fervemment gagne la partie. Sur le visage buriné de l'artificier, un sourire pugnace.

"Voilà... C'est ça." Acquiesce t-il en massant son ventre à l'endroit de son estomac, où sont supposés être digérés une platée de gosses geignards. Volontairement, il a pris le ton narquois d'un roi mauvais, d'un Pantagruel reluquant un amuse-gueule qui ne lui inspirerait pas confiance alors qu'il dévisage plus en avant la gamine. Une expression bien vite balayée tandis que leurs échanges évoluent, tandis qu'elle lui promet de garder bien au chaud son prétendu secret. A cela, Jason opine du chef, prenant les airs d'un chef tribal scellant des traités politiques, comme si son secret relevait de la plus haute importance. Les mains laiteuses de l'enfant viennent effleurer les sphères noirâtres, lesquelles demeurent silencieuses et immobiles, presque disciplinées, froides comme des pierres. La question qu'elle lui pose l'enchante.

"L'amitié du Feu... Très bonne question." Lâche t-il d'une voix affûtée, prenant le temps de la scruter, comme s'il hésitait à placer des savoirs aussi dangereux entre ses petites mains. "Tu n'as pas froid aux yeux, on dirait... Car tu te doutes qu'il faut faire quelques sacrifices pour obtenir l'amitié du Feu. Et quand je dis sacrifices, je ne pense pas à quelques uns de tes camarades trop bien couvés dont tu traînerais les carcasses sur un autel, même si ce serait drôle. Je parle de sacrifices à l'échelle de ta seule personne." Un léger silence sourd, de manière à ménager le suspens. "Le Feu. Il te faut l'observer pendant cent jours et cent nuits, sans ciller, jusqu'à ce que tes yeux te fassent pleurer, pleurer suffisamment pour que tu ne sois plus jamais capable de verser une larme le restant de ta vie. Pendant ces cent jours et ces cent nuits, tu dois ancrer au fond de toi toutes ses nuances, toutes ses humeurs, jusqu'à l'instant où tu seras capable de deviner ses élans. Jusqu'à l'instant où tu sauras, d'instinct, combien d'étincelles jailliront à la seconde où il rencontrera ce fagot là. Jusqu'au moment où tu le connaîtras aussi bien que s'il répondait à toutes tes intuitions. Et encore, ce n'est là que la première étape... Car une fois que toi, tu connais le Feu, il faut que le Feu apprenne à te connaître en retour. Et ça, c'est très dangereux." Ponctue l'artificier en levant l'un de ses coudes à la lune, de quoi révéler la zone interne de son avant-bras, qui affiche quelques cloques, fraîches de sa dernière expérience ratée. Un petit mélange explosif qui a sauté entre ses mains gantées, léchant d'une flamme bleue la peau tendre. "Il faut savoir te protéger. Il faut apprendre au Feu à ne pas te serrer dans ses bras, par exemple." Lâche t-il, se fendant d'un éclat de rire rauque, bien conscient de la facilité de cette image.

Dans l'esprit de la gamine, les rouages tournent à n'en plus pouvoir. Le pirate le voit bien, à cette petite moue plongée en elle-même, sertie de yeux luisants comme des saphirs. Il aime l'idée de tisonner son imagination et les rêves qui semblent nicher dans son cœur, envers et contre l'opprobre qui l'assaille. C'est un petit miracle à elle toute seule, cette gosse. C'est une petite alchimiste, quelque part, pour se montrer si lumineuse en dépit de cette prison d'ombres, dans laquelle on la cloître. Pour combien de temps ? Une pensée qui le contrarie vaguement, lui qui aime ce qui brûle et pétille.

"C'est ça, tu as tout compris. Tu es presque trop intelligente pour ne pas représenter un danger." Dit-il, s'amusant du silence appuyé qui vient corser l'atmosphère. Un silence qui pourrait représenter une menace s'il ne faisait pas partie intégrante des airs du personnage mystérieux dont Jason a revêtu le costume, pour l'occasion. "Après avoir mérité l'amitié du Feu, après avoir éborgné quelques dragons, j'ai en effet acquis le pouvoir de faire naître le Feu. Je ne sais pas si on peut dire que je sois un maître du Feu... Le Feu n'a pas de maître, tu sais. Disons que nous sommes comme des frères, maintenant. Il vole à mon secours, répond quand je l'appelle, et moi je souffle des incendies pour le plaisir de le voir heureux. Un frère, oui. Est-ce que tu as un frère, toi ? Ou une sœur ?" Evidemment, ce n'est qu'une fois délestée de cette question que Jason, qui parle avant de réfléchir, qui agit avant de laisser quelque émoi l'attraper au collet, réalise sa maladresse. Tout ce qui relève de la famille ne doit pas être bien heureux, pour cette enfant à la tignasse cuivrée. Au milieu de leurs discussions, où la fantaisie galope à bride abattue, ce genre de réalité devrait tout naturellement être tabou. Mais il n'a jamais eu de tabou, lui. Il a toujours parlé avec une spontanéité qui fait mal, une spontanéité aux rebords coupants, et peu importe les sensibilités des uns et des autres. A quoi sert la souffrance, quand existe la carnassière vengeance, bien plus incandescente ?

"Je t'apprendrais, si tu veux, à appeler le Feu." Lâche t-il par la suite. Puis, non sans adresser un regard furtif à sa grand-mère affairée, baissant la voix, il ajoute : "Après tout, tu as les mêmes cheveux que lui. Je suis sûr que tu vas beaucoup lui plaire !" Lâche t-il, avec l'idée de conjurer un peu, dans son âme d'enfant, la malédiction qui sied à sa crinière aux reflets de sang.

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Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Mar 13 Juin - 21:03

Il va lui transmettre un savoir. Le cœur de Lüya s’affole dans sa poitrine alors que dans son esprit, c’est un feu d’artifice. L’obscurité projetée par les bras tendus de l’ignorance, que refuse de combattre les Iskaars, trésaille sous les crépitements soudains. La lumière qui en résulte captive sur l’instant son attention, jusqu’alors occupée à vagabonder dans des plaines désertiques. Son imaginaire l’y retenait, au milieu de cette peuplade reptilienne. Où les plus anciens, dans un étrange langage de sifflements et de mots à demi murmurés, lui chuchotaient des secrets oubliés des mortels. C’est l’engouement des émotions. Elles s’affolent en son âme et agite toutes les cellules grises d’étincelles brûlantes. C’est l’exaltation d’une curiosité rarement satisfaite. Frustrée des questions ignorées. Pour la première fois de sa vie, Lüya n’aura pas à voler une leçon. Son souffle s’est suspendu. Il est à présent l’esclave des paroles que le Pirate voudra bien lui délivrer. Elle est vorace de connaissances, avide d’apprendre. Elle va jusqu’à chercher dans la Nature, la sagesse dont la prive les siens. Alors elle se fait élève assidue. Attentive et alerte. Ses lèvres prêtent à poser des questions qu’elle ignore encore. Ses pensées prêtent à s’agiter sous les informations qu’elle attend.

Sacrifice. Ce mot à déjà un sens pour elle. De l’importance. Elle le sait parfois effroyable, souvent nécessaire. Son Oncle lui répète pour litanie, le sacrifice est l’une des sacro-sainte clé qui lui réouvrira les portes de l’honneur.  Et il est semblable à celui dont parles Jason. Il a l’intimité du vermeil. Mais elle se refuse de se plonger dans l’effroi que cela lui inspire. Elle est bien trop occupée pour s’en soucier. Et ce qui la tracasse à l’heure actuelle c’est bien le nombre de jour qu’il lui faut contempler les flammes. Cent. Elle ne sait même pas compter jusque-là. Ça doit faire beaucoup de lune et beaucoup de soleil. Elle mordille sa lèvre, fronçant légèrement les sourcils, se focalisant sur le reste, cherchant la solution dans ce que le choisit du feu lui confie. Si elle ne sait compter alors elle attendra. Que les larmes se tarissent. Qu’elle se fasse complice des braises pour deviner la danse qu’elles chorégraphieront avec l’élégance de l’improvisation. Elle sait que le premier prendra du temps. Elle en a déjà versée beaucoup. Tellement que parfois ses yeux l’ont brûlés comme incandescent. Tellement que pour ne plus en sentir la démangeaison infernal elle aurait aimé se noyer dans ses sanglots. Parfois elles se sont taries, pourtant, jusqu’à maintenant, la source s’en est sans cesse renouvelé. Sans doute parce qu’elle se trouve dans ses espoirs.

Quant au second, il lui semble presque impossible. Elle a déjà observé des heures durant la grâce des flammes. La manière dont elles ondulent et ce qui l’hypnotise c’est bien leur imprévisibilité. Jamais les mêmes errances, jamais de répétition. Tout est toujours brillant de nouveauté. Les  étincelles qui en jaillissent, elles brillent de par leurs apparitions soudaines que leur inspire le chant de la brise et l’écorce du bois. Presque impossible. Mais pas totalement. Lui a réussi. Alors pourquoi pas elle ? L’artificier a raison, parfois la négligence des Anciens à l’égard de la petite a du bon. Personne ne lui a fixé de limite, personne n’attend rien d’elle. Alors, ses ambitions ne connaissent aucune frontière. Elle sera une grande navigatrice. Elle sera une grande aventurière. Et elle le décide à cet instant, Elle sera l’amie du feu. Qu’importe le temps qu’il lui faudra. Qu’importe la dévotion que ça nécessitera. Qu’importe les marques que cela lui laissera. Celles-ci, elle les portera fièrement. Elles seront belles, car imposés par la morsure du Feu. Par son appétit dévorant de la connaitre. Elle.

Lüya tend le bras vers sa chair rongée et l’effleure de ses doigts, sans jamais la toucher. Elle n’a pas peur de ses cicatrices. Elle n’a pas peur des épidermes meurtris. Du sang noircissant ou des plaies que la cicatrisation malmène. Elle ne pourrait plus se regarder sinon. Elle préfère admirer le courage du pirate plutôt que de pleurer sur la douleur qui a dû l’animer. Elle est nécessaire semble-t-il. Elle relève des yeux crépitant sous le bonheur que lui inspire leur échange. Dans cette réalité déformée, dans cet espace qu’ils se créer, hors du quotidien et de l’attendu, Lüya est à sa place. «  Je ferai tout ça alors. Je serai forte comme toi. Et je finirai par ne plus jamais pleurer ! Et Je saurai deviner la danse du Feu avant même qu’il ne l’imagine ! Et je deviendrai aussi son amie » Elle lui sourit, déjà impatiente de s’y mettre. Trépignant presque sur place. Elle calme son agitation en écoutant de nouveau Jason. Trouvant une satisfaction nouvelle dans ses questions qui trouvent réponses. Le rire qui résonne fait naitre le sien.

Qu’elle aime le personnage qu’il invente pour elle. Qu’elle aime ce suspens qu’il distille, ces silences qui font battre son cœur. Il a le don des conteurs. Il sait comment faire vivre ses dires et ouvrir sur le rêve. A nouveau, l’esprit de Lüya s’engouffre dans les brèches que taillade Jason dans le réel. Être le frère du Feu est encore plus grand qu’être son maître. Le Feu n’est pas brisé mais se prête à une entente complice où chacun trouve son compte. A la question de l’artificier, elle secoue la tête en affichant une légère moue. « J’ai tué ma maman en venant au monde » Ce n’est pas les mots de la petite qui sont les plus troublants. C’est bien la manière dont elle le dit. Avec innocence. Avec la certitude du répété. Mais sans n’y apporter aucun jugement. C’est juste une de ses vérités. Et tout comme Jason cogite tardivement sa maladresse, elle percute que ses paroles pourrait donner raison à ce qui se murmure sur elle. Sur sa malédiction. «  Mais c’est pas fait exprès, hein… ça arrive des fois aussi dans la Nature… c’est triste mais… ça arrive » Elle ne se sent plus coupable de ça. Elle sait que son oncle aimerait. Qu’il lui encourage et l’y pousse. Mais elle sait qu’elle n’est pas responsable. Pour déjà l’avoir vu. Avec un animal. Elle avait pleuré sur l’instant. D’avantage quand l’orphelin avait été pris dans la gueule d’un prédateur. Puis elle avait compris en le voyant nourrir ses propres petits que… c’était dans l’ordre des choses. « Ça aurait pu arriver à n’importe quelle Maman. » Elle ne sait plus trop quoi dire pour se justifier, alors elle choisit de sourire avant de se faire mutine. Un pied dans la réalité, un pied dans ses fantaisies, elle repart de plus belle. «  Alors comme j’en avais pas j’en ai cherché. Et j’ai trouvé les étoiles ! Elles veillent sur moi dès qu’il fait noir et montrent des histoires à ceux qui savent le voir ! » Elle voit dans les formes qui apparaissent dans les astres nocturnes, des messages à déchiffrer. Elle ne doute pas un instant que Jason la croira. Après tout, si il y en a bien un pour comprendre, c’est bien le frère du feu !

«  C’est vrai ? » Ses yeux s’agrandissent sous la joie qui la gagne. Ses cheveux rougeoyant sont enfin un atout. Pour le Feu, elle ne sera pas la fille du Démon oo la Maudite. Il la reconnaîtra peut être comme étant sienne et elle gagnera plus facilement sa confiance. «  Oui ! Je veux » Elle se redresse aussitôt, petite même une fois sur ses jambes. «  Tu me montres ? S’il te plait. Je ne dirai rien  » Elle pétille sous l’espoir, sous l’envie d’admirer cet exploit. « Fais naître le feu » Elle en oublie toute mesure, prise dans le tourbillon de leurs fantaisies.

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04/05/2017 Anticarde 286 Adam Driver Pivette ♥ (avatar) Second et maître artilleur du Moissonneur. (Combat spécialité explosifs, navigation) 98
Percussionniste du Chaos


Sujet: Re: On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.
Lun 10 Juil - 22:23

Une histoire n'existe pas, sans auditoire, sans quelques âmes pour y croire. Une histoire, si elle ne parvient pas à ensemencer des espoirs, des rêves, des folies, est condamnée à bien pire que la mort : l'oubli. En tant que conteur, Jason le sait plus que quiconque. Et en tant que baladin, il a appris à jauger son public. Il sait reconnaître un esprit affûté quand il en voit un. Il sait lire la lassitude avant que le regard ne se dérobe, avant que la mâchoire ne se décroche en un long bâillement. Il sait reconnaître l'amertume et les passions taries, que trimbalent certaines personnes plus lourdement qu'une malédiction, et pour lesquels il faut déployer des trésors d'ingéniosité afin de capter l'attention. Aux antipodes, il existe les âmes lestes, propres aux enfants et aux fous. Ceux-là vous prêtent une attention presque dangereuse, car chaque mot qui défraie votre histoire peut bouleverser une vie, chambouler un esprit, les dotant de lubies fantasques ou d'objectifs impossibles. On leur donne un conte, ils en feront une aventure. On leur parle d'un royaume dans le ciel, et s'ils ne trouveront jamais le royaume de votre histoire, ils trouveront néanmoins le moyen de percer la couche des nuages. Ce sont des âmes rares, souvent éphémères, qu'il a appris à reconnaître entre tous. Malgré son existence maudite, Lüya gonfle inexorablement leurs rangs. Lüya a déjà franchi le seuil de la simple écoute. Elle s'est déjà accaparée son histoire. Elle est déjà en train de la décortiquer, de s'imaginer à la tête de chacun de ces hauts-faits improbables. Elle est déjà en train de la transformer, cette histoire, d'en écrire une suite. Une tumultueuse suite. Qu'il aimerait bien entendre, un jour.

Non sans une attendrissante crânerie, alors, Lüya édicte la liste des prouesses qu'elle accomplira. Au vu de la solennité qu'elle revêt, pas question de lui renvoyer un sourire indulgent ou de lui ébouriffer les cheveux, non. Jason l'écoute avec le plus grand sérieux, son visage taillé au couteau emprunt d'une douce circonspection. Lentement, il opine du chef, comme s'il lui donnait son assentiment en tant qu'aîné, qu'il l'estimait capable de ces témérités non sans y avoir longuement réfléchi. L'instant a presque une gravité militaire, adouci par sa brièveté, par les sourires qui ne peuvent s'empêcher de resurgir en trombes. Pour une oreille extérieure, cet échange pourrait tenir de pures billevesées. Mais c'est dans le creux de cet échange-là que fleurissent de sensibles confidences, qui s'épanouissent sans honte, sans l'embarras qui sied à un secret extorqué. Jason l'écoute avec acuité, alors qu'elle lui confie la mort de sa mère. Il est impressionné par la sagesse de ses mots. Par la clairvoyance dont elle lui fait montre, et qui semble avoir un milliard d'années.

"Tu as parfaitement raison. Ca aurait pu arriver à n'importe quelle maman." Se contente t-il de répéter mot pour mot, car tout adulte qu'il soit, il n'a rien à ajouter de constructif à une telle réflexion. C'est d'ailleurs troublant, d'observer une demi-portion lui tenir une telle sagesse sans se démonter, en le regardant droit dans les yeux. Nul doute qu'il se serait littéralement embrasé, à son âge, à l'énoncé d'une telle accusation. "Et puis si tu veux mon avis, beaucoup moins sage que le tien, c'est une jolie Mort dont elle n'aurait pas à rougir. Certains meurent dans leur sommeil, sans s'en rendre compte, et quelle horreur ça doit être ! D'autres tombent dans un ravin sur un instant de maladresse. Et puis tu en as même qui se noient bêtement, complètement ivres. J'estime que mourir en donnant la vie, c'est noble, tu comprends ? Beaucoup aspirent à mourir paisiblement, parce qu'ils ont une peur bleue de la souffrance, mais les plus belles morts, celles qui marquent l'Histoire et donnent naissance à des légendes, celles-là ne sont jamais paisibles." Car tel est le credo de Jason. Il sait que tout le monde doit mourir un jour, et s'il profite pleinement de sa vie, brûlant la chandelle par les deux bouts, il escompte que le jour où tout devra s'arrêter ne sera pas un jour comme les autres. Il sait son corps pourvu de limites terriblement mortelles, des limites qu'il repousse constamment. Il sait que son cœur ne peut brasser toute la quantité d'adrénaline qu'il voudrait. Alors le jour où il mourra, où il abattra son unique atout, il veut que ça soit noyé d'énergie, d'adrénaline, de fureur, il veut que ce soit la foudre, qui lui porte le coup de grâce. Il faut que son dernier instant soit le plus intense de sa vie, puisqu'il n'y survivra pas.

Un grand sourire fend les lèvres de l'artilleur. Les étoiles. Elle en parle comme il parle du Feu, alors il ne saurait mépriser ces paroles, si rêveuses de prime abord. Lorsque Lüya lui réclame une démonstration, alors, Jason lui adresse un regard de connivence, qui glisse ostensiblement vers la vieille Reshk en train de s'affairer autour de son chaudron. Il sait qu'elle lui décochera une monstrueuse calotte s'il devait se livrer à ces petites expérimentations sous son toit. Non pas qu'il l'ait déjà fait, non pas qu'il ait déjà enflammé les litières des chambres, non pas que certains éléments du mobilier n'accusent pas encore les vieilles auréoles carbonisés d'anciens accidents. Mais après lui avoir mis l'eau à la bouche, il n'y aurait qu'un bonimenteur pour se dérober à une petite représentation. "Très bien. Maintenant que tu as décidé de devenir l'amie du Feu, je ne peux décemment pas te refuser ça. Mais de la même façon que je ne peux pas prendre le risque d'attirer des dragons chez Mima, tu comprendras que je ne peux pas non plus prendre le risque de convier un ami aussi tumultueux en ces murs. Le Feu est fougueux. Il pourrait faire des dégâts sans le vouloir."

A son tour, Jason se redresse aussitôt. Et Lüya redevient une lilliputienne. Lui adressant un clin d’œil roublard, le Pirate entre à pas de loup dans la cuisine, tend son visage au-dessus de l'épaule de sa grand-mère.
"Ca manque de... euh..." Un instant, il scrute la marmite, l'onde épaisse, puis l'étagère bancale sur laquelle mille bocaux se tiennent au garde-à-vous, à portée de main. En véritable prestidigitateur, il subtilise le bocal de ciboulette, et puis celui d'aneth, se montrant aussi discret que si sa grand-mère avait des yeux de chouette hulotte. "... d'herbes, non ?" Articule t-il non loin du pavillon de son oreille, afin de ne pas avoir à hurler pour être entendu. La vieille interrompt le fredonnement d'une vieille ritournelle, émergeant de ses rêveries sereines. "Hein ? Quoi ? Tu trouves ? Je pensais en avoir mis assez..." Déplore t-elle de sa voix chevrotante, à vous briser le cœur. Dépliant un peu son dos bossu, elle tâche de se hisser de quelques centimètres pour laisser tâtonner ses mains le long de l'étagère en question. Une petite doléance éraille sa voix lorsqu'elle traverse l'espace vacant laissé par les bocaux. "Oooh... et je n'ai plus d'herbes... Oooh... Et je sais que tu aimes les soupes relevées... Il est trop tard pour aller faire la cueillette... Oooh... Je suis désolé mon tout petit..." Et tandis que la vieille commence à se confondre en excuses larmoyantes, Jason apparaît à son coté, et sa main gaillarde frictionne l'épaule noueuse, et sa voix fringante coupe court à ses pleurnicheries séniles."Aucun problème grand-mère !" S'exclame t-il avec tout le charisme de l'acteur qui a l'art de placer une réplique. "La lune est claire ! Un petit tour ne me prendra pas plus d'un quart d'heure, et j'emmène la gosse avec moi, pour profiter de ses petites loupiotes perçantes ! Avec ça, ta soupe sera la meilleure du monde." La grand-mère papillonne des paupières, levant vers son garçon une moue ennuyée, rendue plus expressive encore par sa peau de pomme flétrie. "Oooh... Mais tu dois être fatigué, mon garçon..." Balbutie t-elle, essuyant nerveusement ses doigts cagneux dans les replis de son tablier au blanc passé. "Mais non, Mima. Une telle soupe, ça se mérite !" Prône Jason avec une assurance solaire, glissant un baiser sur la pommette de la vieille femme. "Allez Lulu, enfile une veste, on sort faire un tour !" Enonce t-il avec un naturel désarmant, comme si cette scène faisait partie d'une routine bien huilée. S'écartant du corps rabougri de la vieille, il se retourne, dans un pantomime de discrétion tout à fait ridicule, esquissant un nouveau clin d’œil appuyé.

Son mensonge en place, Jason revient vers Lüya, non sans se délester des deux bocaux barbotés, qu'il dispose sur la dernière étagère d'une bibliothèque, qu'il est sans doute le seul à bien des kilomètres à la ronde à pouvoir atteindre. D'un geste fluide, il s'empare de son ceinturon tout flanqué d'explosifs et s'assure d'avoir au fond des poches son précieux briquet à amadou. Et s'il ne se donne pas la peine de rehausser la moindre veste, la question se pose, lorsque son regard trouve reflet dans l'acier bleuâtre de son sabre. Il ne devrait pas en avoir besoin. Ils ne devraient pas croiser âme qui vive, à l'heure des ténèbres. Un instant, de la pulpe des doigts, il caresse le pommeau de son sabre, sa garde bigornée, comme pour lui demander son opinion. Puis survient le raclement métallique typique de la lame qu'on tire du fourreau. Il serait idiot de se défaire d'un ami si estimable quand il ne compte sur cette île qu'une horde d'ennemis. Sans un mot, Jason ajuste le fourreau à sa ceinture. "Il s'appelle Saicere. Mon sabre." Il ignore pourquoi il lui confie cela. Peut-être pour qu'elle n'ait pas peur, quand bien même une petite voix lui murmure qu'il en faudra plus, pour effaroucher cette gamine. Peut-être alors pour qu'elle ne se cantonne pas à voir le sabre comme une arme, forgée pour occire, mais comme un être à part entière. "Toutes les épées légendaires ont un nom, pas vrai ?" Lâche t-il avec un rire de gorge, achevant de boucler son baudrier. Une fois paré, Jason adresse une dernière œillade à l'écureuil, comme peut le faire un bandit à son complice avant de mettre un plan à exécution, et ouvre la porte à la volée, d'une talonnade théâtrale. Le clair de lune crache. Les sapinières se déroulent sous leurs yeux dans un camaïeu de lapis lazuli. Une nuit aux vents coupants comme celles qui accompagnent souvent le début du printemps. Une nuit aux teintes sombres, aux teintes froides, qui ne demande rien de mieux que quelques étincelles. "Après vous, petite aventurière. Allons donc présenter vos hommages au Feu."
 

On a les yeux trop écarquillés pour être vivants.

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